Monde
07H05 - vendredi 2 octobre 2020

Séparatisme ou séparatismes ? La tribune de Pierre Conesa

 

Débutons par un état des lieux puisque les communautarismes (ou séparatismes selon la terminologie politiquement correcte) de plus en plus nombreux qu’ils soient laïcs ou religieux, veulent faire d’une cause particulière, une cause nationale. L’idée est d’instaurer une France par appartements dotés de clés qu’ils seraient seuls à détenir dans lesquels l’Autre n’aurait aucun droit d’entrée ou de contrôle comme les manifestations du CRAN interdites aux Blancs, les salafistes qui excluent le dialogue avec les mécréants etc…

 

Comment procèdent-ils ?

D’abord se structurer en associations destinées à mener des actions médiatiques : Voici une liste (incomplète) de quelques  associations victimaires : Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade anti-négrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI (collectif non-mixte de Femmes et personnes assignées Femmes, Noires MWASI, collectif afro-féministe révolutionnaire visant à créer une critique multiple du système capitaliste, La Ligue de défense noire africaine (LDNA) ; le collectif Non MiXte.s racisé.e.s, l’association Boycott-désinvestissement-sanctions contre les produits venant des territoires occupés par Israël qui se heurte donc au Crijf ; Coordination contre le racisme et l’islamophobie ; Mamans toutes égales, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race. (liste non exhaustive…). Chacune de ces associations regarde avec envie et jalousie le grand ancêtre qu’est le CRIJF et basculent, sans raison évidente, assez facilement dans l’antisémitisme. 

Le discours victimaire est devenu une nouvelle discipline politique essentiellement fondée sur l’histoire d’un massacre, d’une extermination ou d’une exploitation esclavagiste. Le but est d’obtenir au moins le terme de « crime contre l’humanité » ou mieux de « génocide ». Ce terme est formulé par Raphael Lemkin, juriste polonais en 1944 à propos de la Shoah, non pas premier génocide du XX° siècle, mais mère fondatrice de tous les génocides. Bernard Bruneteau dans le livre « Le siècle des génocides »[i]  constate que le terme fait l’objet d’un usage inflationniste depuis une trentaine d’années. Les opinions publiques fonctionnant sur le registre de l’émotion, il est devenu facile et politiquement rentable de qualifier de « génocide » telle violence de masse contre un groupe aux contours ethnico-confessionnels. Mais l’histoire est cruelle et la compétition est ouverte : durant le XX° siècle entre 1904 et 1908, environ 80% du peuple herero et 50% du peuple nama vivant sur le territoire de l’actuelle Namibie ont été exterminés par les forces du Deuxième Reich, c’est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du siècle en passe d’être reconnu publiquement par l’Allemagne ;  le massacre des Arméniens en 1915 a tué entre 800 000 et 1,5 millions d’Arméniens, près de 90% des Arméniens déportés par le gouvernement ottoman sont morts, il ne restait qu’une dizaine de milliers de membres vivant en Anatolie en 1923. L’Histoire fournit aussi quelques exemples peu vérifiables mais facilement utilisables pour une revendication identitaire : les Hindouistes radicaux dénoncent le massacre de 100 millions d’Hindous pendant les huit siècles d’occupation musulmane. Les Hindous de l’Afghanistan ont tous été exterminés sans exception et la population de l’Inde serait passée selon les tenants de l’Hindutva, de 600 millions d’âmes à 200 millions ; le massacre des tribus amérindiennes est estimé entre 80 et 100 millions de victimes (chiffre débattu) ; le massacre des Tutsis entre 500 000 et 1 million de morts soit 75% de l’ethnie en 4 semaines est devenu le génocide le plus rapide de l’histoire.

