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10H48 - mercredi 30 mai 2018

Entretien avec le chercheur Barah Mikaïl sur la situation dans le pays et VERBATIM de la Déclaration de Paris sur la Libye.

mercredi 30 mai 2018 - 10H48

On le sait, la Libye a sombré dans le chaos depuis le renversement et le mort de Mouammar Khadafi le 20 octobre 2011 et peine à se stabiliser avec pas moins de trois gouvernements. L’espoir renaît avec la conférence de Paris tenue hier à l’initiative de la France et qui a réuni tous les protagonistes de la crise. Les quatre hommes forts de la Libye, Fayez al-Sarraj, Aguila Saleh, Khalid Meshri, Khalifa Haftar, se sont engagés à travailler de concert pour préparer des élections présidentielle et législatives pour le 10 décembre.

Parallèlement, la France accueille à Paris les 29 et 30 mai les réunions des instances de pilotage du « Syria Recovery Trust Fond » (SRTF). En finançant des projets de stabilisation à destination des zones qui échappent au contrôle du régime de Damas et des territoires libérés de Daech, le SRTF contribue à répondre aux importants besoins des populations en matière de sécurité alimentaire, d’eau et d’assainissement, de gestion des déchets, de santé, d’électricité, d’agriculture et d’éducation, et à renforcer une gouvernance crédible alternative au régime de Damas. La France a financé le SRTF à hauteur de 20 millions d’euros depuis 2014.

Opinion Internationale publie ci-dessous la Déclaration de Paris et décrypte sans parti pris qui est l’un de ces quatre leaders, le général Khalifa Haftar. Décryptage avec Barah Mikaïl, fondateur et directeur de STRACTEGIA, et professeur associé en relations internationales à l’Université Saint-Louis de Madrid.

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Barah Mikaïl, quel bilan dresser de la Libye sept ans après la mort de Kadhafi ?

Le bilan est plutôt négatif, du moins pour ceux des Libyens qui pensaient que se débarrasser de Kadhafi rimerait pour eux avec paix, prospérité, démocratie ou encore renforcement de la société civile. C’est malheureux, car si même Kadhafi déjà régnait sur un pays connaissant des divisions sociogéographiques naturelles, ces divisions demeuraient loin de dégénérer de la manière à laquelle on assiste aujourd’hui. Il est impossible de canaliser les raisons de la violence libyenne dans quelques critères ; la question libyenne est en effet bien plus complexe. Cependant, si la lutte pour le pouvoir est un facteur d’opposition majeur entre leaders politiques libyens, celui-ci n’explique pas tout. On peut ainsi convoquer aussi l’importance de facteurs tels que le pétrole – source quasi-exclusive de devises -, la division des institutions, le règne des milices à plusieurs endroits du pays, les différends tribaux, la porosité des frontières et ses impacts sur les situations économique et sécuritaire, ou encore les interférences étrangères. On croyait que les Libyens avaient touché le fond sous Kadhafi, mais il s’est pourtant avéré qu’une régression profonde demeurait possible.

Le Maréchal Haftar a été absent et hospitalisé ces dernières semaines et le voici de retour aujourd’hui ? Pourquoi est-il si important ?

Khalifa Haftar est actif et paraît même superviser les opérations militaires menées à Derna, initiative importante puisqu’il en entretenait le projet depuis maintenant trois bonnes années. Contrairement à ce que l’on a pu croire depuis les annonces lors de son hospitalisation, l’homme fort de l’est de la Libye ne paraît donc en rien en retrait de la scène politique libyenne. Et il l’a prouvé par sa présence à Paris hier. Il semble même continuer à diriger les destinées des structures et territoires qui sont sous ses commandement et influence.

L’importance de Khalifa Haftar réside surtout dans le fait que, parallèlement à sa carrière, son histoire et son poids militaire aujourd’hui, il dispose d’une sérieuse capacité d’influence sur le plan politique ; c’est d’ailleurs de lui que dépend, en grande partie, la possibilité de lever les blocages autour de l’avenir des institutions libyennes et enfin proposer des perspectives plus favorables. Haftar refuse en effet tout accord avec ses homologues politiques qui ne lui reconnaîtraient pas un pouvoir important ; c’est pourquoi l’annonce de son hospitalisation ces dernières semaines semblait avoir pu augurer d’un possible déblocage sur ce plan. Mais c’était compter sans son retour…

Où en est l’Etat islamique ?

