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09H57 - vendredi 2 novembre 2018

Référendum en Nouvelle Calédonie : le reportage immersif et l’analyse d’Olivier Houdan, historien calédonien

vendredi 2 novembre 2018 - 09H57

Faute de consensus des forces politiques locales sur une solution négociée (comme ce fut le cas en 1991 dans le sillage de la “solution consensuelle” émise par Jacques Lafleur et en 1997-1998 dans le sillon tracé par l’Union Calédonienne et le FLNKS), l’Etat a imposé avec l’accord tacite des indépendantistes et des non-indépendantistes, l’organisation d’une consultation référendaire.

 

Lors de son voyage en Nouvelle-Calédonie au mois de décembre 2017, Edouard Philippe avait déjà évoqué le recours à une consultation des populations directement concernées avant que cette dernière ne soit validée en mars 2018, après un comité des signataires d’une exceptionnelle longueur. En effet, après plus de dix heures de discussions passionnées, le savoir-faire du premier ministre, l’ancien Maire du Havre et ancien lobbyiste du groupe nucléaire Areva, l’emportait dans sa capacité à rapprocher des visions diamétralement opposées. Ce que certains dénommèrent sur le moment “l’Accord de Cassini” avait trouvé une réponse à la formulation de la question désormais célèbre : “Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?”

Une fois la question fixée et la date connue, les différents groupes représentés au sein du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, l’Assemblée délibérante locale, composée de 54 conseillers de la Nouvelle-Calédonie dont 29 élus non-indépendantistes et 25 élus indépendantistes, tous se préparent pour le grand rendez-vous, considéré comme historique, en mobilisant leurs militants respectifs pour informer et sensibiliser une population déjà largement consciente des enjeux présents et à venir.

La perspective de la consultation référendaire a entraîné partout dans l’archipel une intense propagande électorale qui a débuté bien avant l’ouverture officielle du créneau légal, fixé au lundi 22 octobre dernier.

 

« Affichons nos couleurs »

Depuis plusieurs mois, dans chaque camp, l’imagination est au pouvoir pour mobiliser et rallier le plus grand nombre d’électeurs à sa cause. Outre les traditionnels supports papiers, des tracts thématiques ont fait leur apparition soit pour rappeler les hauts faits de la lutte plus que quarantenaire des indépendantistes pour l’émancipation ou encore pour projeter l’électeur dans l’organisation et le fonctionnement du futur Etat.

Côté non-indépendantiste, on rappelle ce que la Nouvelle-Calédonie doit à la France en terme de progrès social et économique, de transferts publics annuels de l’Etat (1,3 milliard d’euros dont 65% en salaires et pensions), de garanties de l’exercice et de respect de l’Etat de droit ou d’indispensable neutralité de la Justice en comparant souvent avec le Vanuatu voisin devenu indépendant en 1980. Argument fallacieux pour les indépendantistes qui ont tôt fait de mettre en balance “la situation de ce pays au moment de son indépendance absolument incomparable avec celle de la Nouvelle-Calédonie en 2018”.

Sur le terrain, les meeting s’enchaînent. Certaines places de villages dans l’Intérieur, appelé aussi “la Brousse”,  de la Grande-Terre, l’île principale de l’archipel, voient défiler les “FEOUI”: les Femmes Engagées pour le OUI tandis qu’une permanence à ouvert en plein centre-ville de Nouméa où le citoyen lambda peut trouver toute la panoplie du parfait militant : drapeau, opuscule, casquette, cocarde quadricolore, bandeaux. Sans compter les nombreuses conférences-débats organisées par chaque partie à l’université de la Nouvelle-Calédonie à intervalles réguliers et à un rythme soutenu ou encore les émissions sectorisées sur Radio Djiido, la fréquence indépendantiste créée en 1985.

Dans le camp du “non” à l’indépendance, les séances de tractage succèdent la distribution de documents dans les boîtes aux lettres sous pli cacheté ou déposé à domicile. Les salles polyvalentes et les halles des sports dans les quartiers de Nouméa résonnent des arguments de chaque camp d’une soirée à l’autre. Les murs restent tandis que les envolées lyriques des uns et des autres se suivent et ne se ressemblent pas…

Plus original, les indépendantistes ont lancé depuis septembre une opération baptisée “Affichons nos couleurs” et qui consiste à montrer, à brandir, à parader avec le drapeau du FLNKS tous les quatrièmes jour de chaque mois jusqu’en novembre et à poster sur les réseaux sociaux, tous les autres jours, des photos de groupes ou d’individus posant avec “l’emblème de Kanaky” en provenance de tout le territoire calédonien ou du monde entier (Corse, Taïwan, Catalogne, Guadeloupe, Papouasie, Inde, Québec, Ile de Pâques) avec l’originalité comme prime à la diffusion sur les sites officiels.