Ces actions revendicatrices, fondées sur des épisodes historiques passés, présupposent le caractère héréditaire du statut de victime ou de bourreau sans aucune analyse : exemple La loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ne mentionne qu’un seul type d’esclavage, le commerce triangulaire, laissant de côté la traite arabo-musulmane (qui dura du VII° au XX° siècle) et la traite intra-africaine employant un argumentaire qui restera « il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les « jeunes Arabes… ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » in l’Express du 4 mai 2006. Un des représentants de la Ligue de défense noire africaine (LDNA) s’est illustré par un discours, place de la Concorde, fustigeant l’État français « totalitaire, terroriste, colonialiste, esclavagiste », tandis qu’un autre militant s’en prenait à Colbert « ce gros fils de p… qui a écrit le Code noir ». Le 22 mai dernier, l’organisation avait applaudi au déboulonnage de deux statues de Victor Schœlcher, en Martinique. « Est-ce que les Grecs d’aujourd’hui vont décréter que leurs ancêtres les Hellènes commettaient un crime contre l’humanité car ils avaient des esclaves ? Cela n’a pas de sens ! », lance l’historien Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 17 décembre 2005).  Aristote et Platon justifièrent l’esclavage ? Criminels contre l’humanité ! Interdisons la lecture de leurs œuvres ! Voilà qui réjouira beaucoup de lycéens… » « On veut pendre des squelettes » dit Mona Ozouf (sans en déterrer d’autres faudrait-il ajouter)

L’accusation de racisme  contre le pays d’accueil permet de préserver de toute critique la maison mère :  ainsi le CRIJF accuse facilement d’antisémitisme toute critique d’Israël et le collectif contre l’Islamophobie n’a jamais condamné les auteurs d’attentats et émet même des doutes sur la responsabilité de Mohamed Merah qui a tué de sang-froid 3 enfants juifs ; aucune réaction après l’égorgement du Père Hamel dans son église  bien au contraire le CCIF signale 4 actes islamophobes dans les semaines après l’égorgement du prêtre.  Les associations communautaristes sont comme des chevaux borgnes, elles tournent en rond. Crijf, CRAN et CCIF constatent chaque année une hausse des attaques contre leurs ouailles.

Faire taire les critiques : La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), a rendu, le 11 juin dernier, à l’unanimité, un arrêt qualifiant le boycott de « droit citoyen ». Sur cette base, elle a considéré comme illégale la condamnation par la justice française de militants de la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanction (BDS) contre les importations de produits agricoles venant des territoires occupés. Elle a même exigé que la France verse 100 000 euros de dommages et intérêts aux militants BDS de Colmar. Une circulaire Alliot Marie avait déclaré illégale cette campagne de boycott. Cela n’a pas empêché le président du CRIJF d’exiger de Mr Castex qu’il réaffirme la validité de la circulaire Alliot-Marie appelant les parquets à porter plainte contre les actions BDS. Idem pour les associations arméniennes qui dénoncent l’Azerbaïdjan qui n’a pourtant aucune responsabilité dans le génocide de 1915 puisque ce pays relevait de l’empire tsariste, et depuis la guerre du Karabakh, les forces arméniennes occupent une partie du territoire azéri. Mais l’argumentaire du génocide ressort régulièrement, comme la Shoah contre les Palestiniens

Le cas le plus croquignolet est celui de l’historien Olivier Petré Grenouilleau dans sa remarquable étude sur les traites négrières qui a, sans le vouloir, posé une vérité scientifique dérangeante : d’abord que l’esclavage ne se réduit pas à la traite européenne qui commence au XV° siècle avec l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et l’Angleterre… puis la France à partir du XVIIe siècle. La traite saharienne et arabe sur la côte Est de l’Afrique qui amènent des esclaves vers les pays musulmans, est pratiquée depuis plus de mille ans par les Orientaux. La loi Taubira apparaît d’une étonnante hypocrisie qui exclut toute évocation des autres traites et toute mise en cause de l’esclavage actuel que l’Organisation mondiale du Travail estime à, au moins 21 millions de personnes. C’est plus que lorsque l’esclavage était légal. Olivier Pétré-Grenouilleau a été assigné devant le tribunal de grande instance de Paris par le collectif des Antillais Guyanais-Réunionnais (DOM) qui lui reprochait une interview au Journal du Dimanche qui nieraient « le caractère de crime contre l’humanité qui a été reconnu à la traite négrière par la loi du 23 mai 2001. Dans l’interview l’universitaire déclarait : « Les traites négrières ne sont pas des génocides ». En effet s si les génocides visent à l’extermination d’un groupe, les traites négrières n’avaient pas pour but d’exterminer un peuple mais de s’en servir comme marchandise ». Le président de DOM, Patrick Karam, devait finalement annoncer le 3 février, le retrait de la plainte. Cette affaire a été, pour bon nombre d’historiens, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Plusieurs chercheurs ont diffusé, le 12 décembre, une pétition intitulée « Liberté pour l’histoire ! » soutenue par près de 600 enseignants et chercheurs, qui réclame l’abrogation partielle de différentes lois ayant trait à leur domaine de compétence. Pour justifier la décision du collectif de retirer sa plainte, M. Karam évoque un « rouleau compresseur » médiatique ainsi que les « pressions des partis et de l’intelligentsia ».

