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08H32 - vendredi 16 avril 2021

L’euthanasie est-elle une bonne mort ou le symptôme d’une société morbide ? Tribune d’Emmanuel Jaffelin

 

Si l’on appelle « cynique » un méchant qui se fait passer pour gentil, faut-il appeler « euthanasie » un meurtre qui se fait passer pour un soulagement ? Il est vrai que l’étymologie du mot euthanasie brouille les pistes et embrouille les esprits. Venant du grec antique εὐθανασία,  à lire dans notre alphabet par euthanasía , le mot a le préfixe    signifiant « bonne » et le radical thánatos qui désigne la « mort ». Euthanasie signifierait donc « Bonne mort », ce qui a du sens pour ceux qui apprennent, par exemple, le décès d’un tyran ou d’un dictateur ayant entraîné une mauvaise vie de nombreux proches, après avoir par exemple, pratiqué sur elles la torture parce que ces personnes ne partageaient ni son action politique ni son idéologie. Après avoir fait agoniser ces personnes, il provoqua donc chez elles une mort laide car douloureuse. Du grec ancien aiskhos qui signifie laid, appelons aiskhosthanasie, la mort laide, notamment commise par un tyran, mais pas seulement. Gengis Khan, empereur de la Mongolie, était connu pour sa cruauté et ses tortures abominables comme celle visant à verser du métal en fusion dans les yeux et oreilles des personnes qu’il avait fait arrêter. Il est estimé responsable d’avoir fait mourir entre 20 et 60 millions des habitants de l’empire Mongol qu’il dirigeait. Il est donc légitime de penser que son décès en 1227 fut considéré par la majorité de sa population comme une Bonne Mort, donc une euthanasie !

Cette idée positive de la mort, baptisée Euthanasie, est le fruit de l’évolution de la civilisation occidentale, évolution qui vaut involution. Cette civilisation est en effet obsédée par le confort, l’absence de toute douleur et l’idée naïve et mièvre selon laquelle une vie entière pourrait être dominée par le plaisir et la santé. Cet Hédonisme déclaré et revendiqué donne aux médecins une nouvelle fonction qui n’est plus de guérir le patient, mais de le prolonger ou, si cela n’est pas possible de le faire mourir en douceur ! Quel échec ! Non seulement de la médecine qui rentre dans ce jeu en y voyant un atout (qui est plutôt « atout pique » qu’ « atout cœur ») et qui y perd sa finalité et sa lucidité, mais qui la fait devenir, comme beaucoup d’autres activités, une technique confortable. Dans le même genre et sous le signe de la même idéologie, le constructeur automobile ne doit plus fabriquer de véhicules pour la vitesse, mais pour le confort, évitant le plus possible que la voiture ait un accident et, si cela arrive, qu’il comporte des objets assurant la sécurité du conducteur et des passagers (ceintures, coussins gonflables, etc.).

Le souci de sécurité et l’obsession du confort forment les symptômes d’une civilisation peureuse et frileuse, pour ne pas dire moribonde. Si l’euthanasie fait l’objet de débats et de décisions politiques lentes et difficiles à prendre, n’est-ce pas parce qu’une partie de la population ne veut pas voir la fin de sa vie ou de celle d’un proche, fin qui est décidée par la médecine ? Pourquoi cette civilisation vieillissante et déclinante préfère-t-elle la santé à la liberté ? Et la mort à la vie ?

Souvenons-nous de ce cas qui a occupé les médias pendant six ans : il concernait un homme, Vincent Lambert, qui avait eu en 2008, un accident de la route et qui s’est retrouvé dans un état végétatif chronique appelé « syndrome d’éveil non-répondant ». L’idée de son euthanasie ne reposait pas sur un poison, mais sur l’arrêt de tout traitement qui eut lieu en 2014 sur la base d’une décision de justice et contre la volonté des parents de Vincent. Ainsi va la vie où plutôt la mort des malades que la médecine ne sait pas guérir. Les tuer revient ainsi à masquer cette impuissance de cette médecine. Une médecine qui tue est une médecine qui inverse sa vocation et qui justifie le fait de dire que l’évolution de la médecine est une in-volution (c’est-à-dire une régression de sa vocation : au lieu d’aller vers la vie, la médecine va vers la mort).

Bien sûr, les exigences d’euthanasie formulée par des malades se comprennent, à l’instar de Chantal Sébire, atteinte d’un esthésioneuroblastome (tumeur incurable très rare des sinus et de la cloison nasale) qui la dévorait de douleurs. Mais il est étonnant de constater que la médecine fait l’apologie du suicide, certes de suicide dont le motif est estimé légitime par les médecins qui n’ont jamais réfléchi au suicide ni lu le livre de Durkheim qui explique que le suicide n’est pas la manifestation de la liberté, mais un fait social à part entière qui exerce sur les individus un pouvoir coercitif et extérieur. Il apparaît ainsi plus clairement qu’en poussant la légitimation de l’euthanasie, la médecine est la cause de l’augmentation des suicides ; non plus en raison d’un chagrin d’amour, mais sur la base d’une maladie, de ses handicaps et des douleurs qu’elle génère. 

Cette médecine, censée soigner, et qui ne connaît la plupart du temps, ni les causes ni les solutions permettant de guérir les personnes atteintes par ces graves maladies, devient le Gengis Kahn de nos sociétés post modernes. En militant pour l’euthanasie, cette médecine se trouve dans la même situation que celle ou celui à qui plusieurs personnes demanderaient de traverser la Méditerranée et qui les prendrait dans un bateau fragile pour être sûr de les faire couler. Il y a dans cette pratique médicale de l’euthanasie l’alibi consistant à faire croire qu’elle satisfait un désir de suicide alors qu’elle ne fait que confirmer l’impuissance de cette médecine et son dégoût des vies malades qu’elle est incapable de guérir !

Le synonyme de « suicide assisté » donné à l’euthanasie perd le sens initial de « bonne mort » et fait encore croire que la médecine joue un rôle positif dans la vie du malade en le tuant ! L’hypocrisie et le mensonge interne à cette expression de « suicide assisté » tient au fait que le sui-cide signifie qu’une personne « se » tue. Le mot vient du latin Sui (de soi-même) et de cide issu du verbe caedere signifiant frapper ou tuer. Par définition, une personne suicidaire ne peut être « assisté » que si on l’aide à changer d’avis et à lui faire préférer de vivre plutôt que de mourir.

L’euthanasie médicale n’est donc pas un suicide mais un meurtre dissimulé sous les arguments médicaux de l’incurabilité de la maladie concernée et la prétention à respecter une personne en l’aidant à réaliser son désir.

Notons que cette puissance médicale est le symbole de la décadence et de la morbidité d’une civilisation, décadente car morbide, civilisation qui fait peu d’enfants et qui légitime pseudo-scientifiquement le meurtre de personnes malades, dégoûtées dans cet état, de la vie…et appelant Euthanasie ce qui est en réalité une aiskhosthanasie (mort laide).

 

 

Crédit Roberto Battistini

Emmanuel Jaffelin

Philosophe auteur notamment de l’Eloge de la Gentillesse et de On ira tous au Paradis

 

 

 

 

 

 

 

 

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