L’État islamique garde une présence sous forme de cellules en quête de recomposition. On entend souvent dire que c’est le cas au niveau du sud, qui pâtit beaucoup de la porosité des frontières et de la manière par laquelle celle-ci provoque une pression supplémentaire sur le plan sécuritaire, mais c’est tout aussi le cas à d’autres endroits du pays.

On sait ainsi que le sud de Syrte – ancien bastion libyen de l’État islamique – ainsi que Tripoli – touchée récemment par une action de la part de Daesh – vivent avec la présence d’éléments relevant de Daesh. Parallèlement, d’autres groupes prévalent, et on a même vu de nouvelles formations éclore, comme cela a été le cas pour Derna, où le Conseil de la Shura des Mudjahideen est loin d’être la formation la plus extrémiste du lot.

Cela dit, l’État islamique garde et gardera probablement une capacité de frappe mais je continue à voir cette formation comme un problème mineur devant les enjeux et réalités dont souffrent les Libyens depuis 2014, voire depuis 2011.

Le « pacte sécuritaire » est-il au bord de l’échec ?

Je ne crois pas que l’on puisse parler d’un quelconque pacte sécuritaire à ce jour. Quant à un accord politique, il en va de même ; les Libyens vont jusqu’à douter de la possibilité d’organiser des élections dans leur pays cette année, mais quand bien même il y en aurait, où celles-ci seraient-elles à placer devant l’impératif de la mise en place d’une Constitution pour le pays ? Je demeure convaincu que les besoins essentiels de la population – alimentation et sécurité, complétés par un système d’éducation et de santé performants – sont les priorités à consolider si l’on veut vraiment aider le pays à avancer. Malheureusement, on voit mal quel(s) acteur(s) politique(s) ou leader(s) influent(s) libyen(s) a/ont réellement à cœur de se consacrer à ces priorités aux dépens de leur préoccupations politiques.

La France est-elle fortement présente aujourd’hui en Libye et comment ?

J’espère bien que la France est présente en Libye, c’est même, quelque part, la moindre des choses auxquelles on devrait s’attendre. Il faut cependant reconnaître que les détails de cette présence sont opaques. L’ambassadrice de France, Brigitte Curmi, fait un travail très actif de consolidation des perspectives liées à la Libye, en termes économiques et culturels notamment. C’est une bonne chose mais cela restera insuffisant tant que la France n’aura pas pignon diplomatique sur rue en Libye directement ; mais la diplomatie française œuvre sur ce plan. Et l’accord de Paris est un coup de maître, j’ai envie de dire mais, dont l’écho réel dépendra largement de la mise en œuvre effective ou non des engagements pris hier.

Sur le plan économique, l’intérêt français est évidemment vif pour ce qui relève des perspectives libyennes, mais il faut que la situation sécuritaire soit plus reluisante si l’on veut voir les investisseurs revenir dans le pays. En tous cas, la compagnie pétrolière Total fait partie de ces entreprises françaises importantes actives en Libye, même si à un degré modeste en comparaison avec ENI (Italie) ou Repsol (Espagne) par exemple. Pour le reste, il se dit que la France aurait une présence en Libye en termes de services de renseignement, voire en matière militaire, mais cela, il est difficile de le certifier faute de preuves tangibles.

Entretien réalisé par Sébastien Boussois

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Déclaration conjointe de Fayez al-Sarraj, Aguila Saleh, Khalid Meshri, Khalifa Haftar, Paris, 29 mai 2018

Rappelant l’engagement pris par la communauté internationale de soutenir la paix, la sécurité et la stabilité en Libye ;

Rappelant que la situation politique et sécuritaire actuelle en Libye est intenable ;

Rappelant l’appel vigoureux de tous les Libyens en faveur d’élections dignes de foi, ouvertes à tous et pacifiques ;

Conformément à l’Accord politique libyen (APL) du 17 décembre 2015 ;

Conformément à la feuille de route politique sans exclusive présentée aux Nations Unies le 20 septembre 2017 et entérinée par la communauté internationale,

