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07H33 - vendredi 3 février 2017

L’identitarisme de rupture est une des clés de la radicalisation islamiste. Entretien avec Amélie Boukhobza, directrice adjointe d’Entr’Autres

 
Amélie Boukhobza.

Amélie Boukhobza.

Amélie Boukhobza, vous êtes Docteur en psychopathologie interculturelle dans les Alpes-Maritimes et codirigez Ent’Autres, un organisme qui forme de nombreux agents de l’Etat et des collectivités locales dans le cadre des politiques de prévention de la radicalisation et de suivi des personnes radicalisées. Est-ce depuis les attentats de 2015 que vous êtes mobilisée sur le terrain ?

Nous suivons des personnes dites radicalisées depuis bien plus longtemps. Pour la simple et bonne raison que nous faisons remonter l’émergence publique de cette génération de « radicalisés » aux lendemains des crimes commis par Mohammed Merah en mars 2012. A l’époque, on a commencé à voir surtout des garçons changer d’attitude, devenir plus agressifs et tenir des propos violents vis-à-vis de la société et des valeurs occidentales. Certains n’hésitaient pas à applaudir Merah.

Par exemple, dans les missions locales où j’effectuais des permanences d’écoute, des jeunes qui venaient dans les années 2000 dans un but d’intégration par l’emploi ou la formation, ont changé d’attitude à partir de 2012 : certains, surtout les garçons, ne sont plus venus et d’autres ont commencé à refuser d’être reçus par des femmes.

Nous tous, professionnels, avons observé dès 2012 des signes, des expressions explicites d’un changement de comportement de nombreux jeunes et dont les attentats de 2015 ont rétrospectivement montré que nous n’avons peut-être pas su suffisamment alerté l’opinion publique et les pouvoirs publics.

Ce que les attentats de 2015 et de 2016, mais surtout le 13 novembre, ont changé, c’est – enfin ai-je envie de dire, la prise de conscience et la forte mobilisation de tous les acteurs publics et surtout des professionnels de terrain, notamment ceux de la prévention spécialisée.

 

Pour expliquer le phénomène par lequel des milliers de jeunes cèdent à l’islamisme radical, on parle beaucoup de radicalisation, parfois au pluriel. Et vous préférez insister sur l’identitarisme de rupture. Pourquoi et que désignez-vous par là ?

La radicalisation désigne certes un problème qui frappe la société française mais elle est devenue une notion trop floue, trop vague, notamment parce qu’elle mêle une acception étymologique à une charge politique (extrémisme cultuel) devenue prépondérante et qui occulte la diversité et la complexité des phénomènes qu’elle prétend recouvrir.

L’identité de rupture désigne le processus par lequel une personne se dote d’une identité façonnée par des valeurs et des lois spécifiques qu’elle considère comme étant au-dessus de l’identité démocratique, républicaine, française et/ou occidentale. Dans cette identité, l’identité musulmane prend une place prépondérante puis unidimensionnelle, les autres facettes identitaires de la personne étant rejetées. Parmi ces lois « supérieures », il y la séparation entre hommes et femmes dans l’espace public, la nourriture halal, le haram/pas haram, la distinction du genre humain entre vrais croyants et mécréants.

Il faut bien comprendre que, paradoxalement en apparence, ces identitaires de rupture, souvent, ne connaissent pas l’Islam. L’identité n’est pas la pratique de la foi. L’Islam est pour eux un signifiant plus qu’un contenu de valeurs et de pratiques positives.

Dans cette identité de rupture, le communautarisme et le sentiment de victimisation et d’humiliation sont dominants, se mêlent et se nourrissent pour couper plus ou moins fortement ces personnes de leur histoire, de leur famille, de la société et de ses valeurs. 

 

Mais certaines de ces personnes sont bien réellement victimes d’humiliations, de relégations sociales ?

Bien entendu, mais c’est l’utilisation et l’exacerbation par certains leaders et agents de terrain du sentiment d’humiliation qui conduit d’autres personnes à la rupture identitaire, et ceci, selon moi, depuis le milieu des années 2000. C’est cette stratégie qui a conduit à une généralisation de ruptures identitaires porteuses de violence et de contestation agressive de la société. La généralisation de cette identité, fruit d’une stratégie consciemment orchestrée par certains, c’est ce que j’appelle l’identitarisme de rupture.

Parfois même, j’ose dire que le sentiment d’humiliation a précédé l’humiliation ou a frappé des personnes qui n’étaient pas en situation de victimes. En effet, y a des personnes issues de la bourgeoisie ou des convertis récents qui tombent dans cette identité de rupture sans avoir été humiliés car, que je sache, la société française, même si elle a ses démons, accepte les différences et a une grande tradition d’accueil de l’autre.

 

L’identitarisme de rupture qui touche des dizaines voire des centaines de milliers de personnes conduit-il nécessairement à la violence voire au terrorisme ?

C’est la question clé. Je dirais tout d’abord que la violence, les violences sont inhérentes à l’identité de rupture. Rejeter d’autres facettes d’une identité pour n’en conserver qu’une, c’est violent ! Qu’un enseignant doive gérer des élèves qui considèrent d’autres élèves comme des mécréants, c’est violent.

Ensuite, le basculement dans la violence physique est favorisé lorsque l’identité de rupture est nourrie d’une politisation, d’un engagement dans Daech ou dans d’autres variantes agressives du salafisme-jihadiste. Et certains agents de terrain s’en chargent dans nos quartiers et sur Internet.

 

Propos recueillis par Michel Taube

 

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