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08H17 - lundi 26 novembre 2018

OUI, « un autre monde est possible » : lisez les bonnes feuilles de Marie-Hélène Aubert d’un livre utile pour une transition réussie de nos sociétés.

lundi 26 novembre 2018 - 08H17

« Les gilets jaunes pensent à leur fin de mois et les élites à la fin du monde » disait un manifestant en colère. Entre les deux, il y a un livre à lire absolument pour comprendre qu’un autre monde est possible et que la grande transition qui émerge de toutes parts, si elle veut réussir, devra être certes écologique mais aussi sociétale, politique et culturelle.

Un collectif d’experts, de responsables économiques et politiques, de scientifiques, en a débattu pendant deux ans dans le cadre du laboratoire de la Fondation des transitions, pour écrire avec optimisme ce livre édité dans la belle maison de L’Aube.

L’ouvrage est coordonné par Gilles Berhault, délégué général de la Fondation des Transitions (ancien président du Comité 21, du Pavillon de la France Sommet de la Terre Rio+20 en 2012, de l’exposition-débats Solutions COP21 au Grand Palais pendant la COP21, d’ACIDD) et Carine Dartiguepeyrou, politologue, maître de conférence invitée à l’Institut Mines Télécom Business School.

Cet ouvrage collectif contient les contributions de Marie-Hélène Aubert, Stéphane Aver, Anne-Laure Bedu, Julie Chabaud, Alain Chauveau, Jérôme Descours, Benoît Désveaux, Francis Jutand, Jena-Charles Lardic, Valérie Martin, Jean-François Noubel, Annie Orsoni, Yann Toma et Raymond Van Ermen. 

A une semaine de la COP24 (que le temps passe vite !) qui se tiendra en Pologne, Opinion Internationale publie le chapitre qui revient sur le bilan de la COP21, écrit par Marie-Hélène Aubert, qui a été la conseillère du Président de la République François Hollande chargée des négociations internationales climat et environnement, et à ce titre de la préparation de la COP21 à l’Elysée.

Ce chapitre résonne avec l’alerte que lance le 25 novembre Laurent Fabius dans les colonnes du JDD. Sortant de sa réserve de président du Conseil Constitutionnel, l’ancien ministre des affaires étrangères et président de la COP21, en appelle à ne pas s’éloigner de « l’esprit de Paris ».

C’est tout l’enjeu de ce nouveau monde dont ce livre nous convainc qu’il est encore possible…

Michel Taube

 

 

COP21, étoile repère ou comète pâlissante ?

Par Marie-Hélène Aubert

 

La COP21, une étape historique dans la négociation climatique

La 21ièmeconférence des parties sur les changements climatiques (COP21), qui s’est tenue à Paris-Le Bourget du 30 novembre au 12 décembre 2015, a marqué d’une pierre blanche la jeune histoire des négociations internationales sur l’environnement et le climat, commencée en 1994 suite au sommet de la Terre de 1992 à Rio.

Outre l’adoption d’un accord inespéré depuis la conférence de Copenhague en 2009, la COP21 a aussi consacré le rôle participatif des acteurs de la société civile, et focalisé une partie de ses travaux sur un Agenda de l’action, qui donnait enfin une traduction concrète au texte de l’accord onusien, toujours abscons pour le profane.

Cette réussite n’est pas due au hasard. La négociation sur le climat étant une discussion entre 190 Etats devant déboucher sur un consensus global, l’effet d’entraînement provoqué par le président des Etats-Unis Barack Obama, réélu fin 2012 pour un deuxième et dernier mandat, et le dirigeant chinois Xi Jinping, désireux d’affirmer son pays sur la scène mondiale et de faire oublier son attitude négative en 2009, qui tous deux voulaient aller de l’avant, a été déterminant. On voit aujourd’hui à quel point les volontés opposées de Donald Trump, véritable « fée carabosse » de la négociation climatique, freinent a contrario la dynamique enclenchée en 2015.