Dans le contexte d’un processus mené par les Libyens et du plein engagement de toutes les parties libyennes intéressées, nous nous sommes engagés le 29 mai 2018 à Paris, sous les auspices des Nations Unies et en présence de représentants de la communauté internationale, à œuvrer de manière constructive avec les Nations Unies en vue d’organiser dès que faire se pourra des élections dignes de foi et pacifiques, et à en respecter les résultats lorsqu’elles auront eu lieu. Nous sommes, en outre, convenus des principes ci-après à l’appui des efforts déployés par les Nations Unies pour stabiliser la Libye :

I.Reconnaissance de l’importance que revêt l’élaboration d’une base constitutionnelle pour les élections et soutien au représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies (RSSG) dans le cadre de ses consultations auprès des autorités libyennes portant sur une proposition de constitution et sur le calendrier de son adoption. L’adoption de la constitution constituera une étape essentielle pour la souveraineté de la nation libyenne.

II. Accord sur l’organisation d’élections législatives ainsi que présidentielles, dans les conditions arrêtées par le RSSG, en concertation avec le Gouvernement d’entente nationale (GEN), la Chambre des députés, le Haut conseil d’État (HCE) et la Haute Commission électorale nationale (HCEN). Les parties se sont engagées à mettre en place leur base constitutionnelle pour les élections et à adopter les lois électorales nécessaires d’ici le 16 septembre 2018, ainsi qu’à tenir les élections parlementaires et présidentielles le 10 décembre 2018. Ces élections devront avoir été bien préparées avec l’ensemble des institutions libyennes afin de promouvoir l’objectif partagé de stabiliser et d’unifier la Libye.

III. S’engager solennellement à accepter les conditions applicables aux élections telles qu’énoncées dans l’exposé présenté le 21 mai au Conseil de sécurité des Nations Unies par le RSSG, notamment une nouvelle campagne d’inscription sur les listes électorales pendant une durée complémentaire qui sera déterminée par la haute commission nationale électorale en concertation avec les Nations Unies. Les dirigeants libyens s’engagent à accepter les résultats des élections et à veiller à ce qu’un financement approprié et des dispositions solides en matière de sécurité soient mis en place. Ceux qui enfreindront ou entraveront le processus électoral auront à en rendre compte.

IV. Accord en vue d’œuvrer de manière constructive avec les Nations Unies pour faire en sorte que les conditions requises en matières technique, législative, politique et de sécurité soient réunies pour des élections nationales, notamment l’adoption et la mise en œuvre de la législation électorale requise par la Chambre des députés conformément au calendrier adopté, et le mécanisme de concertation avec le Haut conseil d’État (HCE) convenu dans le cadre de l’APL.

V. Les forces de sécurité libyennes officielles, avec le soutien approprié et la coordination des Nations Unies ainsi que des organisations régionales et de la communauté internationale, seront chargées de garantir le processus électoral et l’exercice du droit de tous les Libyens d’exprimer pacifiquement et démocratiquement leur volonté quant à l’avenir de leur pays. Aucune obstruction ni ingérence dans le processus de vote ne sera tolérée et les personnes responsables auront à en rendre compte.

VI. Engagement d’améliorer le climat en vue des élections nationales par tous les moyens possibles, notamment en transférant le siège de la Chambre des députés conformément à la Déclaration constitutionnelle, et en œuvrant à mettre un terme au dédoublement des institutions et structures gouvernementales à terme, et encourager la Chambre des députés et le HCE, à s’employer immédiatement à unifier la Banque centrale de Libye et d’autres institutions.

VII. Engagement de soutenir les efforts déployés par les Nations Unies pour mettre en place des institutions militaires et de sécurité professionnelles, responsables et unifiées, d’encourager le dialogue en cours au Caire et d’œuvrer de manière constructive en vue d’unifier les institutions militaires et de sécurité de Libye.

VIII. Accord en vue de participer à une conférence politique ouverte à tous afin d’assurer le suivi de la mise en œuvre de la présente déclaration, sous les auspices des Nations Unies et conformément au calendrier et aux modalités arrêtés par le RSSG, de concert avec les institutions libyennes. Alors que les dirigeants libyens prennent ces engagements, la communauté internationale est unie dans son soutien à tous les Libyens qui œuvrent de manière constructive avec les Nations Unies en vue d’élections nationales dignes de foi, sûres et pacifiques, et aspirent à bâtir un avenir plus prospère pour le peuple de Libye grâce à des réformes appropriées et substantielles de leur modèle économique.