Monde
08H20 - lundi 26 août 2019

VERBATIM : discours d’Anne Hidalgo pour l’inauguration du Musée de la Libération

 

Mémoires vives obligent, Opinion Internationale salue l’inauguration du musée de la libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin place Denfert-Rochereau à Paris, par la Ville de Paris. Anne Hidalgo y a prononcé le discours d’inauguration dimanche 25 août 2019, soixante-quinze ans après la libération de la capitale française. Verbatim.

Jean-Baptiste Gurliat / Ville de Paris

 

Madame la Ministre, Chère Geneviève,

Cher Bertrand Delanoë,

Mesdames et Messieurs représentant les autorités civiles et militaires et les corps diplomatiques,

Mesdames et Messieurs, anciens combattants de la 2ème DB,

Chère Cécile Rol-Tanguy,

Cher Pierre Morel,

Chers collègues,

Chers amis,

A l’heure où les derniers grands témoins s’effacent, à l’heure où en France et en Europe, certains voudraient oublier ce passé pourtant si proche.

Il est de la responsabilité de nos générations, nées après la guerre, nous qui avons eu la chance de vivre en paix et d’entendre directement les récits des témoins et des héros de l’époque, de conserver la mémoire en disant l’histoire.

Il est de notre responsabilité de préserver et de transmettre les traces de ce moment extraordinaire de l’histoire de notre pays et de Paris.

Il est de notre responsabilité d’expliquer comment des hommes si parfaitement différents dans leur origine et leur parcours, le Général de Gaulle, Jean Moulin, Philippe de Hauteclocque, Rol-Tanguy, très chère Cécile, mais également des femmes, Olga Bancic, réfugiée roumaine à Paris et membre du groupe Manouchian, Madeleine Collomb, ambulancière de la 2ème DB, se sont engagés, au péril de leur vie, pour la défense de l’honneur de la France et la liberté des Français.

L’engagement de ces hommes et de ces femmes ne cesse de nous interpeller et de nous émouvoir. Quels furent les ressorts de leur courage de dire non ? Comment puiser de la force de résistance en s’inspirant de leur destin hors du commun ?

« (…) C’était si simple de faire son devoir quand on est en danger », assurait Jean Moulin, dans une lettre adressée à sa mère et à sa sœur.

Et que dire de vous, Chère Cécile Rol Tanguy qui transportiez des messages mais aussi des armes avec vos enfants, encore bébés.

« C’était plus facile de mettre un revolver ou une mitraillette dans un fond de landau ! », racontez-vous avec une incroyable détermination alors que le danger était pourtant omniprésent.

« Souvent après, on se dit ‘là j’étais près d’y passer’, mais sur le coup, on ne fait rien si on a la peur au ventre. J’avais confiance dans tout ce qu’on faisait. »

Je vous admire tant chère Cécile, nous sommes tous ici vos enfants.

Et pourtant si peu ont franchi le pas, si peu ont pris les risques immenses que ces hommes et ces femmes d’exception ont affrontés.

Il nous faut admettre humblement qu’il existera toujours une part d’inexplicable dans ces parcours hors du commun, qui sont sources d’émerveillement et d’inspiration pour moi comme pour chacun d’entre nous.

Ce nouveau musée répond à une nécessité impérieuse, à une urgence démocratique. Celles de la transmission de l’histoire, des valeurs et des principes de la Résistance et de la Libération qui fondent notre contrat républicain et notre unité nationale.

Il nous faut transmettre, avec pédagogie, soin et passion. Et quand les grands témoins ne sont plus là, il faut des lieux de mémoire, d’histoire et de transmission, il faut des objets qui incarnent, illustrent et documentent, qui émeuvent et suscitent de la réflexion et de l’inspiration.

Écoutons Vercors : « Quand la mémoire faiblit, quand elle commence, comme une fragile falaise rongée par la mer et le temps, à s’effondrer par pans entiers dans les profondeurs de l’oubli, c’est le moment de rassembler ce qui reste, ensuite il sera trop tard ».

C’est le sens de ce musée : Construire un lieu d’histoire et de mémoire exemplaire, ici place Denfert Rochereau, juste au-dessus du poste de commandement clandestin du colonel Rol-Tanguy qui était installé à 20 mètres sous nos pieds pendant ces journées glorieuses et tragiques dont nous célébrons le 75ème anniversaire.