La France, qui s’est déclarée disponible pour accueillir la COP21 dès septembre 2012, a bénéficié de trois ans pour la préparer, aussi bien pour faire avancer grâce à sa diplomatie la négociation et lever les blocages, que pour organiser un évènement éco-conçu, voulant démontrer ainsi la faisabilité des mutations prônées dans les textes. Elle a pu également collaborer étroitement avec la Pologne (COP19) et le Pérou (COP20) pour peu à peu convaincre les pays les plus réticents, et bâtir un programme d’actions auquel la société civile a contribué activement. Du temps, de la patience humble et tenace, de l’esprit d’équipe, ont ainsi fait bien davantage que des déclarations d’intention tonitruantes et largement médiatisées, peu suivies d’effets en général, expression hélas la plus courante pour les gouvernants de ce qu’on appelle la « lutte contre le réchauffement climatique ».

Enfin la COP21 ne s’est pas déroulée « hors sol », comme souvent les forums internationaux réservés aux happy few et déconnectés des réalités du pays où ils se tiennent, mais a été conçue dès le départ comme un évènement ancré dans son territoire d’accueil, à savoir le site du parc des expositions du Bourget en Seine-saint-Denis, l’un des départements de France les plus pauvres mais aussi les plus jeunes. Très en amont, le département « 9-3 », comme on le désigne familièrement, s’est impliqué dans la préparation de ces deux semaines de COP, dans l’organisation matérielle de l’évènement, et dans l’information et la formation de ses habitants, de sa jeunesse en particulier, sur les enjeux climatiques.

En fin de compte, la COP21 a illustré ou tenté d’illustrer concrètement sous bien des aspects, dans l’approche de la négociation, dans sa préparation et son organisation même, les pré-requis nécessaires à une transition réussie.

La COP21 a ainsi constitué aux yeux de la communauté internationale, et a fortiori de la France, le début volontariste d’une transition énergétique et écologique pour laquelle la mobilisation générale a été proclamée, forte de l’accord adopté sous les vivats le samedi 12 décembre 2015. Un accord certes non contraignant juridiquement mais ambitieux, fondé sur les contributions des Etats, révisable à la hausse, assorti de règles communes d’évaluation et de transparence, qui devraient être adoptées à la COP24 fin 2018. Un accord universel, fixant une trajectoire et donnant des outils pour respecter l’objectif d’une température globale n’augmentant pas plus de 2°C, voire de 1,5°C, par rapport au début de l’ère industrielle.

 

Le début d’une transition effective ?

Pour autant, bientôt trois ans après ce momentumexceptionnel, la planète est-elle sur la voie de la transition énergétique et écologique, les deux termes étant d’ailleurs utilisés ensemble ou alternativement, montrant ainsi la confusion qui peut régner quant aux buts ultimes à atteindre par la dite transition ?

On peut en douter quand s’alignent jour après jour les chiffres désastreux de l’augmentation de la concentration de CO2 dans notre atmosphère et des évènements climatiques extrêmes, des pertes sévères de biodiversité, des pollutions de toutes sortes (eau, air, sols…). Il y a longtemps à présent que les scientifiques sont sortis de leur neutralité et réserve habituelles pour alerter sur les risques que nous encourons par notre inaction. En vain.

Il y a des causes conjoncturelles à cette inertie : l’élection de Donald Trump à la Maison blanche notamment. Les plus optimistes parieront sur son renvoi en 2020 (mais ce sera quand même 4 ans de perdus pour le climat) et la poursuite des actions entreprises par la société civile et les états fédérés américains. Les plus pessimistes considèreront que le très mauvais signal envoyé par le président américain entraînera l’asphyxie progressive de la convention internationale sur les changements climatiques, décomplexant au passage tous ceux (et ils sont nombreux) qui ne voyaient pas tant d’un bon œil cette future économie « décarbonée ».

Mais il y a des causes plus profondes à notre incapacité à agir de façon efficace, rapide, et à grande échelle.

Paradoxalement, le climat en tant qu’enjeu écologique global est presque victime de son succès depuis la COP21. Après avoir été longtemps ignoré, le sujet est devenu « tendance ». On ne compte plus les livres, les films, les émissions et les colloques traitant de cette préoccupation majeure. Pour tout décideur économique et politique, il est désormais de bon ton d’inclure dans sa communication un souci marqué pour la planète et le climat, assorti de multiples stratégies, feuilles de route et plans d’action (dont personne ne vérifie vraiment la faisabilité ou la mise en œuvre effective). Il faut s’afficher en acteur de la transition dans les innombrables sommets organisés partout sur la planète, et communiquer de façon intensive sur les réseaux sociaux. C’est à la fois une bonne nouvelle, car le climat est devenu enfin un enjeu incontournable, mais aussi une mauvaise, dans la mesure où trop souvent la communication se substitue à l’action. Une transition virtuelle en quelque sorte.

