Monde
08H36 - dimanche 12 mai 2019

Eric Piolle, maire de Grenoble, infatigable combattant d’une économie humaniste et respectueuse de l’environnement. Entretien.

 

Dans un univers de guerre économique permanente et universelle où l’homme est réduit à une « ressource humaine », dans un monde où la protection de l’environnement n’intéresse trop souvent que si elle est profitable, Eric Piolle, seul maire EELV d’une grande ville depuis 2014, pourrait faire figure d’OVNI. Le premier magistrat de Grenoble compte bien emmener la capitale alpine sur les cimes d’une transition écologique globale.

Pour que son combat en faveur d’une économie dont la finalité doit être l’homme et la préservation de l’environnement une préoccupation constante, Eric Piolle multiplie les actions de terrain et les initiatives permettant d’installer dans les esprits, bien au-delà de la ville de Grenoble, l’impérieuse obligation d’une transition qui n’est pas seulement énergétique.

Les rendez-vous se multiplient pour renforcer cet engagement.

Demain 14 mai, Grenoble École de Management inaugure les premiers trophées de la Paix économique, qui mettront à l’honneur les organisations privées et publiques qui « concourent à l’amélioration des interactions humaines et organisationnelles au travail ». A cette occasion, Eric PIolle a décidé d’inaugurer le premier pont Kofi Annan en présence d’Alan Doss, Président de la Fondation qui porte le nom de l’ancien secrétaire général de l’ONU.

Du 26 au 28 septembre prochain le SMTC, Syndicat Mixte des transports en Commun de la métropole de Grenoble, organise Mouv’2019 dédié à la mobilité urbaine, dans la deuxième ville de France pour les déplacements domicile-travail à vélo selon l’INSEE, également récompensée au Baromètre des villes cyclables 2018.

Grenoble est aussi candidate au titre de capitale verte de l’Europe 2022, non pas par désir d’aborder un nouveau trophée, mais parce que le climat évolue dans les Alpes deux fois plus vite qu’ailleurs en Europe.

Entretien avec un Maire engagé.

Opinion internationale se définit comme le média des décideurs engagés. En quoi le maire de Grenoble est-il un décideur engagé ?

Être un décideur engagé est le sens de l’action politique. On s’engage pour conduire le changement et mener un projet politique avec sa dimension presque philosophique et ses objectifs très concrets.

Je suis le maire d’une ville en transition, qui veut favoriser la mobilisation des compétences et des énergies au service des Grenobloises et des Grenoblois, de leur communauté de vie, dans sa richesse et sa diversité humaine. À cet effet, il faut conduire le changement de ce qui touche à la vie quotidienne, comme la mobilité, le logement, l’alimentation, pour ne citer que trois activités humaines essentielles, puisqu’il s’agit des trois dépenses contraintes les plus importantes pour les ménages.

La transition vers de nouveaux modes de vie est une formidable chance pour notre pays, pour nos enfants et notre avenir commun. Bien entendu, cela demande des efforts, mais qui peut se satisfaire de notre actuel mode de vie, empreint de surconsommation, d’attente du prochain tweet, du prochain smartphone, et d’angoisse face à la prochaine crise, au prochain événement climatique, à la prochaine révolte… ?

Alors oui, les habitants de Grenoble ont fait le choix de prendre les choses en main. Bien sûr, cela ne va pas sans difficulté, sans appréhensions, sans résistances. Mais la prise de conscience des dangers du chacun pour soi et l’individualisme est désormais largement acquise. Pour réussir, nous avons besoin de tout le monde : les acteurs économiques, bien entendu, mais aussi les SDF, les chômeurs, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées et tous ceux qui n’ont pas accès à la parole publique. Faire entendre la voix de ceux qui ne votent plus est un enjeu majeur. Dans la tradition de ce territoire, les habitants de Grenoble ont décidé de faire bouger les choses et je suis heureux de pouvoir les y aider. Tel est le sens de mon engagement.

 

Quelle est la marque ou la signature d’Éric Piolle sur la ville de Grenoble ?

