France
13H29 - mardi 6 juin 2017

« Les Français doivent se réapproprier leur Justice. » Entretien avec Jean-Philippe de Garate

mardi 6 juin 2017 - 13H29

Opinion Internationale : Jean-Philippe de Garate, vous avez été d’abord avocat pendant dix ans, puis magistrat durant vingt ans, enfin révoqué en 2015 à la demande expresse de Christiane Taubira, ancienne ministre de la justice. Vous avez publié un « Manuel de Survie en milieu judiciaire » (Editions Fortuna) assez corrosif. Mais par-delà votre parcours, que pouvez-vous répondre à cette question simple : les Français ont mal à leur justice. Comment expliquez-vous ce fait français ?

Jean-Philippe de Garate : Oui, c’est un fait français. Retenez ceci : en France, il y a l’Etat, et le reste. Ce n’est pas d’aujourd’hui ! Dans notre Histoire, il n’y a jamais eu de justice. Jamais de justice indépendante. Vous me pensez excessif ? Les exemples sont pourtant légion ! Ecoutez par exemple la conférence de presse du général de Gaulle de janvier 1963 – « il n’y a pas de pouvoir judiciaire qui ne provienne du président de la République » -, ou relisez ce qu’en a dit récemment un justiciable, ancien Premier ministre, qui connaît de près la question : François Fillon. Vous voulez d’autres noms ? Maupeou, les tribunaux d’exception qui se sont succédé jusqu’à nos jours, le cabinet noir qui s’avère en vérité une chaîne grise de fonctionnaires aux ordres… La France ne doit pas réformer ou changer sa justice, car il n’y a rien à en conserver !

Les Français doivent se réapproprier leur Justice. Exit les magistrats fonctionnaires judiciaires, notés, conformes…  Avec leurs boucs émissaires du moment. Il faut élire nos juges au suffrage universel et rayer de la carte ces copains de régiment qui de surcroît donnent des leçons de déontologie et de « professionnalisme » ! Après avoir exécuté de la place Vendôme un candidat choisi par 4,5 millions de Français, selon un « calendrier » dont les plus indulgents n’ont pas pu ne pas voir la logique. Si moralisation il y a, elle commencera par là ! Remettre le monde à l’endroit ! La démocratie judiciaire doit émerger en France.

Pour résumer, prenons du recul : la France peut être assez bonne – industrie aérospatiale, certains secteurs du luxe – et dans le même temps conserver des secteurs nous rangeant parmi les pays  émergeants. C’est très clairement le cas de l’administration judiciaire.

Voilà pourquoi les Français ont mal à la justice. Ce n’est pas la leur !  Les Français, qui sont francs, et qui en souffrent, le disent : ce petit monde des apparences, palais et hermines, Codes et endogamie leur fait peur, leur fait mal, mais il ne convainc plus personne. Il tombe en poussière. Au quotidien, c’est juste effroyable. Tout le monde le sait.

Vous êtes l’auteur d’un Manuel de survie en milieu judiciaire qui se décline sous forme d’Abécédaire. Quels seraient aujourd’hui les 3 mots clé que vous emploiriez pour illustrer votre propos ?

Pour qualifier l’état de la justice en France, je dirais « dangereux ».
Concernant les solutions pour améliorer la justice, je dirais « simples ». En l’occurrence l’élection des juges au suffrage universel direct, ce qui permettrait leur redéploiement dans les territoires délaissés – cette France sans justice – et de renvoyer à leurs études les juges non réélus qui ne connaissent pas le terrain, et notamment pas le sens du mot « conséquence » d’une décision. Ensuite, parmi ces solutions « simples », je proposerais de déjudiciariser nombre de contentieux en prévoyant un préalable obligatoire de conciliation : apprendre à négocier. La justice a un coût.

Vous êtes à la tête du think tank « Quelle justice ? ». Les Français ont élu un nouveau président de la République. Qu’attendez-vous de lui ?

Rien.

Que pensez-vous de la préparation de la première loi du quinquennat Macron sur « la moralisation » de la vie publique ?

Entendre Machiavel nous réciter l’évangile selon Bayrou … Les mots insupportables prononcés sur ces femmes, enfants et hommes noyés des Comores, ça résume.

Si vous étiez ministre de la Justice, quelles mesures de politique pénale prendriez-vous pour améliorer l’efficacité de notre système ?

Pourquoi un ministre de la Justice, membre du gouvernement ? Vous pouvez me dire à quoi il sert ? Sérieusement !  La production de textes par ses six directions, ces papiers en tous sens contribuent par leur masse à la négation de la règle… que personne ne connaît plus. Il nous faut un Chancelier, pair parmi ses pairs, juge élu parmi les juges élus, sans autre hiérarchie judiciaire que celle de l’appel.

Le pénal, ce n’est pas une politique, c’est un monde. Il faut savoir deux choses : donner une chance et le temps de réparer à celui qui a commis un acte qu’il sait répréhensible, et s’il ne répare pas, faire tomber la peine, ferme, concrète, prévisible, onéreuse. La justice virtuelle de Taubira et autres consorts est le pendant du tout-sécuritaire.

Car la prison, l’enfermement qui grèvent les finances publiques (200.000 euros annuels pour une place dans cet hôtel gardé qu’on nomme la prison) ne règlent pas la question. Voyez les Etats-Unis et leurs 800.000 prisonniers, bientôt un million ! Pour un certain nombre d’infractions, je suis partisan du bannissement. On nous dit que ce n’est pas possible. Les textes, ça se change, et les accords internationaux, aussi.

Quel rôle peut jouer la justice dans la lutte contre le terrorisme islamiste ?

Essentiel. Mais pour l’heure, on en est à l’évidence au niveau zéro, la répression des lampistes. La première chose serait de « de-provincialiser » la Justice. Le recrutement est à cet égard calamiteux. Combien de juges ont vécu à l’étranger, parlent plusieurs langues, connaissent de l’intérieur d’autres « mondes » que celui de leur sous-préfecture ou de leur cité ? J’ai des souvenirs surréalistes – que je cite dans mon Manuel – sur le niveau de connaissance en géographie de mes ex-confrères… La France de nos juges, avec ces dames Bovary limitées à l’hexagone et notre ancien domaine africain, comme si l’Asie et l’Orient plus ou moins proches n’existaient pas, n’est pas calibrée pour résister, non pas au terrorisme actuel, mais à celui qui s’annonce, d’une bien autre ampleur.

Quel autre domaine vous paraît prioritaire pour « réformer » la France ?

En finir avec ce que j’appelle le syndrome du « contre leur gré ». Voici un enjeu prioritaire par la masse d’hommes et de femmes concernés : un sujet « peu sexy », j’en conviens, et dont personne ne parle. Parce qu’en vérité, la mort est gommée de notre vocabulaire. Le quotidien Libération du vendredi 26 mai 2017 a publié un appel de nombre d’artistes, médecins, etc. sur ce fait que tout le monde veut ignorer. Je cite Libération : « près de 700.000 personnes âgées vivent en maison de retraite contre leur gré pour une large partie d’entre elles ». Retenez cette formule : contre leur gré… dans le pays des droits de l’homme, la Rome des libertés, le phare des opprimés, la patrie de la Grande Révolution ? Sur www.quellejustice.fr, nous avons détaillé d’autres sujets. Car en réalité, comme toute structure épuisée, la justice actuelle ne règle plus grand chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les points de vue publiés n’engagent pas nécessairement les opinions de la Rédaction d’Opinion Internationale.

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