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09H48 - lundi 23 mai 2016

Entretien avec Héla OUARDI auteur de l’ouvrage « Les derniers jours de Muhammad »

lundi 23 mai 2016 - 09H48

Pour l’année 2016, le livre « Les derniers jours de Muhammad » paru chez Albin Michel en mars dernier de Héla Ouardi, enseignante à l’université tunisienne et membre associé au Laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes du CNRS, est, sans conteste, l’événement éditorial de l’année 2016. Cette « enquête », au sens de recherche, comme l’affirmera l’auteure, sur « la mort mystérieuse » de Muhammad, révélant un grand « trou noir » dans la tradition, est menée avec minutie dans une forme narrative et un style parfaitement travaillé qui rendent sa lecture captivante. « Je revendique, nous dit-elle plus loin, l’influence sans doute indirecte (et inconsciente) de mes lectures littéraires sur ma manière d’écrire ». Sur les 364 pages que contient l’ouvrage, plus d’une centaine de pages sont consacrées aux questions historiographiques, aux sources musulmanes et non musulmanes et aux nombreuses notes afférentes au texte. C’est dire le travail acharné de l’auteur qui, bien qu’elle n’ait rien apporté de nouveau, comme elle le dira elle-même, a compilé -mais avec quelle maîtrise ! – des informations tirées et triées de différentes sources parfois divergentes, comme ces sources sunnites et chiites qui, après un recoupement minutieux, ont fini par converger à notre grand étonnement. Un « travail certes laborieux mais passionnant », nous dit-elle. Héla Ouardi, s’armant d’un matériau riche et diversifié, a traité, dans son ouvrage, d’un moment crucial de l’histoire de l’Islam : la mort de Muhammad rapportée dans différentes versions et variantes par des chroniqueurs et historiens. Elle nous offre une reconstitution chronologique inédite -basée sur une bibliographie solide- de l’agonie de Muhammad. « Tout est dit dans les livres de tradition. Je n’invente rien », souligne-t-elle. Rendre à Muhammad sa dimension humaine, et substituer à l’épopée la tragédie constituent pour Héla Ouardi, une manière de réécrire l’un des moments les plus importants de la mémoire de l’islam en libérant cette dernière des dogmes et de l’apologie. Dieu, souligne-t-elle, ne dit-il pas à son Prophète : « Dis : je ne suis qu’un mortel semblable à vous ? » (sourate 18 « La Caverne », verset 110). « Héla Ouardi ne nous lâche pas. Elle nous tient en haleine en terminant son livre sur un fameux « À suivre ». Prochain épisode : celui du huis-clos de la Saqîfa des Banu Sâ‘ida, « un récit de la genèse de l’autorité politique en islam », nous promet-elle.

Hela Ouardi

Vous êtes enseignante de littérature et de civilisation françaises. Vous avez soutenu une thèse sur Raymond Queneau. Plus tard, vous avez rejoint en tant que membre associé le Laboratoire d’Etudes sur les Monothéismes du CNRS. Vos réflexions sur l’islam ont débuté en 2009 et surtout en 2012 avec un article intitulé « De l’autorité en Islam » paru en France dans la revue Débat.

Comment en êtes-vous venue aux recherches sur l’Islam ?

Je m’intéresse depuis longtemps aux questions politiques et historiques liées à l’islam. J’ai toujours été une lectrice vorace des ouvrages et des articles qui ont un rapport avec ce sujet. J’ai amassé une quantité importante de carnets où j’ai consigné des notes de lecture. Au début, je n’ai pas eu l’occasion de consacrer à la question des publications car la carrière académique dans mon domaine de spécialité (littérature et civilisation françaises) me prenait tout mon temps. Après avoir soutenu mon habilitation à diriger des recherches, j’ai décidé de me lancer pleinement dans la recherche sur l’histoire de l’islam. J’ai alors intégré le laboratoire d’études sur les monothéismes au CNRS pour « apprendre le métier » si on veut. Je crois que beaucoup de chercheurs ont connu comme moi ce moment excitant de « bifurcation » dirait Borges.