Globalement, tous les observateurs s’accordent à souligner la différence entre une campagne pour le “oui” à l’indépendance beaucoup plus dynamique, visuelle et colorée, presque joyeuse et une campagne pour le “non” à l’indépendance plus statique, plus timide voire réservée. 

Par ailleurs, la  mobilisation de la jeunesse des deux camps avec des prises de paroles officielles et des délivrances publiques de convictions pour son avenir, son pays, son environnement est une réalité que l’on peut espérer durable. Elles viennent troubler les marqueurs voire les stéréotypes habituels. Surtout lorsqu’il s’agit d’une jeune calédonienne d’origine européenne de Bourail, descendante de colons pénaux et libres qui prend fait et cause pour l’indépendance. Ou à l’opposé, un jeune kanak de Lifou qui déclare sa flamme à la France et à la République.

 

Un vote influencé par les sondages ?

Parallèlement à ces états de fait, les résultats des quatre sondages d’opinion diffusés ces derniers mois auront-ils un impact sur le déroulement de la campagne avant d’envisager qu’ils puissent avoir une influence sur le choix des votants ?

Les instituts spécialisés donnent le “non” à l’indépendance largement vainqueur dans une proportion comprise entre 60 et 66%. La sérénité semble s’être installée confortablement dans l’esprit des non-indépendantistes tandis que chez leurs éternels challengers politiques, la fourchette leur prévoyant entre 34 et 40% de faveur, n’entame en rien leur faim de souveraineté.

Ces proportions ne sont en aucune manière une surprise. Elles reflètent une constante depuis l’entrée de l’indépendantisme politique et de ses mots d’ordre dans les assemblées délibérantes du territoire (1979). Les plus radicaux des indépendantistes justifient cet écart difficile à combler et à rattraper par l’organisation en sous-main de la noyade démocratique du corps civique kanak à coups de tripatouillage, voire de fraudes à l’inscription sur les listes électorales, en particulier celle précisément créée pour la consultation de sortie de l’Accord de Nouméa (1998).

A la pointe de l’opposition en la matière, le Parti Travailliste de Louis Kotra Urégeï et son aiguillon syndical l’USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanaks et des Exploités) se sont d’ailleurs prononcés “pour une non-participation massive” en invitant leurs troupes à rejeter cette “logique néo-coloniale de destruction de la légitimité du peuple kanak dans son pays”. Position fustigée par Paul Néaoutyine, le leader du PALIKA (PArti de LIbération KAnak), critiquée par Philippe Gomès, député UDI et leader de Calédonie Ensemble, parti centriste et progressiste non-indépendantiste et par l’Union Calédonienne qui l’a exclue du groupe politique qu’ils formaient au Congrès de la Nouvelle-Calédonie.

Au lendemain de la consultation et dans la perspective des prochaines élections provinciales (mai 2019), une nouvelle configuration des forces politiques à l’intérieur du camp indépendantiste est à prévoir. Tout comme dans le camp adverse.

 

L’inconnue du taux de participation

Alors que faut-il attendre de ce déchaînement de battements de cœur et de ces tempêtes d’idées et d’arguments qui irriguent le pays et ses populations depuis plusieurs mois, au jour fatidique du scrutin et au lendemain des résultats ?

Les grandes inconnues de la présente équation électorale restent indubitablement le niveau de participation, l’adhésion aux projet de société indépendantiste ou au statu quo de ses opposants et l’intégrité des convictions.

Quel sera le taux de mobilisation de l’électorat de chaque camp? Quelle sera la part du “oui” dans les communes majoritairement indépendantistes et par déduction la part du “non”? Comment sera accueillie la perspective de l’indépendance trente ans après la poignée de main iconique entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou scellant l’armistice de Matignon (juin 1988) ? Quel sera l’écart entre le “oui” et le “non” et le degré de bipolarisation ? Autant de questions qui n’ont pas le début d’un semblant de réponse tant le scrutin à venir trouble les certitudes généralement admises. Et entraîne certains chroniqueurs de passage ou spécialistes auto-proclamés dans les turpitudes des projections et des estimations, oubliant que la réalité est le cimetière de la prospective. Il va de soi que chez chacun des promoteurs du “oui” ou du “non”, les résultats seront analysés, non à la traditionnelle loupe, mais cette fois-ci au microscope à balayage électronique.

