Monde
05H14 - mardi 22 septembre 2020

« Notre homme à Moscou », Chronique d’une année pas comme les autres, par François Vuillemin

 

La parution de « Moscou – 1917. Rapports d’Albert Remes, consul général du Royaume de Belgique » (SPM éditeur) nous amène à redécouvrir une année capitale dans l’histoire de la Russie, de l’Europe et du monde. Grâce au talent et au travail d’historien de Gaël-Georges Moullec, spécialiste reconnu du monde russe et soviétique, ce sont des documents de première main issus de plus de cinquante rapports d’Albert Remes, Consul général de Belgique à Moscou de 1916 à 1918, auxquels nous accédons pour nous plonger dans le Moscou révolutionnaire et enflammé de 1917. C’est à cette observation en profondeur à laquelle nous convie ce livre passionnant grâce à un regard paradoxalement novateur sur le déroulement des Révolutions russes de 1917 vues depuis Moscou alors que l’historiographie contemporaine est principalement centrée sur les événements de Petrograd.

Avec les documents présentés dans cet ouvrage, nous ne sommes donc pas confrontés à une reconstruction a posteriori des événements de 1917 mais à la pensée d’un observateur éclairé de l’époque – diplomate belge de carrière alors âgé de 34 ans – dont Gaël-Georges Moullec met en valeur, à plus d’un siècle de distance, la vision qui fut la sienne de la période révolutionnaire à Moscou, de ses sursauts, de ses complexités et de ses contradictions en particulier au sein des élites libérales moscovites.

Mais il ne faut pas s’y tromper, l’intérêt d’Albert Remes pour la révolution russe n’est pas d’ordre personnel ou académique. Notre homme se trouve à Moscou en mission. Car la présence belge dans l’empire des Tsars est alors très conséquente et les intérêts économiques de Bruxelles y sont considérables. Au début du XXème siècle, la Russie abrite quelque 20 000 sujets belges et le pays d’Albert Ier est alors le principal investisseur étranger dans l’industrie russe. Conscient de ses intérêts, le gouvernement d’Albert Ier accompagne cette pénétration des intérêts belges au royaume de Nicolas II par le déploiement d’un réseau étendu de consulats généraux et honoraires qui sont autant de relais d’une véritable « diplomatie économique » avant l’heure.

Les analyses d’Albert Remes – souvent basées sur la presse moscovite et notamment sur les publications liées aux milieux d’affaires – mettent en lumière les pôles de confrontation socio-politique qui seront les points de départ d’une guerre civile et d’une intervention étrangère qui ensanglanteront le pays durant plusieurs années. Malgré leurs manques ou justement à cause d’eux, ces analyses politiques sont passionnantes en ce qu’elles révèlent de l’esprit du temps. Les Bolcheviks n’y apparaissent, et encore sans être pris au sérieux, que dans les derniers mois de 1917 alors même que le pouvoir est déjà entre leurs mains à Petrograd !

Après Octobre, ce sont encore l’opposition et la résistance passive d’une part importante de la population qui font l’objet de l’attention du diplomate, marquant à l’occasion l’ampleur mais aussi la désorganisation de la contre-révolution et des forces politiques « démocratiques » présentes à Moscou. Les Bolcheviks y apparaissent quant à eux comme les représentants d’un ordre naissant dans un pays en déliquescence depuis 1914 du fait de la guerre, de l’incapacité de ses dirigeants, de l’affrontement entre les pouvoirs mais aussi de la voracité de ses Alliés.

Ce qui ressort aussi de cette littérature et qui la relie à notre époque, c’est l’intérêt porté au foisonnement des expressions de la société civile. Tout au long des mois révolutionnaires, de février à octobre 1917, la population de Moscou tente de se réunir par corporations, nationalités ou religions, s’essayant à construire une société nouvelle alors que la société d’Ancien régime a été mise à bas par les événements de Février. On voit notamment les prisonniers de guerre tenter de s’organiser afin de trouver leur place dans la nouvelle société « démocratique » en gestation. Albert Remes nous fait revivre ce dynamisme politique, associatif, social et ethnique, enterré ensuite par l’histoire soviétique officielle. C’est ce foisonnement dans la presse comme dans la rue qu’observe notre diplomate qui entraine l’affaiblissement du pouvoir impérial puis du gouvernement provisoire avant que les bolcheviques ne parviennent à mettre un terme au démembrement de l’Empire et de son noyau, la Russie centrale, en le préservant des ambitions étrangères. Concernant l’influence étrangère sur la Russie révolutionnaire, Albert Remes s’attarde notamment sur les démarches de l’ambassadeur américain, David Rowland Francis, mais aussi sur la visite de son « patron », le ministre belge des Affaires étrangères Émile Vandervelde et sur celle du français Albert Thomas, ministre français de l’Armement à l’époque, tournées vers le maintien de la Russie dans la Grande Guerre.

À la lecture de ces dépêches on prend mieux conscience aussi du tournant d’avril-mai 1917, lorsque le gouvernement provisoire prend conscience de l’état réel du pays et de sa dépendance financière envers les Alliés. C’est le moment où le moral du soldat russe est incompatible avec le lancement d’une offensive russe sur le front. Tout autant que les difficultés de la vie quotidienne et des combats menés avec un sous-approvisionnement en munitions, c’est bien la situation politique qui influence le moral des armées. Une fois le tsar déchu, le soldat-paysan russe se sent relevé de son devoir d’obéissance et ne sent pas prêt à mourir pour les « Messieurs » qui viennent d’arriver au pouvoir.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, les rapports de Remes ne font référence que trois fois, dont l’une sous pseudonyme, à Lénine. La quasi absence du leader bolchévique dans ces dépêches diplomatiques démontre en creux la soudaineté et la brutalité de l’apparition des Bolcheviks dans le monde de l’après février 1917 ainsi que leur ancrage principal à Petrograd, loin du Moscou où opère notre diplomate. Sur le plan de la réflexion et de la compréhension des évènements russes de 1917, c’est sans doute là le point essentiel de cet ouvrage qui met à jour la fracture entre la présentation historique construite à posteriori d’un événement dans lequel Lénine occupe une place centrale et la perception des contemporains pour qui il n’est encore qu’un acteur méconnu et lointain, sentiment renforcé par l’immensité du territoire russe et la lenteur de l’information. Rappelons que les nouvelles de l’insurrection armée de Petrograd ne parviennent à Moscou que le 25 octobre 1917 et qu’il faudra attendre le 2 novembre pour que la prise du pouvoir par les Bolcheviks n’y soit consommée.

A partir de ce moment, les relations entre les pays de l’Entente et la Russie bolchevique vont se dégrader très rapidement, entraînant le départ des représentations étrangères dans les premiers mois de 1918. Le rapport d’Albert Remes du 9 décembre 1917 est donc le dernier à être présenté. Il donne une vision de la vie à Moscou immédiatement après la prise du pouvoir par les Bolcheviks et souligne le mécontentement des couches aisées de la population : « …En général, dans les différentes classes de la population civile, et surtout dans les classes riches, on paraît désirer, même au prix d’une occupation allemande, la fin du régime actuel ». Il faudra néanmoins attendre 72 ans pour que cet espoir se réalise !

Gaël-Georges MOULLEC (Ed.), Moscou – 1917. Rapports d’Albert Remes, consul général du Royaume de Belgique, Paris, SPM, 2020, 370 pages, 33 €.

 

François Vuillemin

 

 

 

 

 

 

 

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