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10H11 - mercredi 12 octobre 2016

Khaled Abu Toameh, ou le pragmatisme d’un Arabe israélien : le concret avant le symbolique

mercredi 12 octobre 2016 - 10H11

Khaled Abu Toameh, journaliste arabe israélien, chroniqueur célèbre de plusieurs médias israéliens et américains, est une voix libre et respectée en Israël et en Palestine. Être à la fois arabe, ou encore palestinien, et citoyen israélien, n’est pas évident. Deux loyautés s’affrontent. Monsieur Toameh préconise des attitudes pragmatiques visant à améliorer immédiatement la vie des Arabes israéliens, sans attendre qu’une éventuelle paix formelle soit proclamée.

Khaled Abu Taomeh, journaliste arabe israélien - Crédit photo : Harold Hyman

Khaled Abu Taomeh, journaliste arabe israélien – Crédit photo : Harold Hyman

« les Palestiniens  et les Juifs israéliens professent chacun leur choix de la séparation, mais ne parviennent pas à se mettre d’accord sur les termes du divorce. »

 

L’Autorité palestinienne considère-t-elle les Arabes israéliens en tant que citoyens de la Palestine ?

Notre présence dans l’État d’Israël est un symbole fort pour ces dirigeants palestiniens : nous, les Arabes en Israël, sommes tenaces, nous sommes les courageux qui sont restés dans la terre ancestrale en dépit des difficultés et de la discrimination. Le Hamas et l’OLP disent la même chose, et nous  appellent d’ailleurs les Palestiniens de 48 (1948 année de la création d’Israël) . Ils ne nous voient pas comme des traîtres devenus israéliens, mais comme une extension du peuple palestinien.  Cette attitude, en fait, est dans l’intérêt des Arabes israéliens. Il y a beaucoup d’interactions entre eux et nous. Cependant, les Arabes en Israël luttent pour l’intégration, les Arabes en dehors (ceux de la Cisjordanie) luttent pour la séparation. Telle est la grande différence.


Les négociations avec Isra
ël sont au point mort. Lesquels des énoncés suivants sont vrais ?

– Netanyahu est secrètement en train de saboter le processus de paix ;
– Toute concession à Israël poussera les Palestiniens à
renverser Abbas ;
– Abbas est un musulman fanatique et cherche la lutte sans fin ;
– Abbas a peur de Mohamed Dahlan (un rival au sein du parti Fatah), ou même du
Hamas, c’est pourquoi il s’accroche au pouvoir.

Abbas n’est pas un fanatique. Les trois autres déclarations sont vraies. Aucun Palestinien ne pense qu’un gouvernement israélien réalisera la paix. Mais Abbas a un problème : lui, comme l’ensemble de la direction, a dit à la population qu’il n’y aura pas de concessions. Alors, comment peut-il accepter seulement 98 ou 99% du paquet ? Il a lié ses propres mains, tandis que les gens sont tellement fanatisés qu’ils veulent seulement le succès total. La jeunesse palestinienne est accro aux réseaux sociaux, et elle est anti-normalisation envers Israël. Les Palestiniens israéliens sont complètement différents.

L’Autorité palestinienne se tire une balle dans le pied en s’opposant frontalement à Israël. Je vais vous dire comment : elle dit que les Juifs veulent détruire la mosquée Al-Aqsa, ce qui radicalise les gens contre les Juifs à un tel point qu’ils se penchent vers le Hamas. Et l’Autorité palestinienne joue un double jeu : pendant la journée, elle dénonce les Juifs, et la nuit, elle coopère avec la sécurité israélienne pour chasser le Hamas de la Cisjordanie.

 

Que pensez-vous du BDS (Boycott, Divest, Sanction) et de la résistance des gens aux bulldozers israéliens ?

La plupart ne sont même pas des Palestiniens. Et à propos du BDS, comment puis-je boycotter le lait israélien, sans qu’on m’offre une autre source de lait ? Et les gens qui perdent leur emploi en raison du boycott, qui leur trouvera un autre emploi ? Il est injuste que des militants confortablement installés en Occident prêchent ce qu’ils croient être bon pour les Palestiniens. En principe, je suis contre les campagnes négatives. Je n’ai pas vu le BDS affecter l’économie israélienne, il n’y a pas de panique en Israël. Au contraire. Rallier le monde contre Israël est très contre-productif, cela droitise les Israéliens. Cela ne sert pas la paix, et de nombreux Palestiniens ne savent même pas ce qu’est le BDS, ils ne s’en soucient guère, ils travaillent dans les supermarchés israéliens, et les colonies, et ils utilisent les hôpitaux israéliens. Je vois beaucoup de Palestiniens là-bas qui vont dans le sens opposé du BDS.


