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06H48 - mercredi 1 février 2017

La guerre oubliée du Yémen. Et ses crimes de guerres…

mercredi 1 février 2017 - 06H48
Patricia Lalonde

Patricia Lalonde

Pourquoi la guerre au Yémen se déroule-t-elle dans un silence presque total ? Pourquoi les crimes de guerre commis au Yémen ne sont-ils pas dénoncés ?

La guerre en Syrie, le drame des habitants d’Alep font la une de nos journaux…Mais rien ou presque sur les horreurs que subit la population yéménite depuis le déclenchement de la guerre en mars 2015. 10.000 morts ces vingt derniers mois et plus de 30.000 blessés selon les chiffres de l’ONU dont 1.400 enfants.

14 millions de yéménites sont menacés de famine selon le « World Food Program ». Des millions d’enfants sont menacés de malnutrition. Selon l’UNICEF, l’on n’a pas vu cela depuis la famine d’Ethiopie dans les années 80.

Les bavures de la coalition sont nombreuses comme cette cérémonie de condoléances à un enterrement bombardée à Sanaa : 140 morts et 500 blessés, un acte qui pourrait être considéré comme crime de guerre.

Même les hôpitaux et les écoles sont touchées par les frappes. 720 écoles ont été bombardées et 2000 sont hors d’usage selon l’UNICEF.

Revenons sur les faits :

Dans la foulée des printemps arabes, les jeunes yéménites se sont soulevés contre le pouvoir autoritaire d’Abd Rabbo Mansour Hadi afin d’obtenir plus de libertés dans le pays le plus pauvre du Moyen-Orient et dont le taux de pauvreté dépasse les 50%.

Mais cette révolution pacifique est rapidement récupérée par les mouvements islamistes. Tawakkol Karman, issue du parti Al Isha, la branche yéménite des Frères Musulmans, et prix Nobel de la paix, prend la tête des manifestations pour demander plus de liberté.
En alimentant le mouvement de rébellion par ses appels sur Al Jazeera, elle cautionne la guerre, ralliant ainsi le pays le plus régressif en matières des droits de l’homme et des femmes.
Les partisans d’Abdel Malek Al Houthi, allié de circonstance de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, entrent dans le jeu et demandent la démission du Président Hadi. Saleh a lui même quitté le pouvoir en 2012 à la suite d’une mobilisation populaire mais est toujours resté actif.

Les Houthistes font partie de la communauté des Zaydites qui représentent un des courants du chiisme, et sont donc soupçonnés pour cela d’avoir le soutien de Téhéran…

Au moment du déclenchement de l’opération « tempête décisive », les Houthistes occupent Sanaa, la capitale déjà depuis 2014 et viennent de s’emparer d’Aden. Les Saoudiens et la Coalition, autorisés par le vote des Nations Unies (résolution 2216 du conseil de sécurité), ont alors pour objectif de repousser les Houthis hors des villes et de les cantonner dans leur fief de Saada.

Alors que la ville d’Aden est reprise en juillet 2015 par les factions anti houthistes et livrée a des combats entre bandes armées, Al Qaïda profite du chaos pour reprendre des forces et la branche locale de l’Etat Islamique pour s’y implanter.

Les Houthistes continuent à tenir fermement la capitale Sanaa et à bénéficier du soutien d’une population lassée de cette guerre déclenchée par les Saoudiens.

Quant à la troisième ville du pays, Taez, aux mains des Houthistes depuis 2015, si elle a été reprise par les islamistes du parti Al Islah, proche des Frères Musulmans, elle demeure le théâtre de terribles affrontements.

La situation y reste très complexe, plusieurs factions s’y affrontent, laissant ainsi un terreau favorable à l’expansion des groupes djihadistes.

Mais alors que la république islamique d’Iran restait en retrait, se contentant de réprobations orales et ne faisant pas de ce conflit un enjeu central de sa diplomatie, cette guerre devient une guerre par procuration entre l’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite.

Si le Qatar et l’Arabie Saoudite, depuis l’arrivée de Mohamad Ben Salman au pouvoir dans ce dernier, apportent leur soutien aux rebelles islamistes des Frères Musulmans, les Emirats Arabes Unis quant à eux restent en retrait, leur objectif n’étant pas de renforcer le pouvoir des Frères Musulmans… Ils ont même accordé l’hospitalité sur leur territoire à l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

D’autres pays arabes ont tout simplement refusé de participer : le Pakistan, et surtout l’Egypte qui a vite compris le piège d’un éventuel renforcement des Frères Musulmans au Yémen.

Les Etats Unis, la France et la Grande Bretagne y apportent quant à eux leur contribution en vendant des armes et en fournissant du renseignement.

 

Les conséquences politiques de cette guerre sont énormes :

Plusieurs tentatives de négociations de paix ont eu lieu sous l’égide d’Oman, plusieurs trêves ont échoué (trop d’acteurs, trop d’enjeux différents) et Ryad et les Houthistes s’accusent mutuellement de violer la trêve.

Plus grave encore, AQPA (Al Qaïda dans la Péninsule Arabique) qui est à l’origine de l’attaque de Charlie Hebdo à Paris début 2015, sort renforcé de cette guerre et l’Etat Islamiste s’y est durablement implanté.

Les pertes en hommes et matériels pour l’Arabie Saoudite sont considérables et le roi Salman est vivement critiqué par la communauté internationale y compris par ses alliés les plus proches : l’administration Obama, avant de quitter la Maison Blanche, a diminué son aide et son soutien à l’Arabie saoudite. Mais le mal est fait et rien ne dit que la nouvelle administration américaine sous Donald Trump ne va pas être tentée de poursuivre la guerre pour venir en aide à un allié de longue date contre l’Iran considéré comme l’ennemi.

Aucune excuse n’explique le silence presque total des médias occidentaux pendant ces deux années de guerre.

En coulisses, les membres de cette Coalition sous les pressions de l’Arabie Saoudite ont demandé le retrait du texte proposé par les Pays Bas réclamant une enquête internationale sur les crimes de guerre au Yémen. Ce texte devait être présenté à la commission des droits de l’Hommes des Nations Unies.

L’Emir Abdelazziz Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie moderne, avait déclaré sur son lit de mort « Le bonheur du royaume est dans le malheur du Yémen ».

Il ne savait pas si bien dire…

Patricia Lalonde

[Encadre] Patricia Lalonde est chercheuse à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), Secrétaire Générale de l’ONG MEWA engagée pour le droit des femmes et auteur de deux livres sur l’Afghanistan dont « Abdullah l’Afghan qui dit non aux talibans ». [/encadre]