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14H28 - jeudi 30 juin 2016

Espagne, Les conservateurs coincés entre le rejet de la gauche antisystème et la peur de l’indépendance catalane

jeudi 30 juin 2016 - 14H28

L’Europe fait face à deux crises parallèles : le Brexit et le risque de paralysie en Espagne. L’Écosse et la Catalogne pourraient bientôt quitter leur royaume multiséculaire, dans une symbiose en l’occurrence bien européenne. Le Premier ministre Mariano Rajoy est conscient de jouer un rôle historique équivalent à celui de David Cameron.

Crédit photo : Ahora Madrid, Flickr CC

Crédit photo : Ahora Madrid, Flickr CC

Les Espagnols se traînent de gouvernement introuvable en alliance impossible. Les résultats des élections ne sont même pas assez décisifs pour permettre la constitution d’une coalition. Avec un scrutin indécis le 20 décembre 2015, suivi d’un autre tout aussi indécis le 26 juin 2016, voici que l’Espagne commence à ressembler à Israël ou l’Italie ou la Belgique, où ce genre de suspense est courant.

 

Inutile de préciser que cela ne renforce pas la place de l’Espagne sur l’échiquier international, où les secousses du Brexit se font encore sentir. On se souviendra des risques de contagion : ce qui se passe entre l’Écosse et le reste du Royaume-Uni préfigurant ce qui advient entre la Catalogne et le reste de l’Espagne, et vice versa. Les indépendantistes tant écossais que catalans se réclament d’une europhilie, qui renforce leur dédain des États-nations impériaux historiques que sont le Royaume-Uni et le royaume d’Espagne. Écosse et Catalogne s’en détacheraient volontiers, pour voler de leurs propres ailes, tout en gardant l’agréable et progressiste amarrage à l’UE. Or le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, du Partido Popular (PP, conservateur) estime que les régions qui font sécession sortent ipso facto de l’UE, seul l’État entré dans l’Union pouvant en garder le siège. Et si le Royaume-Uni devait sortir, ce serait avec l’Écosse, poursuit Rajoy. Pire encore, le Premier ministre sortant (car il faut qu’il reste au pouvoir pour expédier les affaires courantes) refuse absolument de laisser le gouvernement catalan procéder à un référendum légal, usant d’arguments constitutionnels pour invalider le processus.

 

La gauche espagnole, dans sa riche variété, serait sur une ligne plus flexible envers la Catalogne : si les Catalans veulent un référendum sur l’indépendance, qu’ils le tiennent. Il y a dans cette attitude un brin de calcul : beaucoup de non-indépendantistes en Catalogne risqueraient aujourd’hui de voter malgré eux en faveur de la scission, pour prouver à Rajoy que ce  n’est pas  lui qui décide de leur attachement à l’Espagne unie, mais eux. Si, en revanche, ce droit était gentiment offert par Madrid, c’est-à-dire si l’argument constitutionnel était résolu, peut-être bien que les citoyens catalans voteraient pour le maintien !

 

Le gouvernement introuvable

Tout dépend donc de la formation de la majorité. Avec Rajoy chef du gouvernement, la Catalogne pourrait être perdue ; avec un Premier de gauche, elle pourrait bien être sauvée. L’ennui, c’est que dans la politique espagnole, il y a deux nouveaux partis antisystème : Podemos à gauche, et Ciudadanos à droite. Podemos est de la famille de Syriza en Grèce, c’est-à-dire un mouvement de gauche affirmée en rupture avec la mondialisation et le néolibéralisme. Podemos est entièrement issu des indignés espagnols d’il y a quelques années. Ciudadanos, né en Catalogne où il s’appelle Citadans, est porteur d’une idéologie libérale standard avec un accent anticorruption — le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol, centre-gauche classique et historique) et bien davantage encore le PP ont une sale réputation à cet égard. Ciudadanos et Podemos sont trop jeunes pour même envisager de la corruption dans leurs rangs.

 

Ainsi, les mouvements Ciudadanos et Podemos ont paradoxalement bloqué le système : les partis traditionnels tels que le PP et le PSOE ont obtenu un nombre de sièges tellement réduit que même avec l’un ou l’autre de ces nouveaux partis ils ne passent pas la barre de la majorité nécessaire à l’investiture.

 

L’Espagne entre donc dans une instabilité sans précédent récent : un gouvernement introuvable, dans un État espagnol menacé à la fois de  paralysie et de scission. Au moins le Royaume-Uni – ou devrait-on déjà dire l’Angleterre —, est-il doté d’une gouvernance stable. Dans aucun des deux il n’y a de coalition de bon sens pour assainir l’économie sans saigner l’emploi ou une attitude européenne désintéressée et loyale envers l’unité nationale… car, après tout, ni l’État britannique ni l’espagnol ne persécutent leurs Écossais ou Catalans. C’est le système politique et constitutionnel qui provoque le rejet.