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11H57 - lundi 4 avril 2016

Pérou : Le retour au pouvoir du «fujimorisme» ?

lundi 4 avril 2016 - 11H57

Dans tout le pays, des marches auront lieu demain 5 avril pour contester la candidature de Keiko Fujimori, validée le 24 mars par la commission électorale péruvienne, le Jurado Nacional de Elecciones (JNE). En effet, malgré sa prise de distance, mesurée et stratégique, avec son père, Alberto Fujimori  – condamné à 25 ans de prison pour corruption et violation de droits de l’homme, notamment pour la mise en place d’escadrons de la mort – elle incarne encore, avec son frère, les années noires et les crimes de son père. Dans un processus électoral fortement décrié, sa disqualification aurait pourtant sans doute définitivement discrédité les élections péruviennes du 10 avril… Une véritable épreuve pour la « jeune » démocratie péruvienne qui, malgré ses succès économiques, peine à s’affirmer depuis la chute du régime autoritaire d’Alberto Fujimori.

 

Keiko Fujimori – Crédit photo : Congrès de la République du Pérou/Flickr

Keiko Fujimori – Crédit photo : Congrès de la République du Pérou/Flickr

 

Au Pérou, un cycle de mobilisations s’est ouvert ces dernières semaines en rejet de la candidature de Keiko Fujimori, et les principales villes du pays (Lima, Arequipa et Cusco) ont même connu des heurts violents. La mobilisation du 5 avril, à quelques jours  des élections, s’annonce massive. La date est symbolique : il y a 24 ans avait lieu l’« autogolpe » (autocoup d’État) : le Président d’alors Alberto Fujimori – avec le soutien des Forces armées – mettait en suspens la Constitution, dissolvait le Parlement, démettait certains juges de leurs fonctions, « réorganisait » le pouvoir judiciaire, concentrant tous les pouvoirs autour de l’exécutif, démantelait les institutions et les partis d’opposition, et, surtout, lançait son projet autoritaire consacré en 1993 par l’adoption d’une nouvelle Constitution – toujours en vigueur malgré la chute de son régime.

Cet héritage, ce « fardeau » – l’autoritarisme populiste et néolibéral des années 1990 –, explique paradoxalement à la fois le rejet et les intentions de vote en faveur de Keiko Fujimori. En effet, une part non négligeable de l’électorat péruvien garde un bon souvenir de certaines réalisations de son père, et lui manifeste son soutien car elle dénonce avec véhémence la corruption et l’inefficacité des institutions ; pour d’autres encore c’est Fujimori, et sa libéralisation à marche forcée de l’économie (déréglementation, privatisations, discipline budgétaire, etc.) sous l’égide du FMI, qui a permis de vaincre la crise économique des années 1980 et de poser les bases de la croissance économique des années 2000. Ainsi, pendant quelques mois le spectre de l’élection dès le premier tour de Keiko Fujimori a même plané sur le scrutin, traduisant non seulement une offre électoral décevante mais aussi le bon accueil de son discours politique. Au 20 mars, la candidate qui polarise le plus les électeurs était créditée de 33,8 % au premier tour.

Le fujimorisme de Keiko : un populisme structuré

À la différence des autres candidats en lice, Keiko Fujimori est la seule à disposer d’une structure partisane solide et enracinée – voilà dix ans qu’elle fait campagne dans une « démocratie sans partis politiques » ! Comptant sur un programme néolibéral assumé, elle est aussi porteuse d’un conservatisme autoritaire marqué par la concentration du pouvoir autour de sa personne. Ce mélange entre conservatisme politique et libéralisme économique rencontre du succès, aussi bien chez le patronat que les laissés-pour-compte de la croissance macroéconomique. En effet, ces dix dernières années, la croissance moyenne du PIB péruvien a été de 6 %, mais si la pauvreté est en net recul, les inégalités ne cessent de s’accroître.