Enfin, si possible, obtenir des droits dérogatoires ou parfois des indemnisations avec plus ou moins de raisons.  L’Association Repairs énonce les noms des bénéficiaires et montants des compensations versés aux propriétaires d’esclaves lésés lors de l’abolition de l’esclavage en 1848. La France républicaine versa des indemnités aux propriétaires d’esclaves à La Réunion, Martinique, Guyane, puis au Sénégal : à cette époque la France compte 248 000 esclaves (Fondation pour la mémoire de l’esclavage). Aujourd’hui on adapte le ciblage pour obtenir des compensations : le CRAN contre la Caisse des Dépôts ; le CRIJF contre la SNCF pour avoir transporté 60 000 Juifs de la France occupée vers les camps de la mort, mais en passant par la justice américaine qui n’a jamais alloué la moindre indemnisation aux tribus indiennes massacrées. Le génocide des Autres est très utile politiquement.  En 2013, le Slavery Global Index (Indice mondial de l’esclavage) créé par la Walk Free Foundation liste 10 des pays esclavagistes dont 5 pays africains et 3 pays du sous-continent indien. La Mauritanie est le dernier pays à avoir officiellement interdit l’esclavage en 1980 (pour la 3e fois). Le 15 Avril 2010, Human Rights Watch publie un rapport sur l’esclavage des enfants dans les écoles coraniques du Sénégal[ii], dont le réseau appartient aux frères musulmans. Au moins 50.000 enfants de 4 à 12 ans, sont envoyés chaque jour de la semaine, de force, mendier dans les rues de Dakar, de Thiès, Mbour ou Saint Louis, pendant 8 à 10 heures d’affilée. Ils subissent des violences physiques et psychologiques. En retour, les maitres de ces écoles coraniques, imams ou simples professeurs de la loi coranique, ne leur donnent ni nourriture, ni logement décent, ni soins médicaux, alors qu’ils disposent des ressources confortables, fournies par les enfants eux-mêmes. Les hauts responsables religieux de l’Islam, les imams, les frères musulmans, n’ont jamais répondu à ce rapport. Le but est donc moins de lutter contre l’esclavage dans ses formes actuelles que de diaboliser les Occidentaux.

Les dirigeants de ces associations victimaires sont des « entrepreneurs politiques » qui ne veulent pas passer devant les urnes, mais avant tout être consultés notamment par les media dès que certains mots clés sont prononcés (islam, Israël, Arménie, Afrique noire, victimes …).  Quand ils se risquent à la sanction électorale, c’est un échec comme celui subi par le Parti des Musulmans de France.

Les séparatismes religieux constituent la forme la plus violente et géographiquement la plus étendue. Ils ne se limitent pas à un espace national et légitiment plus que d’autres le recours à la violence. La radicalisation est définie par Farhad Khosrokavar, comme « le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action directement liée à une idéologie extrémiste (à contenu religieux dans notre cas) qui conteste l’ordre établi »[iii]. Les fondamentalistes qu’ils soient Mormons, Témoins de Jéhovah ou Amish n’ont pas d’ambition géopolitique et excluent la violence, ce qui n’est pas le cas des néo-évangéliques, des radicaux juifs, des bouddhistes du Myanmar et du Sri Lanka, des hindouistes du BJP ou a fortiori des salafistes.