 

Voir plus loin que le 4 novembre…

Alors quels pourraient être les scénarios possibles à partir du 5 novembre ?

Dès le résultat connu, le Président de la République Emmanuel Macron, prévoit une intervention télévisée à destination des Calédoniens tandis que le Premier Ministre Edouard Philippe, quittera Hanoï, étape finale de son séjour vietnamien, et arrivera en Nouvelle-Calédonie dans la nuit pour être présent au lever du soleil. Il prévoit des rencontres avec des personnalités politiques dont quelques unes échaudées par le résultat tempèreront la bonne volonté du chef du gouvernement, par l’impérieuse nécessité propre à leur structure organique de consulter leur base.      

Ici-bas, l’approche de l’été austral est synonyme de maturité des letchis et de l’éclosion des premières fleurs de flamboyants (Delonix regia) mais aussi de l’organisation des habituels congrès politiques annuels. Ceux du PALIKA et de l’UC auront lieu courant novembre. Tandis que le premier anniversaire du congrès constitutif des Républicains Calédoniens interviendra début décembre. Le Xème de Calédonie Ensemble ayant eu lieu début octobre.

Edouard Philippe, pragmatique parmi les idéologues, devrait proposer un début de round de discussions dont la teneur, les contours voire la profondeur, ne pourra faire l’impasse sur la possibilité de la création d’un Etat associé qui fut déjà la base des négociations en 1998. Elles  aboutirent aux accords de Bercy (février) dans un premier temps puis à celui de Nouméa (avril-mai) dans un second.

Qu’on ne s’y trompe pas! Les indépendantistes ne renonceront pas à leur rêve : celui de voir la Nouvelle-Calédonie accéder à la pleine souveraineté et obtenir un statut tel que le nouvel Etat soit reconnu internationalement. Dans cette perspective, et depuis plus de quarante ans, les acquis de la lutte de libération ne seront ni remis en cause et encore moins abandonnés. Ainsi, la protection de l’emploi local, les transferts de compétences, les assesseurs coutumiers dans les juridictions civiles, la promotion des langues kanaks, la reconnaissance de l’identité kanak, les lois de pays, le rééquilibrage, la clé de répartition volontairement inégalitaire, la citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, pour ne citer que ces avancées, seront soit amendées, soit complétées, approfondies ou élargies mais certainement pas supprimées. L’Accord de Nouméa est un véhicule politique et institutionnel dont la boîte de vitesse ne comporte pas de marche arrière.

Celles et ceux qui font croire le contraire n’ont que la manœuvre électorale à l’esprit et les prochaines élections pour cible. Ils oublient ou feignent d’ignorer que les accords successifs depuis 1988 renforcent la personnalité calédonienne et organisent son émancipation par la décolonisation.

Pour les indépendantistes historiques, acteurs de cette histoire et d’une certaine façon, maître du temps longs, le 4 novembre est une étape supplémentaire dans un processus ouvert depuis 1956. Cette année-là, l’extension locale des dispositions novatrices contenues dans la loi-cadre Defferre  avait inauguré la première décolonisation de la Nouvelle-Calédonie avant que les intérêts toujours présentés comme supérieurs de la Nation, notamment vis-à-vis du nickel érigé en ressource stratégique de premier ordre, ne viennent, dans le sillon du retour au pouvoir du Général de Gaulle, vider de sa substance l’autonomie interne et durablement associée à la France, l’idée qu’elle ne respecte pas sa parole. Axiome capital et condition sine qua non chez les Kanak du “vivre et du faire ensemble” dont l’esprit est très largement partagé localement.

La solution est à trouver entre l’injonction indépendantiste du droit à l’Etat et l’exigence non-indépendantiste de l’Etat de droit. La clé est dans le dialogue renouvelé et dans la formulation permanente des attentes et des espoirs dans un pays où l’histoire ne peut pas se permettre de bégayer sinon à prendre le risque incommensurable d’un recours à la violence avec en ligne de mire la possibilité d’une partition de l’île. A ne pas pouvoir réunir politiquement les populations, on les divise géographiquement. Les cas d’espèce sont nombreux.

 

Olivier Houdan

@OlivierHoudan
Historien calédonien