Mon engagement n’est pas incantatoire. Nos résultats sont tangibles : rien qu’en 2018, Grenoble a obtenu le label Ville Active et Sportive, le label 5@ ville internet et le label « Le musée sort de ses murs ». On peut notamment y ajouter le Trophée de la participation obtenu par ma ville pour son Certificat d’Action Citoyenne, la « Palme d’or des cantines bio », et la première place des villes où il fait bon travailler et se loger. A l’attention de ceux qui pourraient penser que le vivre-ensemble et l’écologie seraient des freins à l’activité économique, je rappelle qu’en novembre 2018, Grenoble a été classé troisième au palmarès des villes de France les plus attractives pour le business. Ces récompenses sont la reconnaissance de mutations profondes très concrètes.

 

Les gilets jaunes sont-ils très présents à Grenoble ?

Ils sont très présents, mais aussi en dialogue avec nous, et ce depuis la mi-novembre. J’ai rencontré les gilets jaunes et leurs leaders dès le début du mouvement, parce qu’ils expriment une volonté de justice sociale et un besoin de sortir de l’isolement. La dimension sociale et humaine du mouvement est très riche. « Nous avons quelque chose à dire, nous ne sommes pas ceux qui ne sont rien », tel était leur message. Ils réfutent l’assistanat, ont des projets de vie et une ambition, et ne veulent pas être des victimes du système et assumer le poids de sa transformation.

 

L’image de Grenoble, qui est une très belle ville au cœur des Alpes, est entachée depuis quelques années, et avant même votre mandat de maire, par la violence urbaine et le trafic de stupéfiants qui affecte la vie des Grenoblois, notamment au centre-ville. Quel est votre regard et quelle est votre action pour y remédier ?

Cela fait effectivement des décennies que nous avons ce problème. Quand je suis arrivé à Grenoble en 1993, venant de mes Pyrénées natales, Grenoble avait déjà cette image. Cela perdure et correspond à une réalité qui dépasse la seule consommation de drogue locale. Pour lutter contre ce fléau, il faut d’abord que l’État assume sa part de responsabilité. Sous Nicolas Sarkozy, les effectifs de police nationale ont été considérablement réduits. Notre justice est la 43ème sur 47 en matière de budget au sein de l’OCDE.

Nous nous efforçons de contribuer autant que possible à cette tâche, notamment grâce à notre police municipale, l’une des plus importantes de France, que nous avons encore renforcée au printemps dernier, notamment en dotant les équipes de nuit de pistolets à impulsion électrique.

Nous travaillons aussi sur la prévention, sur la parentalité, sur l’espace public et la parole, dans une société où la violence monte. Il ne s’agit pas seulement de la violence physique, mais d’une violence généralisée. Face à elle, la parole est un outil précieux, tout comme la remise en question de notre positionnement social. Nous sommes des êtres humains et pas uniquement les instruments, les objets et les sujets d’une machine économique.

 

Eric Piolle n’est-il pas un maire utopiste, comme pourrait le laisser penser le fait que vous accueillez le 14 mai le Forum pour la paix économique, alors que c’est plutôt de guerre économique dont il est généralement question ?

J’ai travaillé 18 ans dans l’industrie et ai été cadre dirigeant dans des grands groupes. Je ne suis pas naïf, mais ce qui est important, c’est de recentrer l’activité économique au service des humains. Telle doit être sa finalité. Que nous apporte-t-elle pour garantir la sécurité au quotidien, pour ne pas vivre dans la peur, pour gérer au mieux nos objectifs communs ? Évidemment, dans le travail, il y a des contraintes, mais aussi de la créativité, des actes de valeur. L’activité économique est un moyen et non une fin. Lors de notre forum, nous décernerons des trophées de la paix économique. Nous avons d’ailleurs déjà à Grenoble une chaire de la pleine conscience, qui procède du même raisonnement. Le progrès n’est pas une utopie mais une nécessité. Il faut sortir du pessimisme et du déclinisme. Les résultats que nous avons obtenus démontrent que nous pouvons reprendre la maîtrise de notre avenir, le construire ensemble.

 

Propos recueillis par Michel Taube

 Photos : Guillaume Asskari

Directeur de la publication