Pour démontrer la gravité du sujet, faisons un point fixe sur 2001-2002, avec une biopsie des radicalismes religieux sur la planète : Le 7 octobre 2002, Ben Laden revendiquait au nom d’Allah les attentats du 11 septembre 2001. Deux célèbres téléprédicateurs évangéliques américains, Jerry Falwell et Pat Robertson voient dans ces attaques, la preuve que : « New York, la nouvelle Babylone dépravée a été punie par Dieu » et que l’Islam reprend « le rôle démoniaque » de l‘URSS. Ils justifieront la Guerre d’Irak contre Saddam Hussein (90 à 100 000 morts irakiens environ), comme un remake biblique du combat contre le nouveau « Nabuchodonosor » dont la disparition est indispensable au retour du messie inscrit dans l’Ancien testament. Quelques mois plus tôt, en mars 2001, les Taliban avaient ordonné la destruction au canon des Bouddhas géants de la vallée de Bamyian qui fut un grand centre monastique avant les invasions arabes. La stupeur fut immense chez les bouddhistes jusqu’au Myanmar. En 2002, Wirathu, le leader charismatique du bouddhisme radical, est condamné à 25 ans de prison après la mort de 11 musulmans dans l’incendie d’une mosquée. En Israël, le rabbin Yitzhak Shilat déclare : « Puisque le roi David était là avant le grand père de Marouane Barghouti (le dirigeant du Hamas) (…), que Moïse a sorti le peuple d’Israël d’Egypte avant que Mohamed quitte la Mecque pour Medine… il n’y a aucune raison au monde pour qu’Israël renonce à la souveraineté sur la terre d’Israël occidentale (la Cisjordanie) ». En Inde, le 27 février 2002 à Godhra, dans l’est du Gujarat, 57 hindous, dont 25 femmes et 14 enfants revenant de la célébration d’un temple dédié à Ram en construction à Ayodhya, où 10 ans plus tôt la Mosquée Babri Masjid avait été détruite, périssent brûlés vifs dans le train qui les ramenait. Des militants nationalistes hindous, ne cessaient de provoquer des Musulmans qui mirent le feu au wagon. Dans les émeutes qui s’en suivirent 2000 personnes périrent. De 1970 à 2002, le Gujarat avait connu 443 émeutes entre hindous et musulmans. On a là en quelques mois un rapprochement de quelques manifestations violentes et concomitantes des radicalismes religieux en différents endroits de la planète. La « confessionnalisation » des relations internationales a, aujourd’hui, de plus en plus une tonalité radicale.

Le fait religieux fut pendant longtemps regardé comme un facteur négligeable des recherches académiques. Une enquête[iv] portant sur quatre grandes revues de relations internationales, a montré que sur les 1 600 articles publiés entre 1980 et 1999, seuls 6 retenaient la religion comme élément signifiant[v] des relations internationales. Pourtant le bouillonnement religieux n’avait jamais cessé. Qui aurait noté que Mohamed Abd al Wahhab (1703-1792), le fondateur du wahhabisme et du salafisme saoudien, fut un contemporain de Voltaire (1694-1778) ? Ou que le Rabin Ray Hacohen Kook (1861-1935), inspirateur du « Bloc de la Foi » opposé à toute rétrocession de terre aux Palestiniens, fut un contemporain d’un autre juif, Sigmund Freud (1856–1939) qui voyait dans la religion une névrose de la petite enfance.

