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13H39 - mardi 27 septembre 2016

Le premier débat présidentiel : Hillary n’a pas été déstabilisée, Donald Trump s’est forcé d’être civilisé

mardi 27 septembre 2016 - 13H39

Les deux candidats, tout comme les observateurs de la presse et de la politique, s’attendaient à un barrage de piques et d’invectives sur l’estrade du premier débat. Donald Trump avait réduit ses concurrents républicains en poussière, et l’on s’attendait à ce qu’il recommence avec Hillary Clinton, mais l’intéressée s’est si bien défendue que le match nul pencherait même en sa faveur. Les idées n’ont pourtant pas beaucoup jailli.

Trump_&_Clinton

Soixante-quinze minutes de débat, devant au moins 75 millions de téléspectateurs. Il s’agit d’un record pour les Américains, à plus d’un titre : jamais deux candidats n’ont été aussi mal perçus dans les sondages. Les deux presque autant l’un que l’autre. Pour ce premier débat, il fallait paraître agréable, sympathique, tout en démolissant l’adversaire. Séduire l’électorat, tout en montrant sa force. Les deux ont réussi à ne pas s’insulter directement, et Donald Trump n’a jamais dit «crooked Hillary», Hillary l’escroc. En politique américaine, les mémoires sont aussi courtes qu’en France.  

Que Hillary soit intelligente, personne n’en doute. Sa capacité de traiter les dossiers est grande, elle a eu de nombreux postes décisionnaires dont celui de secrétaire d’État pendant cinq ans. Personne n’a jamais été aussi préparée qu’elle. Ainsi, Trump ne pouvait que l’attaquer sur ses échecs, son mauvais jugement, et sur la vétille qui finit par ne pas en être une : son usage de son compte email personnel pour gérer des crises diplomatiques alors qu’elle était en poste. Il a même réussi à dire que les omissions de Madame Clinton étaient suspectes, et délibérées, ce qui laissait un goût de complot et de duplicité dans l’air. Mais cette pique ne fut suivie d’aucun effet. Aussi, Trump évoqua la campagne pro-Clinton de publicités hargneuses contre lui, et prétendit ne pas en faire d’aussi basses. Reconquérir de la hauteur morale, voilà clairement ce que Trump tenta, et dans une certaine mesure il réussit sans pour autant faire descendre Hillary. 

 

Trump améliore son image en étant presque civilisé  

Les deux candidats avaient déjà tellement dit l’un sur l’autre, qu’ils ne pouvaient guère en rajouter. Tout l’exercice consistait à s’attirer des électeurs de plus, ou du moins à fidéliser les partisans. Plus largement, il a montré qu’il n’était pas uniquement un pitre insolent, et elle une ambitieuse aigrie. Aucun des deux ne fut coincé au point d’hébètement, aucun ne fit une phrase malencontreuse que l’autre pouvait exploiter. Aucun ne fut pris en défaut de réplique devant les accusations. 

Cependant, chacun dévoila un peu de lui-même, inconsciemment. Lui veut faire évoluer son personnage en prophète venu du monde formateur des affaires : un businessman pour sauver l’Amérique. Elle voulait montrer qu’elle était si compétente que le poste lui revenait par simple logique. Lui pense toujours à ces thèmes rassembleurs : dénoncer les accords de libre-échange, et dénoncer l’insécurité. Elle, en revanche, penche davantage dans le moule social : rehausser les salaires, avancer la cause des femmes, et reformer la police. Ainsi, lui parle prospérité des entreprises et tranquillité publique. Elle parle de justice sociale et de la fin du racisme — elle a même mentionné le fait que dans la société américaine, le «racisme systémique» existait encore. 

Sur ce dernier point, il s’agit d’un thème très politiquement correct, en vogue chez les militants de Black Lives Matter. Trump eut la présence de ne pas contre-attaquer sur ce point, bien qu’il ait commencé la campagne il y a dix mois en disant précisément que le « politiquement correct étouffe notre pays ».

Chacun a donc évité les faux-pas. C’était le but, car Trump ne va pas s’attirer le vote noir, même s’il dit du bien des Noirs du matin jusqu’au soir. Et elle cherche à s’attirer quelques voix blanches, les Noirs lui étant massivement acquis (au-delà de 95% voteront pour elle). 

 

Le peuple américain veut-il suivre l’aventurier Trump ?

La question profonde du débat n’a pas été posée selon moi : que veulent les Américains ? Les candidats arrivent-ils à incarner une certaine Amérique ? Le médiateur, Lester Holt, présentateur de NBC Nightly News, était bien briefé et clair quoiqu’un peu faible face aux débordements chronométriques de ses deux clients. Mais il ne réussit pas à se mettre à la place du peuple américain, ce que tentent souvent de faire les présentateurs. Les deux candidats ont donc été dans le ring avec un arbitre en retrait qui refusait de jouer le rôle du peuple. C’est un peu à l’image de la société civile américaine : un peu en retrait, effrayée par Trump, et peu enthousiaste pour Hillary.

Or l’élection impose un choix historique profond : la poursuite de l’Obamisme (social et post-racial), ou le retour à un méga-Reaganisme (tout pour l’entreprise). Aux États-Unis, les présidents peuvent avoir des effets profonds sur la société, mais l’Amérique contemporaine peine à faire émerger des figures morales universelles.  Le président devient ce personnage-là, et nos deux candidats sont déjà excessifs. Obama, lui, était très neuf, frais, indemne. Même son opposant de 2008, John McCain l’était aussi.

Le débat de cette nuit montre une Amérique qui ne pourra obtenir de la fraîcheur morale, et qui devra se contenter d’un choix binaire : voter l’appareil avec Hillary pour éviter le pire ou choisir Trump pour vivre l’aventure de l’excès. Fin du premier round. Deuxième round le 9 octobre.

 

Harold Hyman

Tribus américainesHarold Hyman publie Etats-Unis : Tribus américaines aux Editions Nevicata