Monde
08H19 - jeudi 15 août 2019

Le capitaine Scarbonchi, un héros français

 

Opinion Internationale s’attache aux mémoires vivantes et parfois vives comme de la braise. Or la France entre dans une séquence mémorielle…

Emmanuel Macron salue ce 15 août le débarquement de Provence il y a soixante-quinze ans, et samedi 17, il présidera une Cérémonie à l’occasion du 75ème anniversaire de la libération de Bormes-les-Mimosas.

De même, la Ville de Paris inaugurera le dimanche 25 août prochain le musée de la libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin place Denfert-Rochereau à Paris.

Le 3 septembre prochain, marquera aussi les quatre-vingt ans du discours de Mohammed V appelant les Marocains à se mobiliser au côté de la France qui venait d’entrer en guerre. A cette occasion, Opinion Internationale organisera avec M. Mustapha Laabid,le président du groupe d’amitié France – Maroc à l’Assemblée Nationale, une cérémonie d’hommage à ce grand discours jeudi 27 septembre 2019 à l’Assemblée Nationale.

Dans ce contexte mémoriel, voici le portrait émouvant de François Scarbonchi, un héros français qui a participé à la libération de la France il y a soixante-quinze ans, écrit par son fils Michel Scarbonchi, ancien député européen et membre, au titre de « descendant », de l’Association des Anciens du 6ème Régiment deTirailleurs Marocains (RTM).

1923 l’a vu naître dans son village de Cuttoli-Corticchiato.

Il a grandi entre montagne et mer, entre village et Ajaccio.

Il a dix-huit ans quand, répondant à l’appel du Général de Gaulle, il met le feu à la représentation italienne à Ajaccio. Menacé d’être arrêté, son père le met sur un cargo en partance pour Marseille d’où il rejoindra Alger.

De là, en wagons à bestiaux, il arrive à Rabat.

L’armée d’Afrique lui tend les bras. Il s’engage au 6èmerégiment de tirailleurs marocains et commence avec le Corps Expéditionnaire Français (CEF) un périple de bravoure, de mort, de souffrance où résonnent, à travers la libération de l’Europe, ces noms célèbres qui s’appellent Cassino,Carigliano, Trepozzi, Santa Lucia, Poggio, Rome, débarquement de Provence, Rhône, Belfort, Vosges, Colmar, Rhin, Tübingen, Constance.

Sur tous les fronts, il se distingue par son courage aux côtés de ses frères de combats, de sang, de peur, maghrébins, bretons, basques, alsaciens, africains.

Les balles sifflent, les obus éclatent, les hommes tombent, il avance.

Il défi la mort… Elle ne veut pas de lui.

Ainsi naît la légende. On surnomme l’enfant de Cuttoli « baraka ».

François Scarbonchi est au premier plan.

 

 1945, le Reich est tombé. Le nazisme et ses horreurs sont vaincus.

Il retrouve sa Corse, sa famille, son village. Il repose son corps et son âme meurtris à l’ombre d’oliviers et de châtaigniers centenaires.

 Mais l’homme de guerre s’ennuie.

L’Indochine l’appelle. Son régiment ne part pas. Qu’importe ! Jeune sous-officier, il embarque en 1945 clandestinement sur le SS Andes, à Marseille, pour Hanoï. Découvert après 11 jours de traversée, il finira les 23 jours de mer restants, aux arrêts à fond de cale.

Un aide de camp du Général De Lattre de Tassigny avec qui il avait fait la campagne d’Italie le découvre, par hasard, à son arrivée au port, lui fait rendre galons et médailles et l’envoie faire ce qu’il sait faire : la guerre.

Pendant deux ans, à travers jungles et rizières, de Phu-Lienh à Nam Din en passant par le Song-Thana-Ha, il combattra les Vietcongs, se faisant encercler à Song-Ben-Co et Khetang et il tiendra 82 jours, au milieu de milliards de piastres, du bâtiment de la Banque d’Indochine durant le siège de Nam Dinh pour finir rapatrié sanitaire du haut de ses 40 Kg, en mars 1947.

La Corse l’accueille à nouveau et lui redonne sa santé perdue.

En 1949, il s’en retourne au Maroc ou bat pour lui le cœur de l’amour.

Femme, enfants et commandement d’un Maghzen de l’armée royale marocaine, lui ouvre une nouvelle vie.

Pendant sept années, à travers les campagnes de l’Atlas, à la tête de ses Moghazenis, il gagnera à nouveau le surnom de « trompe la mort ».

Son charisme, sa maîtrise de la langue arabe, ses faits d’armes fascinent ses hommes qui, la nuit, dans les oasis, gardent sa tente.

Puis vient la guerre d’Algérie. Le lieutenant s’y retrouve à la tête de la SAS de Zemmorah et de la harka de Beni-Lalem en Kabylie.Elle est exemplaire et De Gaulle la visite en juillet 1959 durant » la tournée des popotes » après qu’elle eut défilé sur les Champs-Élysées.

Lui, le gaulliste, comprend alors que la page va être tournée. Il pacifie une zone de 5000 Km2 où les populations vivent en paix. Les fellaghas le craignent et le respectent. Au lendemain du putsch, pour sauver ses hommes du sort cruel qui les attend, il fait déserter ses 180 harkis. 

Sa carrière est brisée. Ses états de service le sauveront. Il sera muté au camp Lecocq, à Frejus, pour finir, comme capitaine, sa vie militaire.

Le Président de la République, Charles de Gaulle, lui infligera alors en 1965, son dernier déchirement : la présentation du drapeau au Président de la République pendant les cérémonies du débarquement de Provence.

L’officier républicain fera face à l’homme du 18 Juin avec un sentiment mêlé de respect et de désamour.

Cette Corse où il peut maintenant se retirer pour se donner enfin à sa famille, à son village, à ses racines.

Mais qu’un problème se pose, qu’un conflit éclate et c’est lui que l’on vient voir, patriarche de mémoire et de paix, pour avis, conseils et décisions.

L’âge le rapproche de Dieu. Il a, à nouveau, revêtu l’uniforme. Celui de la Confrérie de la Sainte Croix de son village.

Ce lieu de solidarité et de foi avec les plus démunis, c’est lui qui va l’animer, l’éclairer.

Alors, quand vous verrez quelque part en Corse dans une procession religieuse, le visage aux cheveux blancs d’un homme de 97 ans et que vous demanderez :

« Qui est cet homme ? », on vous répondra : « c’est le Capitaine ».

Michel Scarbonchi

Ancien député européen et membre, au titre de « descendant », de l’Association des Anciens du 6ème Régiment deTirailleurs Marocains (RTM).