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11H02 - mardi 9 février 2021

Le Général Dumas au cœur de la bataille identitaire

 

« Enfin, te voilà Alexandre ! »

Sur la place du Panthéon, le samedi 30 novembre 2002, Alain Decaux, Président de la société des amis d’Alexandre Dumas, commence ainsi son discours. Presque 20 ans après et 150 ans après le décès de notre grand écrivain, j’ai envie de crier la même phrase à son père, né esclave à Saint Domingue et devenu général sous la Révolution de 1789.

Car si le parcours du Général Dumas fut héroïque, exemplaire et parsemé d’embuches, aussi bien militaires que politiques – il osa s’opposer à Napoléon, aux Bourbons de Naples,..-, l’épopée de sa statue est une véritable allégorie de notre Histoire. Erigée par la 3ème République à côté de celles de son fils et de son petit-fils (l’auteur de La Dame au camélia), elle rendait hommage à un héros de la République particulièrement encensé par Anatole France. Elle fut détruite par les Allemands sous l’occupation en 1942. 

Il aura fallu des décennies pour qu’une nouvelle statue voit le jour. La question n’existait apparemment pas avant les années 2000. Était-elle oubliée à l’image du grand auteur du Comte de Monte Cristo qui n’avait droit qu’à une note de bas de page dans le Lagarde et Michard ? La question resurgit enfin en 2008 où la mairie de Paris lance un appel à projet. 

Las, il ne s’agit pas alors de retrouver la gloire du général. Sous la pression du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France), le maire de Paris de l’époque, Bertrand Delanoë, donne son accord à un monument du sculpteur Driss-Sans-Arcidet représentant seulement des chaînes d’esclaves. L’officier révolutionnaire libérateur disparaît sous la symbolique impersonnelle de la servitude à laquelle il avait pourtant fini par échapper. Comme pour souligner encore davantage l’allégorie, notons que les édiles parisiens avaient refusé le projet du célèbre sculpteur sénégalais Ousmane Sow, montrant le général domptant un cheval en grand uniforme d’une Révolution émancipatrice.  

J’avais à l’époque protesté contre ce choix. Mais telle était alors l’ambiance. Le communautarisme effaçait la citoyenneté ; le rôle des personnalités noires dans l’histoire républicaine était, pour l’essentiel, ignoré. Avait-on le droit de rappeler que l’écrivain Alexandre Dumas avait combattu pour la République en 1830 ? Pouvait-on protester contre un discours péremptoire prétendant qu’il n’y avait jamais eu de ministres de couleur en France alors qu’il s’en est fallu de peu que le guyanais Gaston Monnerville devienne Président de la République ? Avait-on le droit de rappeler l’abolition de l’esclavage par un vote enthousiaste de la Convention républicaine le 4 février 1794 ? Et se rappelle-t-on que, ce jour-là, 3 députés de la Convention, Jean-Baptiste Belley, Louis-Pierre Duffay, Jean-Baptiste Mills, un noir, un blanc, un métis, furent portés en triomphe par leurs collègues ? 

Je suis malheureux de constater à quel point l’ignorance de l’Histoire de France sert à beaucoup pour raconter n’importe quoi et à remettre en cause la citoyenneté. Certes des formes de discrimination, voire de racisme, existent et ont existé sur le territoire français. Mais sait-on que les colons des Antilles étaient, en 1794, dans un droit contraire à celui de la métropole où l’esclavage était aboli depuis le 14ème siècle, que l’esclave qui touchait le sol métropolitain était automatiquement affranchi malgré les efforts des colons pour faire abolir cette règle de droit ? Sait-on, d’ailleurs, que la première abolition proclamée en 1793 à Saint-Domingue et en 1794 à la Guadeloupe, n’a jamais été appliquée à la Martinique qui, aux mains des Anglais, a maintenu l’esclavage sans discontinuer ?

Depuis l’érection des chaînes d’esclaves en 2008 à Paris, la tendance s’est-elle inversée ? On peut le penser puisque le Conseil de Paris vient de voter le principe d’installer une statue identique à celle d’avant 1942. On peut même subodorer un changement radical de la pensée puisque certains des promoteurs de la statue de 2008 sont aujourd’hui parmi les plus ardents défenseurs de la nouvelle et que, demandant cette statue du général Dumas, ils oublient qu’ils en ont demandé une bien contraire il y a presque 15 ans. 

Il est encore trop tôt pour savoir si l’épopée de la statuaire dumasienne illustre les fluctuations d’une idéologie dominante inculte et sensible à l’air du temps ou si elle inaugure le retour de la pensée républicaine appuyée sur une vraie connaissance fine de l’histoire émancipatrice de notre pays. Je veux croire en la deuxième option. Je pense souvent à Jean-Baptiste Belley, à Aimé Césaire, à Felix Eboué qui ont fait, citoyens de la république comme nous le sommes tous, l’Histoire de la France. Je me plais à croire que nous allons la continuer. 

 

André Bellon

Ancien Président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale

Membre de la société des amis d’Alexandre Dumas

 

 

 

 

 

 

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