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12H47 - lundi 25 avril 2016

Souvenirs et enseignements du drame de Tchernobyl, 30 ans après, avec l’ambassadeur d’Ukraine en France

lundi 25 avril 2016 - 12H47

Trente ans après l’accident nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986, ce désastre qui avait annoncé la fin de l’URSS reste vivide dans les mémoires. Le drame se perpétue dans ses conséquences médicales d’une part et, de l’autre, parce que la centrale existe toujours, irradie toujours, et que sa neutralisation exige d’énormes travaux. Pour évoquer tous ces sujets, l’ambassadeur d’Ukraine, Oleg Shamshur, revient sur ses souvenirs, sur l’histoire et l’avenir du dossier Tchernobyl.

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Trente ans après l’accident, quelle est la première chose qui vient à l’esprit de l’Ukrainien et de l’homme public que vous êtes ?

Je dois fusionner la personne publique et la personne privée. Ce qui me frappe tout d’abord, ce sont les centaines de milliers de personnes affectées, en Ukraine et aussi dans les pays limitrophes. Et puis il y a encore le sarcophage de confinement à terminer.

C’est que trente ans après la tragédie, nous en parlons encore ! Parce que ce n’est pas terminé.

 

Les Français se souviennent de Tchernobyl comme d’une ville soviétique, mais elle y appartenait à la République Soviétique d’Ukraine. La centrale nucléaire était-elle donc en partie ukrainienne, ou purement soviétique ?

C’est avant tout une tragédie ukrainienne, parce qu’elle a eu lieu sur notre territoire, à Tchernobyl qui est l’un des berceaux de la civilisation ukrainienne. Nous sommes seuls face aux conséquences de la catastrophe. Mais beaucoup d’autres en ont été affectés. Les Biélorusses par exemple. Il faut donc bien sûr la replacer dans le contexte de l’Union soviétique : d’une certaine façon, c’est également une tragédie soviétique, puisque la centrale a été construite suite à une décision du gouvernement central, et qu’elle était exploitée par les autorités centrales.

Le gouvernement ukrainien soviétique local porte la responsabilité de ne pas avoir correctement informé son peuple, mais toujours dans le contexte du pouvoir central soviétique.

 

Gorbatchev aurait-il pu mieux faire ?

Pour les Ukrainiens, Tchernobyl était la preuve que la Perestroïka était une supercherie, qu’il n’y avait pas de vraie transparence. On s’en doutait déjà.

Le gouvernement central n’a informé le peuple de la catastrophe que le 28 avril, deux jours après. Et encore, un simple petit mot dans le bulletin d’informations télévisé. Autant que je me souvienne, c’est surtout depuis la Suède que les nouvelles ont commencé à filtrer. L’équipe d’une centrale nucléaire suédoise a détecté une quantité excessive de radioactivité. Ils ont commencé à en chercher les raisons et ont alerté des collègues occidentaux, qui tous ont compris que cela émanait de l’URSS occidentale.

Les médias occidentaux en ont parlé et c’est seulement après que les autorités soviétiques ont réagi. Très timidement. La dimension du désastre n’était pas évoquée, ni les précautions divulguées, les gens de Tchernobyl n’ont pas été évacués tout de suite. Ils étaient dans les rues de Kiev pour célébrer le 1er mai, alors que la radioactivité était à son pic. Il y a pléthore d’exemples des défaillances du pouvoir soviétique, qui n’a fait qu’aggraver une situation déjà critique.

 

Quel souvenir gardez-vous de l’événement ? Quand avez-vous compris ?

C’était  une histoire très soviétique. J’étais à Moscou pour des recherches dans une bibliothèque, lorsque j’ai appris par le bulletin télévisé qu’il y avait un « petit » problème. J’ai téléphoné à ma femme, et là j’ai compris que c’était sérieux, que cela se passait tout près de Kiev, et que Tchernobyl était le lieu du désastre. Je suis rentré quelques jours plus tard. Ma femme se préparait, comme tout le monde, à une coupure générale d’eau en remplissant la baignoire et des bassines. Je suis alors retourné à mon institut, où j’ai vu les fenêtres calfatées. Il m’a été conseillé de faire pareil chez moi. Puis un ami médecin m’a fourni de l’iode, me recommandant d’en ingérer sans attendre car l’efficacité, en matière de décontamination radioactive, dépendait de l’immédiateté.

Les premiers jours après le désastre étaient apocalyptiques : les chiens, qui sentent la radioactivité, hurlaient dans la nuit, et les gens qui souffraient de problèmes cardio-vasculaires la sentaient aussi et souffraient. Les rumeurs circulaient, qui généralement s’avéraient, comme par exemple que l’eau sous le réacteur risquait de provoquer une explosion immense. Les trains étaient pris d’assaut, les gens s’entassaient dans les couloirs, surtout ceux qui accompagnaient de jeunes enfants.

Les autorités ont d’abord désinformé la population, présentant le désastre comme un simple accident qui serait réglé avec une rapidité toute soviétique. Or les autorités n’avaient jamais connu un tel désastre, et ne savaient pas comment réagir. Les simples soldats et pompiers envoyés sur les lieux – je ne parle pas des liquidateurs – ne portaient pas de tenues de protection et ignoraient la gravité de la situation. Des soldats ramassaient des débris avec de simples pelles ! Impensable. Beaucoup de fonctionnaires ont héroïquement lutté. Ils sont des héros de l’Ukraine, je pense surtout aux pompiers, presque tous morts depuis.

L’ampleur exacte des dégâts humains fait l’objet d’une polémique stérile alors qu’il y a des évidences. Par exemple, ma fille qui vivait à l’étranger est revenue en Ukraine en 2000 : elle était la seule de sa classe à ne pas avoir de problèmes de thyroïde.

