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11H17 - lundi 23 mai 2016

Crise institutionnelle au Brésil

lundi 23 mai 2016 - 11H17

L’entrée de Michel Temer au palais présidentiel de Planalto a été fracassante. Le président par intérim a opéré, en moins de 24 heures, un remaniement ministériel substantiel marquant sa rupture radicale avec Dilma Rousseff, suspendue de ses fonctions pour 180 jours dans le cadre d’une procédure d’impeachment conduite par l’opposition. Exclusivement blanc et masculin (pour la première fois depuis les années 1970 !), le nouveau gouvernement a vu aussi la suppression de ses ministères de la Culture et des Femmes ; et les portefeuilles les plus importants ont été attribués à des politiciens liés à la banque et aux milieux d’affaires, soupçonnés pour certains de corruption. Ce gouvernement de « salut national » révèle non seulement le virage néolibéral que Michel Temer veut induire au Brésil, mais aussi sa pratique autoritaire et réactionnaire du pouvoir. Décryptage.

 

Michel Temer, président par intérim du Brésil – Crédit photo : Romério Cunha/CC. Flickr

Michel Temer, président par intérim du Brésil – Crédit photo : Romério Cunha/CC. Flickr

 

Un « coup d’État parlementaire »

Mise en examen, Dilma Rousseff sera jugée par le Sénat brésilien dans les mois qui viennent. Cependant, cet organe parlementaire, aujourd’hui acquis à l’opposition de droite, a déjà voté sa destitution provisoire pour une durée maximale de 180 jours, et il paraît peu probable qu’entre-temps il change d’avis. Le brutal remaniement gouvernemental, exécuté par Michel Temer, traduit donc aussi son assurance de rester au palais de Planalto jusqu’à la prochaine élection présidentielle.

Il convient néanmoins de souligner que le processus de destitution de Dilma Rousseff manque clairement de fondement constitutionnel. Les Brésiliens ont plutôt l’impression d’assister à un détournement de la Constitution. En effet, quand bien même la présidente suspendue se serait livrée au « pédalage fiscal » dont on l’accuse, il ne s’agit pas là d’un motif de destitution valable. Qu’est-ce que le pédalage fiscal ? Il consiste à financer des dépenses par des emprunts auprès d’organismes publics. Ce type d’opération permettant de différer l’enregistrement de ces dépenses dans les comptes publics pour afficher, artificiellement, un équilibre budgétaire temporaire. Or, l’article 85 de la Constitution ne prévoit la destitution qu’en cas de « crime constitutionnel de responsabilité ». Il est difficile de comprendre comment le fait de présenter un budget « arrangé » rentrerait dans ce cadre, et ce d’autant plus que ce « pédalage fiscal » est une pratique récurrente au Brésil depuis les années 1990 et que d’autres gouvernements démocratiques y ont aussi recours.

 

Dilma Roussef lors de la campagne présidentielle de 2010 - Crédit photo : Roberto Stuckert Filho/CC. Flickr

Dilma Rousseff lors de la campagne présidentielle de 2010 – Crédit photo : Roberto Stuckert Filho/CC. Flickr

 

Il apparaît de plus en plus clair que Dilma Rousseff, n’ayant pas réformé un système politique caduc, sera destituée par un Sénat dont la formation est héritière de la période coloniale. La surreprésentation sénatoriale des États ruraux – qui votent aujourd’hui contre Dilma – était la concession faite aux élites régionales oligarchiques pour qu’elles se rallient à la République à la chute de l’empire à la fin du xixe siècle. Aujourd’hui 55 sénateurs (sur 81) ont entériné la destitution d’une Présidente élue par 54 millions des électeurs, soit  56 % du corps électoral.

 

L’impeachment qui risque de déstabiliser la région

Alors que l’Amérique latine croyait révolue l’ère des coups d’État, les « destitutions présidentielles » en Honduras (2009), au Paraguay (2012), et à présent au Brésil, témoignent non seulement de la fragilité institutionnelle des jeunes démocraties latino-américaines, mais aussi de la permanence de réflexes et de pratiques autoritaires dans la région. Au Brésil, la comparaison entre les mobilisations citoyennes contre Dilma Rousseff et celles de 1964 – qui avaient précédé le coup d’État militaire – est éclairante et riche d’enseignements sur la sociologie des manifestants.  Ce qui est présenté comme un mouvement social contre la corruption est en réalité le soulèvement d’une élite privilégiée – que l’on a entendue faire appel aux militaires – et qui voudrait revenir sur les acquis insupportables des réformes progressistes conduites par Luis Inácio Lula da Silva et Dilma Rousseff depuis 2003.

Ainsi, plusieurs gouvernements latino-américains ne reconnaissent pas le nouveau président brésilien. De même, des institutions et organisations internationales, comme l’Union des nations sud-américaines (Unasur), ont manifesté leur inquiétude de voir le géant brésilien empêtré dans cette crise institutionnelle qui risquerait, par ailleurs, de déstabiliser la région : car l’ascension de Michel Temer à la présidence de son pays menace aussi de fragiliser les lents et complexes  processus d’intégration sud-américains dont le Brésil était un des principaux moteurs, comme l’Alba (Alliance bolivarienne pour les Amériques) et de la Celac (Communauté d’États latino-Américains et Caraïbes). Certaines lignes de fracture sont de plus en plus visibles alors que les quelques pays ayant passé des accords de libre-échange avec les États-Unis (Colombie, Chili, Pérou) se désolidarisent des blocs régionaux d’intégration et soutiennent ouvertement les nouvelles orientations économiques de Michel Temer.

 

Michel Temer au service des États-Unis ?

S’il semble peu probable que le processus de destitution de Dilma Rousseff ait été commandité  par les États-Unis, le doute plane néanmoins sur le président par intérim car ses liens avec Washington sont troubles. Des documents révélés récemment par WikiLeaks prouveraient que dans les années 2000 M. Temer a été un informateur des agences d’intelligence états-uniennes. Quoi qu’il en soit, l’axe qu’il pourrait former avec l’Argentin Mauricio Macri, qui a récemment ravi le pouvoir à la gauche en Argentine, est favorable au retour de l’Oncle Sam en Amérique du Sud.

temer 2Mais qui est vraiment Michel Temer ? Avocat constitutionnaliste de soixante-quinze ans, Temer a été par deux fois le colistier de Dilma Rousseff. En effet, même si elle a remporté la présidentielle à deux reprises, son parti, le PT (Parti des travailleurs, gauche) a dû composer une alliance parlementaire avec celui qui était alors chef du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre droit). La versatilité idéologique de Temer, qui renie désormais le programme politique avec lequel il a été élu, est l’exemple le plus flagrant de son opportunisme politique. Et ce d’autant plus que, depuis quelques mois, le tout nouveau président par intérim est visé par trois enquêtes du Tribunal électoral brésilien, suite à des irrégularités constatées au cours de la campagne de 2014.

Si Dilma était destituée, Michel Temer aurait 90 jours pour organiser de nouvelles élections. Dans le cas d’une candidature, son élection paraît peu probable, étant donné son soutien populaire aujourd’hui de seulement 8 %. Dans le meilleur des cas, il resterait donc 9 mois à Planalto. Telles que les choses se présentent, la droite, qui n’a jamais digéré la réélection de Rousseff en 2014, a fait le choix irresponsable de plusieurs mois d’instabilité institutionnelle.

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Michel Taube