 

A la lecture de votre ouvrage, on se sent emporté par le récit, la narration qui apparentent l’essai à un roman qu’on a du plaisir à lire. Une intrigue autour d’un sujet enveloppé de mystère et renforcée par une enquête fouillée, un ordre chronologique sans failles, une confrontation méticuleuse de diverses sources, une caractérisation parfois métaphorique … N’est-ce pas là des empreintes littéraires ? Les procédés littéraires ne l’ont-ils pas emporté sur les techniques de l’essai ?

Votre question est très importante car elle me permet de clarifier les choix que j’ai faits dans mon livre. D’abord, je tiens à dire que mon intention n’était pas du tout d’écrire un essai dans lequel je développerais une pensée personnelle. Mon livre est une tentative d’écrire un épisode capital de l’histoire de l’islam et non de fournir au lecteur une spéculation intellectuelle sur le passé. En fait, mon ouvrage, qui est un authentique travail de recherche scientifique, est sorti de mes notes de lecture. Après avoir examiné et décortiqué le corpus de la tradition musulmane, je devais, dirait Rimbaud, « trouver le lieu et la formule » et réunir les récits atomisés de la Tradition dans un ensemble unifié. Et là le récit s’est imposé à moi comme une solution imparable pour « déplier ce qui a durci avec le temps » (Alphonse Dupront). Je me suis souvenue de la leçon de Paul Ricœur qui disait que « la notion même d’histoire dérive de l’événement dramatique, c’est-à-dire de l’événement mis en intrigue ». La narration confère à l’histoire son caractère humain car elle relève d’une approche intime et intérieure des événements du passé. C’est dans ce sens que « le récit est le gardien du temps », selon la fameuse expression de Ricœur. Vous le voyez donc le choix du récit, de la forme narrative est moins littéraire qu’épistémologique (il est pleinement lié à une certaine conception de l’écriture historienne). Toutefois, je revendique évidemment l’influence sans doute indirecte (et inconsciente) de mes lectures littéraires sur ma manière d’écrire.

 

Dans cette « reconstitution chronologique inédite », vous consacrez 120 pages aux questions historiographiques, aux sources et aux notes. Cela relève-t-il, pour vous, d’un seul souci de précision ? Ou d’un tout autre souci également ?

J’ai traité le dernier épisode de la vie du Prophète et sa mort avec la curiosité et la prudence qu’un tel sujet exige. Les nombreuses notes et sources dans mon livre sont le reflet de cette curiosité et de cette prudence. A cela s’ajoute évidemment l’esprit de rigueur et d’honnêteté scientifiques auquel j’accorde la plus grande importance aussi bien pour cet ouvrage que pour mes travaux académiques antérieurs.

Par ailleurs, je suis consciente du caractère subversif de certaines informations qui figurent dans mon livre ; il est important pour moi que le lecteur sache à travers les références aux sources de la Tradition que ces faits ne sont pas le fruit de mon imagination. Je n’invente rien. Je me considère moins comme auteure que comme compilatrice (le mot arabe est éloquent dans ce sens مؤلّفة) : je regroupe les textes et j’y mets de l’ordre (en l’occurrence l’ordre que j’ai choisi dans mon livre est l’ordre chronologique).

Je dois ajouter que les caractéristiques littéraires des livres de la tradition musulmane ont en quelque sorte imposé le recours à de nombreuses sources. En effet, comme il y a plusieurs versions et variantes d’un même récit, je devais faire un travail de comparaison et de confrontation de manière à trouver des points d’intersection entre les différentes relations. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre mon choix de comparer les sources sunnites et les sources chiites que j’ai trouvées (à ma grande surprise !) souvent concordantes. D’ailleurs, j’ai été vraiment étonnée de constater qu’il y avait plus de divergences à l’intérieur de la tradition sunnite qu’entre les chiites et les sunnites !

