Monde
10H31 - jeudi 11 mars 2021

A quoi joue Biden en Afghanistan ? Tribune de Françoise Hostalier, Fahimeh Robiolle et Emmanuel Dupuy

 

Nous avions pensé, apparemment de manière très naïve, que l’élection du président Joe BIDEN et l’arrivée d’une nouvelle administration changeraient le positionnement américain dans le processus de paix engagé entre les Taliban et le gouvernement afghan.

Mais la lettre du 28 février 2021 que le Secrétaire d’Etat, Antony BLINKEN, a envoyée au Président de la République Islamique d’Afghanistan, Ashraf GHANI, montre que non seulement l’arrogance américaine vis-à-vis du pouvoir afghan n’a rien perdu de sa vivacité mais qu’en plus le mépris pour les alliés et notamment l’Europe en dit long sur les futures relations diplomatiques.

Déjà, le fait qu’un simple Ministre des Affaires Etrangères s’adresse aussi directement à un chef d’état interpelle. Mais ce qui est le plus choquant dans ce document, c’est le ton comminatoire avec lequel le Secrétaire d’Etat américain donne sa feuille de route et somme le Président Ghani de faire montre d’ouverture pour négocier avec les Taliban « afin d’aller de manière urgente vers les tâches d’élaboration : a) des principes fondamentaux qui guideront le futur arrangement constitutionnel et gouvernemental de l’Afghanistan, b) une feuille de route vers un nouveau et inclusif gouvernement, c) les termes d’un cessez le feu permanent et complet ». Il ajoute « je vous exhorte de développer des positions constructives sur ces propositions de discussion avec l’ambassadeur Khalilzad » qui était l’envoyé spécial de l’ancien président Donald TRUMP et qui avait négocié les accords secrets du 29 février 2020 déroulant un tapis rouge aux Taliban et, pratiquement, leur livrant l’Afghanistan.

En premier point de sa lettre, Antony BLINKEN fait mention de sa volonté d’associer les pays qui lui semblent les plus à mêmes d’être impliqués dans cette négociation : les Nations Unies, la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran et Inde. Si, à l’évidence, ces pays ont un rôle à jouer dans le cadre de l’équilibre géopolitique de la région, c’est oublier celui essentiel des pays voisins du Nord, par exemple de l’Ouzbékistan, qui ne resteront pas inactifs si les Taliban revenaient au pouvoir. Et par ailleurs, imaginer mettre autour d’une même table le Pakistan et l’Inde ou penser que l’Iran obéira aux injonctions américaines est, en soi, assez surprenant.

D’autre part, dans ce même courrier, le fait que Monsieur BLINKEN demande « qu’une conférence de paix soit organisée, dans les semaines qui viennent, par la Turquie pour finaliser cet accord » est cette fois un camouflet à l’Europe qui a encore, à travers l’OTAN, une importante présence militaire en Afghanistan. C’est aussi un camouflet à la France qui est membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies et qui a payé le prix du sang en Afghanistan. Mais de plus, cela semblerait signifier que la Turquie réussira en quelques jours à mener la conclusion d’une négociation engagée depuis tant d’années (depuis 2014 sous la présidence de Barack OBAMA) et qui a toujours échoué à cause de la position dogmatique des Taliban.

Aussi, sauf à imaginer une reddition totale et sans condition des instances représentatives du peuple afghan, on ne voit pas comment il serait possible de trouver rapidement un compromis avec ce mouvement tant ses exigences sont inacceptables et éloignées de toute considération démocratique. Par exemple, à l’égard des femmes, les représentants des Taliban ont clairement dit à Doha qu’ils leur donneront toute leur place dans la société mais au regard de la Charia. On sait ce que cela signifie ! Monsieur BLINKEN avait 34 ans lors de la terreur que les Taliban ont infligée au peuple afghan (entre 1996 et 2000). Ne se souvient-il pas des décapitations, des lapidations à mort des femmes, des amputations dans le grand stade de Kaboul que les Afghans étaient obligés de regarder sous peine d’être fouettés ou eux-mêmes torturés. Ne se souvient-il pas de ces familles expulsées de leur domicile et parfois massacrées simplement pour s’approprier leur bien ? Ne se souvient-il pas de cette terreur inouïe que subissaient les Afghans qui pouvaient à tout moment être arrêtés et jetés en prison, sans motif ? A-t-on oublié qui sont les Taliban ?

L’administration TRUMP a obligé le gouvernement afghan à libérer 5000 prisonniers talibans et ceux-ci ont immédiatement pris les armes contre le peuple commettant des attentats multiples (tels les bombes magnétiques sous les voitures) et de plus en plus ciblés (journalistes, magistrats, policiers, médecins, universitaires). Aujourd’hui de très nombreux Afghans vivent dans la peur du quotidien et ne veulent absolument pas du retour au pouvoir de ces barbares.

La seule solution, celle que nous avions cru voir se dessiner avec l’élection de Joe BIDEN, est de remettre les Taliban à leur vraie place : celle d’une minorité terroriste, hétéroclite et par ailleurs divisée, soutenue par des états qu’il faut ramener à la raison (Pakistan, Arabie Saoudite, Iran). S’il est totalement légitime, après vingt ans de présence militaire, pour les Etats-Unis de quitter enfin l’Afghanistan, il faut le faire de manière responsable et dans le respect du peuple.

Les Etats-Unis doivent peser sur les Nations Unies pour mener à bien le processus de paix en exigeant, comme première phase, le cessez-le-feu immédiat et l’arrêt des attentats.

En outre, à condition que la Communauté internationale maintienne son soutien financier à l’Armée Nationale Afghane (ANA), celle-ci semble parfaitement capable de protéger le pays contre une éventuelle offensive, comme celle mentionnée dans sa lettre par Antony BLINKEN.

L’OTAN, dans son ensemble, doit rester attentive aux besoins spécifiques des forces de sécurité afghanes (renseignement, appuis aérien par drones, formation d’officiers), et l’Europe présente depuis plusieurs siècles en Afghanistan, doit reprendre toute sa place dans le groupe des instances facilitant le processus de paix et se portant garant du respect des Droits humains.

L’abandon de ce pays et le retour au pouvoir des Taliban se traduiront par celui du chaos dans lequel les groupes terroristes internationaux tels Al Qaïda ou Daech, déjà présents, prospéreront.

Que ferons-nous alors ?

Françoise Hostalier, Ancien ministre, ancien députée – Président du Club France-Afghanistan
Fahimeh Robiolle, chargée de cours à l’ESSEC, à la Sorbonne, aux universités de Téhéran et de Kaboul et Ecole de Guerre, Vice-président du Club France-Afghanistan
Emmanuel Dupuy : Président de l’Institut pour la Prospective et la Sécurité en Europe (IPSE), Vice-président du Club France-Afghanistan

 

Vous voulez en finir avec Daesh ?

Retour sur nos 10 ans avec la Reine Rania de Jordanie : "Donnons leur chance aux jeunes du Moyen-Orient, enjoint-elle. La jeunesse arabe a besoin de la fraternité mondiale".