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19H25 - jeudi 23 juin 2016

Les Frères Musulmans: le débat continue sur leur vraie nature

jeudi 23 juin 2016 - 19H25

Mohamed Louizi, ingénieur franco-marocain, islamologue autodidacte avec un intérêt particulier pour l’islam politique, a progressivement quitté l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France, conservatrice, considérée comme favorable aux Frères Musulmans selon Louizi), et depuis 2007 tente d’ouvrir un débat sur l’islam aux antipodes de l’orientation des Frères Musulmans qui dominent la tranche conservatrice des musulmans.

Crédit photo : Harold Hyman

Crédit photo : Harold Hyman

Mohamed Louizi, ingénieur franco-marocain, islamologue autodidacte avec un intérêt particulier pour l’islam politique, a progressivement quitté l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France, conservatrice, considérée comme favorable aux Frères Musulmans selon Louizi), et depuis 2007 tente d’ouvrir un débat sur l’islam aux antipodes de l’orientation des Frères Musulmans qui dominent la tranche conservatrice des musulmans.

Entré chez les Frères Musulmans lors de sa jeunesse marocaine, poursuivant son activité après son installation en France, Louizi constate en rétrospective que la violence est depuis toujours centrale aux Frères qui considèrent que la non-violence est une lâcheté en islam. C’est d’ailleurs l’un des facteurs qui l’ont fait partir.

Les bases idéologiques des Frères sont faciles à retracer, car Hassan al Banna, l’Égyptien par qui tout a commencé dans les années 20, a créé l’Organisation Secrète des Frères Musulmans, avec le concept de Lutte pour l’islam qu’il a explicité dans son « Épître du Jihad », traduit par Louizi, et basé sur 8 textes coraniques, et quelques 30 hadiths dont celui sur l’apostasie — « celui qui change sa religion, tuez-le » — phrase attribuée au prophète. Autre phrase qu’al Banna attribue au Prophète: «  Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés.  » L’UOIF entretient l’esprit du Jihad armé en se référant à cet Épître, de manière indirecte parfois, comme lorsqu’il dénonce Israël et Bachar al-Assad mais le but est infiniment plus large car il s’agit du monde.

Le 11 février 2011 marque la chute de Hosni Moubarak en Égypte. Or l’on comprend mieux aujourd’hui que cela faisait partie, pour les Frères, du plan Tamkine, plan qui décrit comment leur mouvement en Égypte peut prendre le pouvoir en installant dans l’administration et la société civile  leur religiosité, puis leur charia. L’Égypte devait être mûre. Un co-signataire du plan Tamkine est Mohammed Khairat el-Chater, homme qui voulait se présenter à la présidence après la chute de Moubarak. Sa candidature est rendue impossible car il avait un casier judiciaire lié à ses activités politiques, ce qui oblige les Frères à désigner Mohamed Morsi comme candidat. En effet, al-Chater avait joué un rôle souterrain déterminant dans la formulation du plan stratégique Tamkine, découvert par la police égyptienne en 1992. Parmi les activistes proches des organisateurs de ce plan, on trouve Morsi.

L’histoire du mouvement salafiste

Mohamed Louizi est particulièrement intéressant lorsqu’il explique que l’idéologie des Frères Musulmans et le Salafisme tend vers le même but : le retour aux trois premières générations de l’islam, le Salaf. Mais alors faut-il se retirer de la politique, en pratiquant le quiétisme, c’est-à-dire la non-intervention en politique ? Pour al Banna, il s’agit là d’une idée des chrétiens, qui ne convient pas.

Alors que les Salafistes poussent directement à la « bédouinisation » de l’islam, les Frères rechignent à s’habiller comme des Bédouins de l’ère coranique, et ne sont pas littéralistes. Mais en matière d’interprétation, ils sont autant salafistes que les salafistes, voire davantage. S’habiller moderne, penser 7e siècle. 

En matière d’homosexualité, les Frères sont parfaitement clairs: cette orientation sexuelle mérite le châtiment. Jeter les homosexuels depuis l’immeuble le plus élevé. Mais en Europe les Frères disent que la liberté d’expression est un défi, c’est-à-dire un frein au libre cours de leurs idées. Je rajouterai à ce que dit Louizi ceci: la liberté d’expression en France interdit le discours de haine homophobe.

Pourquoi les Frères musulmans vont aussi loin

Toujours en matière de doctrine, Louizi tente de proposer une définition  de l’islam apolitique, celui qui pourrait s’insérer dans la République. Or les Frères ont répondu à la controverse née en 1925, soulevée par Ali Abdel Razek, théologien de l’université Al Azhar, intitulée « Islam et les Fondements du Pouvoir? »  La question était de savoir si le prophète était un roi, c’est-à-dire s’il avait un vrai pouvoir temporel délégué par Dieu. En 1928, Hassan al Banna a répondu: le Prophète était roi, donc il faut concrètement rétablir le Caliphat.

Mohamed Louizi explique enfin sa foi personnelle: il y a la foi pure — irrationnelle –, et le récit de la foi — rationnel. Je suis croyant et pratiquant, dit-il, mais il y a des passages problématiques dans le Coran et dans les hadiths comme celui de l’apostasie, qui appellent donc la peine capitale mais que l’on devrait tenter de corriger. Aussi, le Jihad dans le Coran n’est pas nécessairement armé, contrairement à ce que véhiculent les Frères et les Salafistes.

Louizi ouvre donc de nombreuses pistes de réflexion pour la réforme de l’islam, ce que les Frères ne toléraient pas, si bien que la rupture entre lui et eux se consomma il y a une dizaine d’années en France.

 

« Pourquoi j’ai quitté les Frères Musulmans, retour éclairé vers un islam apolitique », éditions  Michalon, 2016.