La genèse des radicalismes religieux a suivi des momentum parallèles. En 1924, Vinayak Damodar Savarkar dans son livre « Hindutva, Who is a Hindu », formalise l’Hindutva, concept basique du fondamentalisme hindouiste ; Hassan el Bana crée les Frères Musulmans en 1928 ; aux Etats-Unis le « Réveil d’Azusa Street » qui débute en 1906, est une réaction contre l’arrivée massive de migrants catholiques et donne naissance au Pentecôtisme qui compte aujourd’hui 279 millions de pratiquants ; en 1918, le Rav Abraham Isaac Kook crée le mouvement, Deguel Yéroushalaïm (l’étendard de Jérusalem), autour d’un postulat religieux : « l’appartenance du peuple d’Israël à sa terre découle d’une source divine ». Peu des mouvements radicaux se sont structurés en tant que parti politique sauf peut-être le BJP indien et les Frères Musulmans lors des révolutions arabes. Ce sont plutôt des mouvances qui influencent la politique voire la combattent en souhaitant imposer la loi divine à la loi laïque, sans projet politique prédéfini, si ce n’est l‘application stricte des textes fondateurs.

La violence contre l’Autre et ses lieux de culte, devient une obligation religieuse. Le 9 novembre 1989, le jour même où les Occidentaux fêtent la chute du mur de Berlin et la victoire « définitive » de la démocratie, en Inde plus grande démocratie du monde, 300 000 personnes réunis par les radicaux hindouistes posent la première pierre du futur temple de Shiva devant la mosquée d’Ayodhya qu’ils veulent détruire, rouvrant ainsi les portes d’une guerre religieuse dont 170 millions de musulmans deviennent la cible. Sur un tout autre théâtre de guerre, la même année à la suite de l’arrestation de sept de ses étudiants qui avaient assassiné une jeune Palestinienne, le rabbin américano-israélien Yitzhak Ginsburg[vi] affirme que « le sang juif et le sang des goys (non-juifs) ne sont pas les mêmes » et conclut que « tuer n’est pas un crime si les victimes ne sont pas juives ». En Algérie, même année, Ali Belhadj, numéro 2 du Front Islamique du Salut dans les meetings préparatoires aux élections[vii], répète à l’envie : « Si le peuple vote contre la loi de Dieu, cela n’est rien d’autre qu’un blasphème. Il faut tuer ces mécréants pour la bonne raison qu’ils veulent substituer leur autorité à celle de Dieu ». Les sept années de conflit religieux ont fait près de 200 000 morts et disparus, 30 000 soldats tués et des dizaines de milliers de blessés. 

Second critère la « renaissance » : le phénomène des « reborn » est identique chez les évangéliques d’outre Atlantique et chez les radicaux musulmans. Les « convertis » y jouent un rôle actif. La dénonciation de « l’Axe du mal » version G W Bush (reborn christian) fait miroir à la vision fantasmatique de l’Oumma selon Ben Laden (reborn muslim). La relation devient directe avec Dieu, parfois en inventant des « langues » qui excluent les « interceptions » que le Diable pourrait faire (les Pentecotistes appellent cela « parler en langues »). Le lien direct avec Dieu exclut donc toute forme de hiérarchie religieuse et les mouvements radicaux sont acéphales à la différence des cultes « à église » ce qui rend leur analyse complexe et difficile.

Le caractère incréé des textes fondateurs interdit toute réflexion critique et toute relecture modernisatrice de la parole divine, exclusive et sans erreur, donc indiscutables. Cette confiance aveugle dans les « textes » sacrés est étonnante car ni Moïse, ni Jésus, ni Mahomet, ni Siddhārtha Gautama (Bouddha) n’ont écrit la moindre ligne de leur vivant. Les règles de vie quotidienne sont strictement régies par la lecture la plus littérale des textes saints, la « pureté » devient obsessionnelle et se traduit par quantité d’interdictions comportementales, sociales, vestimentaires, sexuelles et alimentaires. La soumission de la femme est un leitmotiv collectif : interdiction du mariage mixte, viol toléré des femmes des Autres… L’éducation des enfants doit les préserver du Mal environnant. Cette obsession de la pureté impose la rupture avec l’Autre, l’ancien monde et même la famille ……