 

En lisant votre reconstitution narrative, on a comme l’impression que vous y mettez une représentation esthétique des derniers jours de Muhammad, comme si vous vouliez pallier cette interdiction des sunnites de représenter Muhammad contrairement aux chiites et aux Ottomans qui ornent certains de leurs manuscrits de miniatures représentant le prophète.

Absolument ! Le prologue de mon livre est d’ailleurs intitulé « Dessine-moi un Prophète ». J’ai effectivement tenté de « dessiner » avec des mots une figure humaine de Muhammad. Et pour que ce « dessin » soit esthétique, j’ai essayé de mettre en évidence l’aspect tragique qui caractérise la fin de son existence et qui donne au personnage une dimension sublime, comparable à celle des héros de la tragédie grecque. Comme le dit Schopenhauer « la tragédie est la forme suprême de la poésie ». Muhammad a manifestement beaucoup souffert durant les derniers mois de sa vie. Il ne s’agissait pas seulement de la douleur physique due à la maladie qui lui a été fatale. Quand on examine les ouvrages de la Tradition, on constate que l’homme était dans une situation d’abattement psychologique. Je me situe ainsi à l’extrême opposé de l’esprit dogmatique qui utilise une image figée et idéologisée du Prophète pour manipuler les musulmans et les pousser à commettre des meurtres. L’image humanisée de Muhammad proposée dans mon livre ne le sacralise pas mais ne l’amoindrit pas non plus ; au contraire, elle essaye de créer avec lui une relation d’empathie et de proximité, en parfaite conformité avec le Coran. Dieu ne dit-il pas à son Prophète : « Dis : je ne suis qu’un mortel semblable à vous ? » (sourate 18 « La Caverne », verset 110).

 

Pourquoi le choix d’un tel sujet, « la mort mystérieuse de Muhammad » qui n’est pas en réalité inédit ? La mort de Muhammad et le mystère qui l’a entourée n’ont-il pas, de tout temps, suscité diverses interprétations et lectures, voire des polémiques. En fait, que voulez-vous démontrer en revenant sur un sujet aussi houleux, avouons-le ?

Je ne suis pas d’accord avec vous. Je revendique le caractère inédit de mon investigation. Citez-moi un seul livre qui a déjà traité de la question de la mort du Prophète en confrontant les différents récits de la Tradition. Il n’y en a aucun. Bien sûr qu’il y a eu des polémiques théologiques autour de la mort du Prophète notamment entre les sunnites et les chiites mais vous savez mieux que moi qu’il s’agit de polémiques idéologiques articulées à la question de la légitimation du pouvoir. Moi je ne m’inscris nullement dans cette perspective de « polémique houleuse » comme vous dites. Je suis sur un terrain neutre : le conflit entre sunnites et chiites est le cadet de mes soucis. J’utilise les ouvrages des deux camps comme source d’informations et non comme source d’argumentation pour affirmer qui aurait dû être calife !

Evidemment, il n’y a pas de révélations dans mon livre puisque tout ce que je dis je l’ai trouvé dans les ouvrages de la Tradition. Encore une fois, je n’invente rien. Je propose une lecture nouvelle de ce corpus ancien dont je réorganise chronologiquement les données suivant les règles de l’écriture historienne moderne. Comment l’Occident a-t-il fait sa « Renaissance » ? En relisant le corpus de l’Antiquité. Sans prétention aucune, je m’inscris, toutes proportions gardées bien sûr, dans cette démarche « humaniste » de relecture-réécriture.

 

Un des intérêts de votre ouvrage est l’approche méthodologique qui concerne vos sources textuelles. Ces dernières sont parfois contradictoires et regroupent des versions différentes d’un tel ou autre événement. Votre mérite est d’avoir réussi à les juxtaposer jusqu’à établir, par exemple, une convergence des sources sunnites et chiites qui semblaient, jusque-là, divergentes, voire opposées. Comment y avez-vous travaillé ?

La technique est assez simple : faire un inventaire des différentes versions qui figurent dans les traditions sunnite et chiite à propos de tel ou tel épisode de la fin de la vie du Prophète ; ensuite relever les points communs et les points de désaccord. Il n’est pas rare, comme vous le dites, de les trouver concordantes. C’est un travail certes laborieux mais passionnant. Il suffit d’aimer lire ; ce qui est mon cas.