Je veux ici vous raconter comment est venue l’idée de ce musée. Ce beau projet est né en 2013 d’un échange avec Cécile Rol-Tanguy, dans mon bureau à l’hôtel de ville. Elle est venue me présenter en mains propres les plans du QG des FFI.

Je l’ai écoutée et nous nous sommes dit avec Bertrand Delanoë qu’il fallait essayer de rassembler les collections du Musée du général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris-musée Jean Moulin, situé alors à Montparnasse, dans un lieu plus visible et adapté, et porteur d’histoire. Et nous voilà 6 ans plus tard pour cette inauguration.

Avec ce nouveau lieu, notre histoire dans toute sa vérité, notre mémoire de l’occupation, de la résistance et de la libération est accessible dans sa rigueur historique, disponible au plus grand nombre et ouverte à la pédagogie auprès notamment de la jeunesse de la capitale et de notre pays.

Notre histoire commune nous est restituée avec des objets du quotidien qui racontent la grande histoire avec une réelle émotion. Je pense notamment à la boîte de pastels et à la boîte d’allumettes de Jean Moulin ainsi qu’à la canne ayant appartenu au général Leclerc.

Ce que nous dit ce musée, avec son nom, complet et précis, c’est qu’il a fallu des personnalités exceptionnelles pour libérer Paris. Il a fallu l’engagement à la fois d’un Jean Moulin, d’un Philippe de Hauteclocque, d’un Rol-Tanguy et évidemment d’un peuple tout entier.

Le peuple de Paris est célébré avec ce nouveau Musée en tant que personnalité historique à part entière comme il le fut lors de ces journées d’août 1944. Ce peuple de Paris, révolutionnaire, résistant et insurgé, dont la voix nous parvient « chaude et joyeuse et résolue, sans crainte et sans remords » comme celle du veilleur du Pont-au-Change de Robert Desnos.

Et c’est précisément cette coalition de volontés farouches et de désirs de liberté, d’hommes et de femmes, de Français et d’étrangers, qui a nourri la force de la Résistance et qui a inspiré le programme du Conseil National de la Résistance. Nous en sommes les héritiers et les dépositaires.

Ensemble, ils ont pensé les conditions de la victoire mais aussi celles d’une paix durable pour que cela ne se reproduise jamais.

 

Ce programme, qui est celui sur lequel la France s’est reconstruite, a été conçu dans la précarité de la clandestinité, dans les doutes du combat, au milieu du brouillard de la guerre, alors que rien n’était acquis, que rien n’était sûr, hormis la volonté farouche de libérer le pays.

« Les jours heureux » puisque c’est ainsi que les membres du CNR baptisèrent leur programme, montrent qu’il ne faut pas attendre d’être sorti d’une crise pour imaginer l’avenir et en dessiner les grandes lignes, que les urgences du moment ne trouvent leur résolution qu’en imaginant les grands principes sur lesquels bâtir le futur.

Ce qui était vrai dans l’urgence des combats et la libération du territoire national, et de sa capitale, l’est encore, et je dirai plus que jamais, face à l’urgence climatique et à la planète qui brûle.

Ce que nous dit, enfin ce musée, c’est ce qu’a représenté le retentissement de la Libération de Paris pour le monde. Parce que Paris était et demeure la ville de la liberté.

Mais Paris avait été occupée. Paris a connu la tragédie de la rafle du Vel d’Hiv. De Paris ont été déportés des dizaines de milliers d’hommes de femmes et d’enfants vers les camps de la mort, parce que nés juifs.

La Libération de Paris était ainsi plus qu’une victoire, c’était le signal universel de la liberté retrouvée. Les cloches de Notre Dame dans Paris libérée ont été entendues dans le monde entier. Paris libérée a ouvert une voie à la victoire contre l’Allemagne nazie.

Cette histoire et cette responsabilité particulière de notre ville unique parmi toutes, est, avec ce nouveau musée, établie, assumée et transmise aux générations qui viennent.

Et je remercie toutes celles et tous ceux qui ont pris leur part à cette formidable réussite, comme vous allez vous pouvoir le constater.

À présent, nous transmettons un flambeau. C’est un acte d’engagement que nous devions à la génération des combattants et que nous devons à la génération de nos enfants.

 

Je vous remercie.

 

Anne Hidalgo,

Maire de Paris