Les radicalismes ont tous leur propre lecture théologique des évènements à travers des prismes théologiques opposés. La création de l’Etat d’Israël puis la victoire éclair de la guerre des 6 jours ont été, pour les radicaux juifs, la preuve de la réalisation de la promesse abrahamique du Grand Israël ; en face les Frères musulmans y ont vu l’acte de décès du socialisme arabe nassérien et la nécessité du retour aux fondamentaux de l‘islam ; enfin les néo-évangéliques américains en ont conclu à la véracité de la prédiction biblique annonciatrice du Grand Israël, indispensable au retour du Messie qui convertira tout le monde, Juifs compris. L’obésité sémantique du terme « terrorisme » masque des réalités. Au Myanmar, quand l’Armée de Résistance nationale (ARN) entendit défendre les Rohingyas musulmans massacrés, les radicaux bouddhistes aidés par les forces armées dans un rapport remis à la CIA, accusèrent l’ARN d’être liée à Al Qaida, aux Taliban, du Harkat ul Jihad pakistanais, et même à la Libye (sic), bref d’être des « terroristes ».

Ces radicalismes religieux sont des faits planétaires : la Fatwa contre Salman Rushdie lancée en 1988 par l’Ayatollah Khomeiny depuis Téhéran, était d’application planétaire et générale. Sans l’avoir jamais lu, l’Inde bannit le livre, puis l’Afrique du Sud, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Somalie, le Bangladesh, le Soudan, la Tunisie, la Malaisie, l’Indonésie et enfin le Qatar. En janvier 1989, à Bradford, 1.500 exemplaires du roman sont brûlés par des Pakistanais sur la place publique. En France, ce sont des travailleurs clandestins pakistanais qui manifestèrent ouvertement. Les traducteurs italien, turc, japonais et norvégien du livre furent ciblés par des attentats. Salman Rushdie fut visé par une vingtaine de tentatives d’assassinat.

Les diasporas de plus en plus importantes avec la mondialisation de l’économie, sont devenues une cible facile à atteindre grâce aux moyens modernes. Elles jouent un rôle d’écho amplificateur qu’il faudrait analyser. Les téléprédicateurs sont devenus des faiseurs d’opinion bien plus influents que n’importe quel intellectuel. A Londres en juin, Billy Graham, le père de Evangéliques américains, une des personnalités les plus influentes de la vie politique américaine[viii], termine sa 18° « Croisade annonçant l’Apocalypse » – déjà promise en 1949, 1950, 1965, et 1970 mais cette fois avec une occurrence « certaine » en 1990. Il prêche devant 130.000 personnes dans le stade de Wembley, 800 000 auditeurs sont regroupés dans 247 “live-link” en Grande Bretagne et Irlande du Nord. Son sermon est également retransmis simultanément dans 16 000 lieux dans 13 nations d’Afrique atteignant environ 25 millions de personnes en même temps. C’est le premier téléprédicateur[ix], modèle bientôt reproduit dans d’autres cultes. Al Qaradawi, le téléprédicateur inspirateur des Frères musulmans, installé au Qatar, fait modestement ses 10 millions d’auditeurs hebdomadaires. Les miracles des télécommunications ont depuis longtemps enterré le modeste archange Gabriel.

Plutôt que le retour du religieux, c’est la radicalisation qui doit susciter notre intérêt en termes géopolitiques car ces mouvements sont devenus des moteurs à explosion des relations internationales, des crises et de la mondialisation dont ils sont les critiques les plus actifs. La montée des violences religieuses dans le monde est incontestable. Dans la liste des organisations terroristes du département d’Etat américain, on ne relevait en 1980 aucun mouvement de nature religieuse ; en 1998 la moitié des 30 plus dangereux groupes l’était ; en 2004, ce sont les deux tiers ; en 2008, il y en a encore 26 sur 45. En 2017 il ne reste que 66 groupes dans la liste dont 50 sont islamistes[x]. Et cette liste exclut bien évidemment les groupes religieux proprement américains qui ont plusieurs fois mené des actions violentes des agressions racistes et antisémites. Après l’assassinat du docteur David Gunn en mars 1993, trente-deux pasteurs, prêtres, et dirigeants « d’Operation Rescue », affirmèrent dans une pétition publiée dans le Detroit Free Press de janvier 1995 que le meurtre de médecins avorteurs était justifié.