Est-ce que la solution d’un État unique gagne chez les Palestiniens ?

Pour commencer, il y a déjà deux États pour les Palestiniens, la Cisjordanie et Gaza ! Cette division a grandement affaibli le projet national palestinien. Mais oublions un instant Gaza. Regardez la situation sur le terrain : en Cisjordanie et à Jérusalem, la situation géographique est devenue extrêmement compliquée. Les gens de chaque groupe vivent très près les uns des autres, parfois dans le même bâtiment, c’est inextricable. Rationnellement parlant, il est impossible d’avoir un deuxième État là-bas, donc la solution de deux États, l’un juif et l’autre arabe, est concrètement irréalisable. Pourtant, l’autre solution, celle d’un État unique (englobant tous les Juifs et tous les Arabes d’Israël et de Cisjordanie) est rejetée par 99% des Juifs, qui préfèrent la séparation physique. L’idée de la séparation semble donc être la seule solution, et si les deux parties professent leur choix de la séparation, elles ne parviennent pas à se mettre d’accord sur les termes du divorce.


Tout accord
entraînerait-il des mouvements de population ?

Oui, surtout de la population juive. Mais même si ces Juifs quittaient la Cisjordanie, les Palestiniens se sentiraient étouffés dans un si petit endroit. Pourquoi pensez-vous que les Palestiniens sont opposés au mur ? Parce que même s’ils veulent une frontière entre la Palestine et Israël, ils ne veulent pas être enfermés par un mur, même un mur sur les frontières de 1967 ! Tel est le dilemme : la plupart des Palestiniens veulent la séparation, et aussi un pays ouvert du Jourdain à la Méditerranée ! Paradoxal.

D’ailleurs, de nombreux Palestiniens diront que tout ce qu’ils veulent est une vie correcte, alors pourquoi avoir un État palestinien ? Que peut-il m’offrir ? Il n’apporterait rien, seulement de nouvelles restrictions dans mes déplacements quotidiens.


L
es Arabes israéliens ne votent plus pour les partis israéliens. Est-ce bon ou mauvais ?

Comment cela est-il survenu ? Parce que les partis israéliens les ont laissé tomber socialement et économiquement. Les listes arabes sont venues pour séduire les Arabes d’Israël, ont obtenu leur vote, et puis ces élus ont négligé les questions pratiques et les conditions de vie se sont  dégradées encore davantage. Les élus arabes israéliens deviennent des ultra-nationalistes palestiniens, rejoignent les flotilles d’humanitaires naviguant vers Gaza. Ils n’apportent rien de concret aux Arabes israéliens, et en outre les Juifs nous voient désormais comme une cinquième colonne.

Nous devrions faire des choses qui n’aliènent pas les Juifs, et ne pas aller contre l’État. Je ne dis pas que nous devrions être sionistes, ni que nous devrions tourner le dos à nos familles en Palestine.

Étonnamment, la communauté juive américaine a fait des choses très positives pour nous. Beaucoup de Juifs américains font du travail social à l’intérieur du secteur arabe en Israël. Leur but est de réduire l’écart social entre les Juifs et les Arabes, afin d’éviter une explosion. Une coalition de grandes organisations juives a mis en place un groupe de travail pour les Arabes israéliens ! Merci les Juifs américains, même si c’est le gouvernement israélien qui devrait faire ce travail ! Après tout, les Arabes israéliens paient des impôts.


Les initiatives entre Juifs et Palestiniens ont toujours paru nobles et prometteuses. Les écoles mixtes, les voyages, les associations de mères des victimes du terrorisme. Croyez-vous en ces initiatives
?

Celles-ci n’ont d’utilité qu’entre Arabes israéliens et Juifs israéliens, et non entre Palestiniens et Israéliens qui en sortent souvent frustrés. Donc, si vous recherchez la paix, il faut faire autrement. Je ne suis pas un rêveur, je suis réaliste. Dans les circonstances actuelles, que pouvons-nous atteindre ? Nous, les Arabes israéliens, devrions faire ce qui est possible, nous allons gérer le conflit, construire une économie, parler d’une seule voix. Ensuite, nous pourrons aller de l’avant. Vous ne pouvez pas définir une solution puis chercher un processus. C’est le processus qui va apporter une solution.

 

Propos recueillis par Harold Hyman