La COP21 a pu générer également l’illusion qu’on pouvait traiter la question climatique sans traiter toutes les autres liées à l’avenir de notre biosphère. S’il s’agissait « simplement » de substituer une énergie (renouvelable) à une autre (fossile), la tâche ne paraîtrait pas insurmontable : finances et technologies devraient y pourvoir à terme. Mais l’affaire est autrement plus complexe, engageant l’organisation même de nos sociétés, leurs désirs et leurs rêves de réussite sociale, leurs relations ambivalentes à l’égard de la nature, que l’on veut tour à tour réduire, dominer, exploiter, admirer ou protéger, leurs représentations mentales et culturelles.

Au-delà de la petite « communauté du climat » mobilisée qui s’est constituée de COP en COP, et au gré des sommets des territoires et de la société civile baptisés « climate chance », force est de constater malgré tout que l’individualisme, le consumérisme, le narcissisme communicationnel,  mais aussi les peurs de toute nature (peur du chômage, perte d’identité et de sécurité, fanatismes religieux, nationalismes…), ont largement gagné les sociétés occidentales en tout cas, et maintenant celles des pays émergents et en développement. Les inégalités sociales explosent par ailleurs dans le monde, entre les pays, et à l’intérieur de chaque pays. On est donc bien loin de la dynamique de transition écologique et solidaire souhaitée, intégrant la question climatique au sein des 17 objectifs de développement durable adoptés par l’ONU juste avant l’accord de Paris. L’Agenda 2030 est de fait bien moins connu et populaire que l’agenda climatique, la réussite de celui-ci étant pourtant étroitement conditionnée à l’avancée de celui-là.

Le monde des COP constitue en effet un « entre soi », certes motivé et entreprenant, mais quasi inaccessible à ceux qui n’entrent pas dans les circuits des accrédités et pris en charge par leurs Etats ou leurs organisations, bien qu’il donne à ses participants l’illusion d’une large mobilisation planétaire. Cela n’enlève rien à la force de l’évènement, qui dure deux semaines, et à l’enthousiasme que déclenche l’afflux en un même lieu gigantesque de milliers de personnes, venues du monde entier au service d’une cause commune qui les rassemble et les dépasse.

Avant, pendant et depuis la COP21, il est indéniable que les initiatives se sont multipliées dans tous les domaines en faveur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre et de l’adaptation au changement climatique, dans les grands pays émetteurs (USA et Chine en tête, Union européenne) comme dans les pays en développement. Mais tant que le « zéro carbone » restera surtout l’apanage des pays les plus pauvres, qui n’émettent pas car justement ils ne produisent pas et ne se « développent » pas, il est peu probable qu’un cap décisif soit franchi en matière de lutte contre le changement climatique dans les prochaines années.

Les minuscules gouttes d’eau finissent bien par constituer rivières et océans dit-on, mais à quel horizon ? Or le temps presse et il ne nous reste que quelques années pour espérer inverser vraiment la tendance destructrice actuelle.

 

La transition en chantant ?

Longtemps on a reproché aux écologistes, parfois à juste titre, de décourager les bonnes volontés en prévoyant et décrivant l’apocalypse planétaire, si nous ne revoyions pas radicalement nos modes de vie. Le chemin à parcourir paraissait décidément trop raide et trop rébarbatif, alors que le désir de liberté et de bien être matériel pouvait enfin s’exprimer sans limites ou presque, pendant les trente glorieuses puis à l’issue de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest.

Aujourd’hui, le climat est devenu une star en lui-même, porté par des stars hollywoodiennes, des politiques et des entrepreneurs en vue. Tous ensemble pour la cause climatique, répète-t-on en boucle dans des scénographies de plus en plus impressionnantes et coûteuses, inversement proportionnelles à l’ampleur des actions conduites dans la réalité. On attend avec impatience le « climathon », qui viendra soulager les consciences en recueillant les dons et appelant à des actions symboliques au moins lors d’une journée ! Les images saisissantes et les engagements louables qu’il suscite finissent par relever davantage de la société du spectacle et du divertissement que d’une transformation véritable des êtres et des choses.