 

Dans votre ouvrage, vous vous inscrivez en faux contre une légende qui fait de Muhammad un être illettré. Pour vous, Muhammad aurait été un homme de l’écrit, « écrivant lui-même des missives et entouré de plusieurs secrétaires chargés de noter la Révélation au fur et à mesure qu’elle se produit ». Quelles conclusions tiriez-vous d’un tel constat ?

Comme vous le dites à juste titre l’illettrisme supposé du Prophète est bel et bien « une légende ». Je pense qu’elle a été inventée par les théologiens pour appuyer le dogme du miracle linguistique et littéraire que serait le Coran. Mais cette légende est facilement démentie par les livres de la Tradition où on voit une grande quantité de récits qui affirment que le Prophète était bien un homme de l’écrit. Le récit le plus éloquent est celui de l’armistice de Hudaybiya : des sources autorisées que je cite dans mon livre affirment que Muhammad a écrit de sa main ce pacte de paix avec les Quraychites !

 

Par ailleurs, vous semblez contester, dans votre livre, que Muhammad est une figure fondatrice. Quel serait alors son rôle ? Se limiterait-il à la Révélation ?

C’est une question très difficile car elle nous met au cœur d’un paradoxe : quand on lit le Coran et l’ensemble des ouvrages de la Tradition, on constate que Muhammad est à la fois le Prophète de l’Apocalypse annonciateur de la fin des temps et le Réformateur annonciateur de temps nouveaux. Voulait-il fonder un Etat théocratique ou bien voulait-il simplement restaurer la foi abrahamique monothéiste originelle en préparation au jugement dernier présenté comme imminent ? La Tradition laisse entendre que les deux possibilités, inconciliables, sont également envisageables. Cette contradiction au cœur des ouvrages fondateurs de l’islam a eu pour conséquence de créer une image très contrastée du Prophète : on a tantôt l’image d’un homme humble au caractère doux et affectueux, tantôt l’image effrayante d’un homme cruel qui commandite les massacres et les actes brigandages. Inutile de rappeler que cette dernière image est allègrement exploitée par les courants jihadistes pour légitimer leur barbarie. La figure de Muhammad demeure insaisissable au milieu de toutes ses contradictions.

 

Vouloir soustraire l’histoire de l’emprise du dogme et prendre votre distance avec la vision apologétique dominante dans la tradition, n’est-ce pas une aventure risquée ?

Aujourd’hui, prendre le métro, aller dans un aéroport ou au théâtre, s’installer sur la terrasse d’un café sont des aventures risquées !! De quel risque s’agit-il ? Le risque de mourir ? C’est le dernier de mes soucis. Le monstre fanatique frappe aujourd’hui aveuglément : il tue sans différencier ses victimes. Et puis je pense que le véritable risque aujourd’hui c’est de ne rien dire, ne rien écrire et de rester les bras croisés !

Bien sûr que je me situe à contre-courant de l’apologie. Un travail scientifique est toujours subversif ; il dérange parce qu’il se place à l’encontre du sens commun et bouscule les dogmes. Il dérange ceux qui veulent garder le monopole de la manipulation de la Tradition et par là même de la manipulation des musulmans. Il y a quelque chose de prométhéen dans ma démarche : j’ai volé le feu et cela ne va pas plaire aux dieux de l’Olympe et leurs valets !

 

Au Sénégal, votre livre a été retiré des ventes à la suite de protestations d’ONG conservatrices. Quelle(s) réponse(s) aimeriez-vous donner à vos adversaires et surtout aux décideurs politiques du pays de Léopold Sédar Senghor qui se sont pliés à leurs exigences ?

Je n’ai pas de commentaire à faire sur ce sujet car je ne réponds jamais aux insultes. Seuls les arguments scientifiques méritent mon attention.

Entretien conduit à Tunis par Noura BORSALI