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12H02 - lundi 17 octobre 2016

La famille, meilleur rempart contre la radicalisation ?

lundi 17 octobre 2016 - 12H02

Terme en vogue, il ne se passe pas une journée sans que l’on parle de « radicalisation ». Médias, candidats aux élections, société civile, sondages : l’heure est à l’inquiétude devant les dérives qui découlent de certains mouvements religieux extrémistes. Face au spectre du terrorisme, plusieurs associations mettent l’accent sur le rôle que doivent jouer les familles pour éviter de nouveaux drames et maintenir une certaine cohésion dans la société.

Crédit photo : Noé Michalon

Crédit photo : Noé Michalon

« Beaucoup de directeurs d’école ont refusé que j’intervienne dans leur classe de peur que j’endoctrine leurs élèves. Si un ami ne me logeait pas, je risquerais d’être à la rue »… Sourire timide et accent toulousain chantant, Abdel Merah « est celui qu’on présente comme le frère de Mohamed Merah, le tueur au scooter ». Mais il est beaucoup plus que cela. « Laïc en puissance » comme il se décrit lui-même, il a subi les agressions et intimidations de ses frères en voulant s’opposer à leur idéologie dévastatrice. L’un de ceux qui sont donc (et ils sont rares !) les plus à mêmes de mettre en garde contre les risques de dérive terroriste doit donc faire face à ces « obstacles politiques » (sic) qui l’empêchent de témoigner dans plusieurs lieux d’éducation.


Construire des ponts

Ce jour-là, il s’exprime devant des membres de la Brigade des Mères (BDM) et de la Fondation britannique Quilliam, deux organisations qui choisissent de donner la parole aux familles meurtries par le terrorisme ou qui tentent d’apporter une réponse familiale aux mouvements dits de « radicalisation » islamiste. Fondée à Sevran (93) par la truculente Nadia Remadna, la « BDM » part du constat que « les grands frères » ont capté le rôle de protection des cités après les émeutes de 2005, reléguant les femmes à un rôle subalterne.

« On a complètement délaissé le rôle des éducateurs, les seuls outils utilisés pour parler aux gens sont devenus le Coran et la culture d’origine », déplore la fondatrice de la Brigade des Mères au cours de cette journée de sensibilisation. Écœurée par une classe politique qu’elle trouve trop « électoraliste », elle préconise à présent l’intervention de la société civile laïque pour « sauver les enfants », comme elle déclare l’avoir fait en couverture de son dernier livre.

Au programme des activités des brigadières – qui comptent aussi un certain nombre de brigadiers – séances au musée, cours de philo et ateliers dessin avec des enfants, « pour former leur esprit critique à ne pas écouter qu’une opinion » selon Nadia Remadna, qui ambitionne de « construire des ponts de la connaissance et du savoir entre Paris et sa banlieue ».

Brigadiers et brigadières témoignent tous d’histoires de vie pénibles. A l’instar d’Amine Elbahi, dont la sœur est partie rejoindre l’Etat Islamique en Syrie en 2014. Comme Aziza Sayah, également, dont le fils est mort en Irak à l’âge de 21 ans en voulant rejoindre l’autoproclamé califat. « Montrons dès à présent à nos enfants qu’on les aime ! » assène Nadia Remadna entre chaque témoignage.


L’inspiration outre-Manche ?

De son côté, la Quilliam Foundation réfléchit aussi au rôle que la famille doit jouer dans la lutte contre le terrorisme islamiste, à travers son programme Families Against Terrorism and Extremism. Avec un vocabulaire précis et une pédagogie intuitive à l’anglo-saxonne, son président Haras Rafiq ne fait pas un mystère de ses ambitions : « rendre les communautés plus résilientes », pour supprimer à terme tout phénomène de sympathie et de complicité avec le terrorisme.

Au-delà de la seule structure familiale, c’est toute la chaîne éducative que veut soutenir la fondation. En produisant des documents disséquant le processus de radicalisation et en développant des manières d’y faire face, elle ambitionne de « ne pas laisser un vide à la place de l’idéologie radicale » et donc de développer un contre-discours consistant.

« Notre objectif est qu’Al-Baghdadi [le chef de l’organisation Etat Islamique ndlr] nous craigne et se mette à parler de nous », ambitionne, solennel, Haras Rafiq, président de l’organisme britannique. Si lui aussi a recours aux témoignages d’anciens « radicalisés », la vision de Quilliam semble innovante en voulant développer la lutte et la prévention avant tout par le dialogue. Il en va ainsi du programme Right2Debate (« droit à débattre ») qui propose aux universités de faire venir des contradicteurs à la suite des prêcheurs extrémistes ne pouvant être censurés. Même méthode lorsqu’il s’agit de faire passer un message à travers des expositions artistiques ou autres événements culturels.

Mais qu’il s’agisse de Quilliam, de la Brigade des Mères ou des nombreux mouvements qui se créent dans cet esprit, la place de l’éducation est centrale dans les discours de ces associations qui refusent tout lien avec le politique et affirment rassembler « autant à gauche qu’à droite ». Tout se passe comme si l’un des sujets les plus clivants de la société française pouvait aussi, à tête refroidie, susciter l’unité.

 

Noé Michalon

 

Entretien avec Haras Rafiq, président de Quilliam Foundation

Quels sont vos sentiments après avoir dispensé cette formation ?

C’était une journée très fructueuse, nous avons réussi à établir un réseau ici en France avec de nouvelles personnes, de nouveaux amis. Les gens ont proposé de très bonnes idées de campagne.

Comment voyez-vous l’approche française sur le terrorisme islamiste ? On a l’impression que le Royaume Uni travaille sur ces questions depuis plus longtemps que la France…

L’une des choses que l’on a faites après les attentats de 2005 à Londres, c’est qu’on est arrivés avec une stratégie très claire sur comment on allait combattre ce phénomène. Nous avons fait des erreurs, nous avons eu des réussites, mais la stratégie était là. La France a dix ans de retard là-dessus puisqu’elle n’a pas vraiment mûri de stratégie jusqu’aux attaques contre Charlie Hebdo. Le Royaume Uni est donc bien plus avancé que la France, mais aussi que les Etats Unis, l’Australie ou tout autre pays occidental, mais c’est uniquement parce que nous avons commencé plus tôt.

Quels sont les prochains projets de Quilliam ?

Il y en a beaucoup ! On essaie d’étendre le projet de la fondation Kofi Annan, One young world pour entraîner de jeunes leaders, mais aussi de nous implanter davantage dans le monde pour avoir un plus grand réseau. Nous avons une stratégie globale pour faire face au recrutement islamiste. Nous devons bâtir une grande coalition pour cela.

Certains articles accusent Quilliam d’avoir des liens avec des groupuscules islamophobes et proches de Donald Trump. Qu’avez-vous à répondre ?

Nous n’avons aucun lien avec des groupes de cette idéologie et ne sommes pas proches de Donald Trump ! Ces articles ont été écrits par un certain Nefiz Ahmed qui affirme aussi que le 11 septembre était une conspiration juive et que le réchauffement climatique n’existe pas. 60% des membres de Quilliam sont musulmans !