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10H13 - vendredi 17 novembre 2017

Entretien avec François Guinot ou les Académies au service du co-développement euro-africain.

vendredi 17 novembre 2017 - 10H13

Monsieur François Guinot, vous êtes le président du Groupe interacadémique pour le développement (GID). Et vous êtes aussi le président honoraire de l’Académie des technologies, la plus jeune de nos grandes académies nationales. Que va faire un grand technologue, si vous me permettez cette expression, à Abidjan en Côte d’Ivoire les 21 et 22 novembre 2017 ? Et qu’est-ce que le GID ?

Le GID a été voulu et conçu par les grandes Académies nationales de l’Europe du sud (France et Italie) et du continent africain (la Bibliothèque Alexandrine d’Egypte, l’Académie Hassan II des sciences et des techniques du Maroc, l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal). Nous sommes euro-africains. C’est André Capron, alors directeur des relations internationales de l’Académie des sciences française, qui m’a proposé, alors que je présidais l’Académie des technologies, un projet orienté vers l’Afrique, qui a pris la forme de ce groupement dont la mission est de mobiliser les savoirs au service d’un véritable co-développement euro-africain.

Le noyau des fondateurs est parvenu rapidement à fédérer toutes les Académies nationales du pourtour méditerranéen, ainsi que celles d’Afrique subsaharienne, notamment avec le NASAC (Network of African Science Academies qui les rassemble.

Le Groupe interacadémique pour le développement organise à Abidjan la rencontre « FastDev Agri » destinée à donner aux jeunes africains l’envie de s’engager dans des métiers d’une agriculture africaine rénovée par l’apport de nouvelles technologies. Cette conférence fait suite au Forum africain de la science et de la technologie pour le développement (FastDev) tenu à Dakar en 2016 sur l’emploi des jeunes.

Notre idée est que le développement a besoin de la mobilisation de tous les savoirs : il n’est pas seulement le fruit de la science et de la technologie. Ses dimensions socio-économiques et culturelles sont tout aussi importantes. C’est pourquoi les sciences humaines sont aussi présentes que les «sciences dures » dans nos travaux. Grâce au GID, les Académies mettent en commun des savoirs trop souvent éclatés et jouent en même temps leur rôle de médiateur entre les pouvoirs et la société.

Centre de réflexion, le GID vise à identifier les vrais besoins de nos partenaires africains. Nous, européens, avons trop longtemps pensé que ce qui était bon pour nous le serait aussi pour l’Afrique et que ce que nous enseignons chez nous devait également l’être en Afrique. Il s’agissait en quelque sorte d’une politique de l’offre. Le GID, c’est au contraire la politique de la demande : nous devons être à l’écoute pour connaître les vrais besoins de développement.

Dans nos forums annuels, les scientifiques, les technologues côtoient des banquiers, des philosophes, des historiens, des économistes, sans oublier les entreprises. Ces forums nous permettent de faire émerger ces besoins, ce qui n’est pas toujours facile, pour ensuite faire des recommandations concrètes. J’insiste sur ce dernier terme : les académies sont souvent perçues comme des structures un peu vieillottes témoignages de reconnaissance pour des travaux éminents, ou productrices de rapports et de recommandations qui peinent à trouver une concrétisation. Le GID se donne pour mission de donner à ses recommandations une concrétisation pratique, opérationnelle.

 

C’est pour cela que la rencontre  Fast Dev Agri d’Abidjan mettra en lumière des projets concrets de co-développement dans le monde agricole ?

En effet, c’est précisément pour appliquer ce schéma à visées opérationnelles que se tient notre rencontre d’Abidjan. En février 2016 à Dakar, nous avons organisé le premier Forum africain des sciences et des technologies pour le développement, le Fast Dev, avec la participation de 21 académies africaines francophones et anglophones. Il portait sur l’emploi des jeunes et la nécessité de co-construire les enseignements et les formations des jeunes et un véritable tissu entrepreneurial. A cet égard, l’agriculture au sens large, « dynamisable » par les nouvelles technologies, nous est apparue comme un priorité.

A Dakar, la puissance de l’informel est très clairement ressortie. On la connaît pour l’emploi, «le travail au noir», mais on la sous-estime dans le monde de la formation. Elle touche 90 % de la formation professionnelle et technique est informelle. Comme en Europe  autrefois, on apprend avec son oncle, avec son père, avec ses proches. Cela fait que lorsque vous êtes ministre de la formation professionnelle d’un Etat africain, vous ne touchez que 10 % d’une classe d’âge. Comment en sortir quand 70 à 90 % de l’activité sont concentrés dans l’agriculture ?

L’une des recommandations du Fast Dev de 2016 a donc été de travailler en profondeur sur l’emploi des jeunes dans des métiers de l’agriculture permettant de retenir ceux qui sont tentés de succomber à la tentation des villes (le fameux exode rural) pour se retrouver dans des périphéries malfamées. Mais pour les attirer vers l’agriculture, encore faut-il qu’ils y trouvent une dignité et un niveau de vie convenable. Bâtir de vraies formations, débouchant sur de vrais projets créateurs de richesses, des entreprises et de vrais métiers, tel est le défi des acteurs du monde agricole en Afrique.

La coopération entre les académies du GID, des ONG et des échanges avec des ministres africains de l’agriculture ont permis d’identifier des expériences réussies en matière de formations aux métiers agricoles et de créations d’entreprises, hors des sentiers battus.

A Abidjan, une dizaine d’exemples de ces expériences seront présentés par ceux qui les ont portés, puis feront l’objet d’analyses, d’échanges et de débats. Ces exemples situés à divers points de la chaine alimentaire et en provenance de neuf pays ne représentent que quelques-uns  parmi les dizaines qui nous sont parvenus. Cette abondance est une bonne indication de l’intérêt porté à notre programme FastDev Agri .

Colliger ces expériences, les faire connaître, après les avoir disséquées et analysées avec les académies africaines sera la prochaine étape : une plate-forme web recensant ces expériences réussies les cautionnera, les certifiera d’une certaine manière. De la sorte, le GID soutiendra ces  formateurs et ces jeunes entrepreneurs innovants.

 

Cela signifie-t-il que le GID et les académies qui la composent pourraient être des parrains des expériences que l’on retrouvera sur cette plate-forme, afin de s’inscrire dans la durée ?

Le GID n’est pas une structure opérationnelle permanente, mais notre ambition est que, pays par pays, chaque académie nationale anime le réseau des expériences et des entreprises, le tout étant coordonné par le GID sur cette plate-forme inédite. Nous envisageons la possibilité d’organiser avec nos Académies et en partenariat un « coaching » par des parrains.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication