Edito
10H14 - samedi 25 mai 2019

Elections européennes : votons, quand même ! L’édito de Michel Taube

 

Comme en 2014, le Rassemblement National risque fort d’arriver en tête à l’élection européenne et de s’imposer, une fois de plus, comme le premier parti de France. Il faut dire que les six mois de colère sociale avec le mouvement des gilets jaunes ont nourri le sentiment de rejet de nos élites politiques et largement sapé le crédit dont disposait la majorité présidentielle. Le maintien dans le duo de tête de la liste LREM est, en ce sens, une petite victoire, certes en demi-teinte, pour les partisans d’Emmanuel Macron. Les Républicains, les Insoumis, les socialistes n’auront pas su, eux, affaiblir le leadership de la majorité Macron parmi les démocrates. Voir Marine Le Pen appeler hier à voter utile en votant pour elle a dû être une pilule amère pour bien des leaders des forces politiques classiques.

Demain, c’est aussi le camp des abstentionnistes qui risque de crier victoire. Seront-ils plus nombreux que ceux qui iront mettre l’un des 34 bulletins de vote (enfin, pour les listes qui auront pu financer l’impression des documents électoraux) dans l’urne républicaine ?

Et si tout ce que nous écrivons ici s’avérait erroné demain ? Aux Pays-Bas jeudi, ce sont les socialistes qui l’ont emporté contre tous les pronostics. Verdict demain soir ! Des surprises sont possibles. Raison de plus d’aller voter…

Mais une donnée ne changera pas, elle : une fois de plus l’élection européenne aura été un rendez-vous manqué des Français avec l’Europe. Avec cette campagne éclair et fade, une fois de plus, le seul rendez-vous démocratique de l’Union Européenne avec elle-même aura été vain.

Un suicide européen est en marche. Et ce n’est pas tant la montée des populismes qui nous inquiète : le Vieux continent en est suffisamment vacciné. Les nationalistes, divisés par essence, ne sauront durer s’ils arrivent au pouvoir dans tel ou tel pays. On le voit en Autriche. Le chiffon rouge des populismes est de toute façon de moins en moins dissuasif.

Non, ce qui nous inquiète beaucoup plus, c’est le suicide de l’intérieur de l’Union européenne ! Theresa May, en démissionnant le lendemain du scrutin britannique et la veille du vote des Européens du continent, a remué le couteau dans la plaie d’une Union qui n’a même pas été capable de dire NON aux Britanniques pour l’élection du nouveau Parlement Européen. Quelle humiliation ! May aura donné quelques raisons aux sceptiques qui ne voudraient pas voter demain.

Comme nous le disions dans notre chronique d’actualité lors de l’inauguration du Cercle des décideurs engagés [voir la vidéo], l’Europe se meurt de deux maux qui la gangrènent de toutes parts…

Tout d’abord, le projet politique initial a été absorbé, noyé dans une logique économique qui s’est imposée. L’euro a été une chance mais jamais la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux n’aura suffi à porter le projet politique qui constituait le socle et l’idée d’Europe au départ. On a oublié qu’en 1954 le projet de CED, Communauté Européenne de Défense (qui prévoyait en annexe un traité politique européen), avait été rejeté par la France de Mendes-France (alors que les Allemands y étaient prêts !). Amer rappel quand on lit le sondage Odoxa pour le Parisien début avril dans lequel 60% des Français se disent pour une armée européenne. Et c’est sur cet échec de la CED qu’est née la CEE (Communauté Economique Européenne) devenue ensuite Union Européenne. On a pris la voie économique et trop souvent on en oublie le ressort politique qui peut seul faire rebondir et avancer le navire.

Ensuite, deuxième mal, la technocratie bureaucratique a fait de l’Union Européenne un monstre kafkaïen. Une machine si complexe qu’elle paralyse tout projet fort et ambitieux. On oublie souvent de rappeler que l’une des raisons du rejet par les Français du Traité constitutionnel européen de 2005 a tenu à la complexité du texte soumis à référendum : on a présenté à l’époque comme une Constitution un document de 120 pages illisible et technocratique. Valéry Giscard d’Estaing en porte une grande responsabilité puisqu’il présidait le comité de rédaction. Et les exemples de cette complexité affligeante et antidémocratique sont légion.

Bref, s’il faut voter demain, il faut surtout refonder l’Union Européenne. Seule une Fédération d’Etats-nations, avec une répartition simple des niveaux de compétence et une claire séparation des pouvoirs, pourra relancer l’idée européenne. Quitte à ce que nous ne soyons que cinq, dix ou quinze Etats pour la lancer. Et quitte à consolider la zone euro d’un côté et à diminuer l’importance opérationnelle de l’Union des 28-1 de l’autre.

Au fond, pour revenir à la France, le duel Macron – Le Pen aura eu du bon. C’est de poser, à travers ces deux animaux politiques, un dilemme clair entre deux projets européens, deux idées de l’Europe irréconciliables. Car et Le Pen et Macron ont le mérite d’assumer leur vision de l’Europe de demain. Un Frexit déguisé pour l’une, une Europe politique relancée pour l’autre.

Alors, demain, votons, et votons utile pour la France et pour l’Union Européenne.

 

Michel Taube

Directeur de la publication