La chronique de Lucie Breugghe
07H11 - mercredi 28 octobre 2020

En France, le blasphème n’est pas une provocation à la haine. La chronique de Lucie Breugghe

 

84 pays sur 198 possédaient, encore en 2020, des lois punissant le blasphème, selon le rapport publié par l’USCIRF, agence fédérale américaine chargée de la liberté religieuse. On parle, alors, d’apostasie, d’injure ou de diffamation des religions. Dans ces pays, si un journaliste, un dessinateur questionnent le sacré, ils sont emprisonnés ou assassinés.

Le blasphème, parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré, selon la définition donnée par le Larousse, ne constitue plus un délit, en France, mais un droit. Ce mot d’origine grec signifiait « parler en mal d’une réalité ».  On a trouvé des traces de ce phénomène sur des vases grecs, vases sur lesquels étaient décrits les dieux comme étant des dieux menteurs, frivoles, volages, … Le droit au blasphème est donc un héritage grec que l’ère moderne a transformé en raison du pacte social hérité de la chrétienté.

Parmi les trois religions monothéistes, seul le christianisme a suivi une voie iconophile. La religion juive n’a aucune représentation cultuelle ou figurative de Yavé. Le Coran tout comme la sunna – ensemble des paroles et des actions de Mahomet – n’interdisent pas la représentation du prophète. Mais dans les mosquées, on ne peut en trouver. Une ligne de fracture demeure entre le clergé chiite qui tolère la représentation du prophète hors des mosquées et le monde sunnite qui est contre.

Pendant plus d’un millénaire, en France, personne ne se permet de toucher à l’image de dieu, du Christ ou de la vierge Marie. Le blasphème existe mais il est de l’ordre du dire. Les premières images blasphématoires apparaissent, assez tardivement, vers 1870, avec le peintre belge Félicien Rops : le calvaire avec le Christ en érection devant Madeleine, sa relecture de la tentation de Saint Antoine, une femme nue sur le crucifix en lieu et place du Christ, femme venant tenter Antoine. La fin du XIXème siècle et le début du XXème marquent un tournant, la caricature s’étendant à toute l’Europe occidentale avec un leadership français très marqué.

Des siècles de lutte ont permis de construire notre démocratie laïque, le droit au blasphème nous ayant arraché à une didacture du sacré. Ce droit a permis de défier les puissants, les rois, les dieux mais aussi les tabous. Ce combat mené avec des mots, des caricatures contre les prêtres, contre l’Eglise catholique, parfois contre Jésus, a permis d’obtenir la séparation des Églises et de l’Etat, séparation qui demeure, comme l’actualité nous le rappelle, fragile mais qui est nécessaire pour protéger les athées comme les croyants.

Notre société française a fait le choix de tenir le blasphème comme une notion caduque et dépassée. L’idée même de censure est censurée. Cette position est novatrice dans l’histoire des civilisations car le droit au blasphème est loin d’être universel, aujourd’hui, dans le monde

En France, trois textes garantissent la liberté d’expression et par extension, le droit au blasphème :

  • la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789,
  • la loi sur la liberté de la presse de 1881
  • et la loi Pleven de 1972 qui amende la loi de 1881 en créant les délits d’injure, de diffamation et de provocation à la haine, à la violence ou à la discrimination raciale en raison de l’appartenance ou de la non-appartenance à une race, une ethnie, une nation ou une religion.

Ces nouveaux délits introduits par la loi de 1972 ont fait surgir une question : insulter une religion ou des figures et des symboles d’une religion sont-ils de nature à offenser les adeptes de cette religion ?

En 2007, dans le procès intenté contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo, pour la publication des caricatures de Mahomet, les juges ont donné leur position : en France, il est permis d’insulter une religion, ses figures et ses symboles mais il est interdit d’insulter leurs adeptes. Le droit au blasphème est donc réaffirmé.

A ceux qui n’apprécient pas les blasphèmes, les caricatures, nous pouvons dire, avec fermeté, que personne ne les oblige à les apprécier mais qu’ils se doivent de laisser la possibilité aux autres, à tous les autres, de penser librement.

Cette forme de liberté qui nous est donnée, qu’il nous est permis d’utiliser, de partager, est un formidable test quant à notre capacité à se parler, à vivre ensemble dans un respect mutuel, loin de toute violence et de toute haine. Ce traitement n’est pas réservé, comme certains voudraient le faire croire, uniquement à l’Islam mais à toutes les religions. Il s’agit d’égalité et non d’humiliation.

Le droit au blasphème continue à être menacé et par là-même, notre démocratie laïque. Le refus de céder aux menaces, aux chantages, aux intimidations constitue le grand défi de notre génération qui se trouve dans l’obligation de construire de nouvelles règles, règles qui feront de notre future société, une société ensauvagée ou libre et affranchie. Nous ne pouvons plus nous permettre d’être entourés de lâches car c’est de notre courage qu’adviendra le meilleur.

 

Lucie Breugghe

Docteur en sciences humaines

 

 

 

Pour aller plus loin :

https://www.uscirf.gov/sites/default/files/USCIRF%202020%20Annual%20Report_Final_42920.pdf

Éloge du blasphème de Caroline Fourest, Grasset, 2015, 184 p

Caricaturer Dieu ? Pouvoirs et danger de l’image, François Boespflug, Bayard, 2006, 223 p

 

 

 

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