Ces idéologies sont les nouveaux totalitarismes qui marquent la frontière étanche et stricte avec les Autres, « la culture de l’enclave » selon Gabriel Almond[xi] qui nient nombre des grands acquis de la philosophie des Lumières comme l’universalisme, l’égalité entre les êtres et les sexes, la liberté de conscience, la liberté d’expression et de conversion, l’esprit critique et le doute…. Le champ politique comme espace de négociations s’en trouve quasi-exclu. La violence labellisée « religieuse » par les gourous du radicalisme est sainte, voire sanctifiante mais elle n’est pas que « terroriste ». Certains radicalismes au pouvoir (néo-évangéliques américains, radicalisme juif) légitiment un « militarisme messianique » d’Etat incluant guerre, bombardement et conquête. Ces radicalismes sont plus friands de l’invasion militaire et du bombardement des Autres que du Martyr. D’autres radicalismes (hindouistes ou bouddhistes) mettent en œuvre des purifications ethniques par des pogromes, avec ou sans l’aide de l’armée. Enfin les salafistes djihadistes plus adeptes du terrorisme, ont tenté de créer un Etat qui combine exécutions de masse de chiites, yazidis ou chrétiens, terrorisme, attentat suicide, viols collectifs sur des femmes d’autres religions, destruction de lieux de culte et suppression des frontières…  Il y a beaucoup en commun entre le militant juif ultraorthodoxe qui puise dans le messianisme biblique sa revendication en faveur du « Grand Israël», le salafiste qui rêve d’un retour aux premiers temps idéalisés de l’Islam conquérant allant de l’Andalousie à l’Inde, le protestant évangélique radical qui légitime les décisions guerrières de la Maison Blanche, le traditionaliste catholique qui rêve d’une «reconquête» chrétienne du monde, ou les radicalismes hindouiste et bouddhiste qui veulent purifier un espace dont ils définissent eux-mêmes les limites. Le comparatisme, méthode peu accepté dans l’air du temps, est la seule façon de montrer la concomitance des évolutions qui exclut l’idée d’un « radicalisme premier » qui serait responsable de tous les autres. Les radicalismes religieux sont des régressions qui privilégient le « Reviens » au « Deviens », et surtout la différenciation avec l’Autre.

Nietzsche nous l’avait garanti : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! (Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, 1882). En mai 1968, sur un mur parisien un étudiant avait répondu : « Niettzsche est mort, signé Dieu ». Faut-il aujourd’hui constater que Voltaire et Diderot sont morts tués Abd al Wahhab, Vinayak Damodar Savarkar, Ashin Wirathu ou le rabbin Meir Kahane ? Si c’est le cas, une longue période d’obscurantisme s’annonce.

 

Pierre Conesa

Ancien Haut fonctionnaire

Auteur de « la Fabrication de l’ennemi » (éditions Robert Laffont)

[i] Le siècle des génocides Bernard Bruneteau (Auteur) Violences, massacres et processus génocidaires de l’Arménie au Rwanda juin 2004 

[ii] https://www.hrw.org/fr/news/2019/06/11/senegal-des-abus-incontroles-dans-des-ecoles-coraniques

 

[iv] D. Philpott, « The Challenge of September 11 to Secularism in International Relations », World Politics, vol. 55, no 1, 2002. Sur t International Organization, International Studies Quarterly, International Security et World Politics…

 

[vi] Gideon Aran, Jewish fundamentalism: the bloc of the faithful in Israël, dans M. E. Marty, R.Scott Appleby (eds.)Fundamentalisms Observed, Chicago University Press, 1994, pp. 336-7, n. 27.

[vii] https://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1998_num_57_1_2385

[viii] https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2007-4-page-209.htm#pa39

[ix] https://www.monde-diplomatique.fr/1988/06/CARLANDER/9426

[x] https://www.state.gov/j/ct/rls/other/des/123085.htm

[xi] Gabriel Almond : Strong religion (Chicago Press 2003

 

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Parrainez Opinion Internationale

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