C’est pourquoi je désapprouve le rapport de l’Onu qui, il y a quelques années, relativisait l’importance du désastre. Je suis pour ma part préoccupé par les conséquences sanitaires à long terme, dans une ou deux générations, parce que les particules sont encore dans le sol et pourraient s’infiltrer dans la nappe phréatique.

 

Qui a été évacué ? Car Tchernobyl était la centrale de Kiev en quelque sorte. Et les Kiéviens dans l’ensemble sont restés.

D’abord, ce sont les habitants de Pripiat qui ont été évacués. Puis la zone a été élargie. 200 voir 300 000 personnes ont été évacuées dans la période qui a suivi immédiatement le désastre. Kiev n’a jamais été évacué, mais fort heureusement, les vents ont éloigné le nuage de la ville, et beaucoup sont partis d’eux-mêmes, surtout ceux avec de petits enfants.

 

La défaillance dans la gestion de cet accident a-t-elle sonné le glas du prestige de l’Union soviétique ?

C’était le début de la fin. Cela révélait tous les mensonges et défaillances du système. Les gens à l’époque ressentaient à la fois de la peur et de l’indignation, voire de la révulsion, à l’égard de leur gouvernement qui méprisait ainsi leurs vies. Cela a aussi contribué à la volonté de créer un État indépendant. À l’ère soviétique, l’Ukraine a subi une famine terriblement meurtrière, puis les pertes de la Deuxième Guerre mondiale, et nous avons eu à faire face seuls. Nous avons encaissé les coups de l’extérieur, y compris de la Russie, en guise d’Union soviétique.

 

L’aide étrangère a-t-elle été suffisante ?

A LYON AU JOURNAL LE PROGRES INTERVIEW DE lÕAmbassadeur d'Ukraine en France Oleg Shamshur

Ambassadeur d’Ukraine en France Oleg Shamshur

Bonne question. Le pouvoir soviétique, qui a cru au début pouvoir affronter seul la situation, s’est rapidement vu dépassé et a demandé de l’aide étrangère. Au niveau médical, l’aide officielle, bien que peut-être insuffisante, est venue. Mais ce qui a été remarquable, c’est l’aide de la société civile étrangère, européenne, américaine, et d’autres zones et pays. Monsieur et madame Tout-le-Monde nous ont aidés énormément, surtout en ce qui concerne les enfants. C’était une initiative que nous avons beaucoup appréciée. Aujourd’hui encore, la société civile internationale nous aide.

En ce qui concerne la construction du sarcophage et la fermeture totale du réacteur, c’est une autre histoire. Le G7, vers la fin des années 1990, avait décidé d’allouer des fonds pour cette neutralisation. Ils ont été versés, mais dans des proportions insuffisantes. Et aujourd’hui encore nous n’en avons pas reçu assez. Plus précisément, c’est la Berd qui avance les fonds et les gère, il  n’y a pas de malversations ou de détournements financiers ukrainiens comme certains pourraient sans doute l’imaginer.

En définitive, il ne s’agit pas d’un problème purement ukrainien. Nous, les Ukrainiens, avons subi de l’extérieur un problème créé par l’Union soviétique. Le réacteur a été construit hors d’Ukraine, installé par le pouvoir soviétique et géré par lui. C’est donc aujourd’hui un problème mondial et il revient à l’Europe et à la communauté internationale d’y remédier au mieux et au plus vite. Et même si l’on recouvre la centrale en 2017, il faut récupérer l’ancien sarcophage, le démonter et traiter les déchets. Or, tout cela nous mène à 2070 – un effort majeur. Je rappelle que le travail sur le sarcophage est mené par Vinci et Bouygues.

C’est encore plus difficile pour l’Ukraine en ce moment, car nos problèmes budgétaires empirent sans cesse, et nous menons à l’est une guerre qui nous coûte cher et risque de durer. Nous n’allons pas mendier de l’aide, mais nous ne sommes pas responsables de ce problème. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir depuis quinze ans, mais cela dépasse nos capacités.

 

L’énergie nucléaire en Ukraine reste très élevée.

Environ 55 % de notre énergie électrique provient du nucléaire, avec 4 centrales et 15 réacteurs, dont le plus grand d’Europe. Nous sommes le neuvième pays mondial en nombre d’installations. Les Ukrainiens ont d’un côté une aversion pour l’énergie nucléaire et de l’autre, le souci du réchauffement climatique. La discussion est donc vive mais nous trouverons l’équilibre. Toutes les centrales actuelles ont des réacteurs de constructions différentes, plus sûres, mais soviétiques. Nous avons fait tout notre possible avec l’assistance de l’Union européenne pour renforcer la sécurité de leur fonctionnement.

 

Les Ukrainiens ont-ils, du fait de ce désastre, acquis des connaissances scientifiques ?

Il est certain que notre expérience tragique nous confère une expertise dans les domaines de l’intervention et surtout du traitement médical.

 

En fin de compte, avez-vous un message pour les Français et les Européens ? Est-ce qu’on parle assez de Tchernobyl ?

Oui, le désastre de Tchernobyl est une affaire mondiale. Il y a encore une zone inhabitable, d’un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale. Et la contamination a touché 45 000 km2 de notre territoire.

Si on en parle moins, aujourd’hui, car Fukushima est plus proche de nous, il ne faut pas oublier. Car le désastre de Tchernobyl et ses conséquences perdurent et perdureront encore longtemps tant pour les Ukrainiens que les Européens. La communauté internationale unie doit y mettre un terme. C’est une question capitale, une question de survie de l’humanité.

 

Propos recueillis par Harold Hyman

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Michel Taube