La transition ne pourra-t-elle se réaliser que parce qu’elle sera désirable et choisie ? Ou au contraire devra-t-elle être imposée (par qui et comment ?) ou s’imposer pour avoir une chance d’aboutir ? La COP21 a clairement misé sur la première option, après l’enlisement de négociations impuissantes à dépasser les souverainetés nationales, et l’échec du Protocole de Kyoto, accord certes contraignant mais limité et dépourvu de sanctions de toutes façons.

C’est un pari heureux mais risqué. Heureux car il fait appel à la mobilisation active de tous, par l’information, l’éducation et la culture, par la mise en œuvre de solutions concrètes qui finiront croit-on par provoquer un effet de basculement de nos économies et de nos sociétés vers un mode de développement plus économe, plus protecteur et plus juste. Risqué car pour l’instant la destruction de la planète et du climat se poursuit inexorablement, et pas grand-chose ne change au fond dans la doxa économique actuelle (plus adepte du laisser-faire que de la régulation), à part le vernis vert de discours vibrants.

L’approche « bottom up » et volontaire prônée lors de la COP21 fait-elle donc le lit ou le cercueil de la transition ? Il est encore trop tôt pour en juger. Nous n’avions pas vraiment le choix à vrai dire, les Etats tenant à rester souverains et enfermés dans leurs frontières, les sociétés restant prioritairement préoccupés par leur emploi, leur revenu et leur « pouvoir d’achat » à court terme, ce qui est compréhensible au vu des écarts considérables entre les plus riches et les plus pauvres. Quand on voit les réactions indignées face aux augmentations actuelles (toutes relatives) du prix du carburant, on se dit que le prix plancher du carbone n’est pas pour demain, malgré les appels et coalitions lancés sur le sujet depuis 3 ans…

En attendant, le réchauffement climatique ne nous fait pas encore suffisamment mal, du moins dans des pays tempérés tels que la France, pour permettre la mise en œuvre de politiques publiques vraiment ambitieuses à court terme de nature à le contrer. Et l’homme moderne, de plus en plus citadin et artificialisé, a fini par oublier que pour vivre, pour vivre biologiquement, il lui faut de l’eau, de l’air, de la nourriture, en quantité et qualité suffisantes, bref un environnement sain, droit d’ailleurs consacré dans les chartes et les textes constitutionnels, de pure forme pour l’instant. Il est devenu « naturel » et évident pour les sociétés nanties que l’eau vienne au robinet, l’essence à la pompe, l’électricité à la maison et à nos appareils, l’alimentation aux rayons de nos supermarchés.

L’élan formidable créé par la COP21 est loin de s’être essoufflé cependant. Mille fleurs se sont épanouies, dont il est néanmoins difficile aujourd’hui de voir si elles ont produit de beaux fruits, tant les outils d’évaluation fiables et éclairants sur les impacts réels des actions entreprises manquent encore. Mais celles et ceux qui les font croître font déjà leur propre bonheur, ce qui n’est pas rien, et essaiment peu à peu.

« Un arbre qu’on abat tombe avec fracas, une forêt qui germe grandit en silence » disait Gandhi, pour préserver l’espérance. Mais aujourd’hui les arbres tombent en masse dans l’indifférence, et la cause climatique fait beaucoup de bruit dans les médias et les cénacles en vogue, sans forcément que les jeunes pousses puissent parvenir à maturité dans un univers à bien des égards de plus en plus décervelé et stérilisé.

La transition est et sera avant tout une résistance, une volonté et un combat. La COP21 lui a apporté un élan, une force joyeuse et créatrice, un texte commun sur lequel s’appuyer. Reste à les renforcer et les pérenniser, pour qu’ils ne soient pas qu’une étoile éphémère dans la nuit.

 

Marie-Hélène AUBERT

Marie-Hélène Aubert est aujourd’hui inspectrice générale de l’administration du développement durable, au Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD). De mai 2012 à mai 2016, elle a été la conseillère du Président de la République française François Hollande pour les négociations internationales climat et environnement, et à ce titre en charge de la préparation de la COP21 à l’Elysée.

Députée (Verts) à l’Assemblée nationale de 1997 à 2002 (vice-présidente de l’AN en 2001-2002), puis députée européenne de 2004 à 2009, elle a beaucoup travaillé sur les enjeux du développement durable, au niveau national, européen et international, et plus particulièrement sur ceux du changement climatique, de la transition énergétique et écologique, de l’agriculture et de l’alimentation.

 

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Directeur de la publication