Fruit d’un long travail sur le terrain, Keiko Fujimori a su réactiver les réseaux de son père et donner un avenir politique au fujimorisme, qui sous son père était, plutôt, une entreprise d’annihilation des partis politiques et de la démocratie. Son mouvement parvient ainsi à traverser les différentes lignes de fracture géographiques et sociales du pays – seul le Sud (23 % de l’électorat) la rejette encore complètement. En termes sociologiques, le fort de son électorat se trouve dans les catégories populaires urbaines (les bidonvilles, « los cerros », « les asentamientos humanos ») véritables bastions du vote fujimoriste, favorables à la « mano dura » (la manière forte) qui n’ont pas oublié les progrès des années 1990 (électrification, accès à l’eau potable, etc.).

Bien qu’elle demeure encore solidaire de son père – qu’elle considère, à l’instar de beaucoup de Péruviens, comme le « sauveur » victorieux de la guérilla du Sentier Lumineux – Keiko Fujimori a pris de la distance avec lui, consciente que ce lien lui avait coûté l’élection présidentielle de 2011. En effet, le rejet du fujimorisme et de ses propositions autoritaires lui avait valu la défaite alors que les corporations garantes de l’orthodoxie néolibérale, les grands groupes médiatiques et la Confiep, Medef local, la soutenaient.

Alberto Fujimori : l’aporie du fujimorisme

En octobre dernier, invitée à Harvard, Keiko Fujimori reconnaissait les bienfaits de la Commission de la vérité et de la réconciliation (CVR) dont le rapport de 2003 signalait les violations systématiques des droits de l’homme par l’État fujimoriste. Dans la foulée, Keiko excluait de ses listes parlementaires certaines figures de la vieille garde fujimoriste, s’attirant par la même occasion les foudres des inconditionnels de son père. Malgré ce revirement apparent, le discours de Keiko Fujimori demeure révisionniste : elle pointe les « erreurs » de son père tout en niant ou éludant les crimes commis sous sa présidence. C’est le cas du programme de stérilisations forcées (300 000 femmes furent stérilisées contre leur gré pour lutter contre les « causes démographiques » de la pauvreté), de l’autogolpe de 1992, de la répression de la société civile, de l’utilisation des médias comme moyen de contrôle et de déstabilisation sociale, ou encore du dénigrement de la politique en vue d’instaurer une « démocratie de basse intensité ». Son attitude ambivalente et sa culture politique autoritaire – intrinsèque au fujimorisme – font craindre pour l’État de droit si elle venait à être élue, d’autant qu’elle a longtemps fait campagne pour que la grâce présidentielle soit accordée à son père. Comme le signale Steven Levitsky, politologue états-unien, pour espérer l’emporter au second tour du 5 juin 2016 elle devrait encore orchestrer son « moment Le Pen ».

Malgré les sondages qui la prédisent vainqueur, la victoire de Keiko Fujimori est loin d’être assurée, surtout que le paysage politique a changé depuis 2011. Aujourd’hui, il n’y a plus de proposition de gauche qui « menace » le système économique, comme le faisait craindre à certains, de manière irrationnelle, l’affinité « chaviste » d’Ollanta Humala (2011-2016). Tous les candidats proposant la continuité du modèle économique – en cela ils sont interchangeables –, il est probable qu’aujourd’hui les grands groupes économiques n’apportent plus leur soutien à Keiko Fujimori et fassent le choix d’un candidat moins polarisant. Du côté de la société civile, la mobilisation est à l’ordre du jour car sa victoire reviendrait à réhabiliter le gouvernement autoritaire, corrompu et sanguinaire de son père.

Rien n’est donc encore joué pour les élections à venir. La désapprobation de Keiko Fujimori se manifeste avec force, et il est même possible que des magistrats fassent appel de la décision de justice du JNE et que sa participation aux élections soit à nouveau compromise.

Enfin, même si, pour l’instant, les votes semblent vouloir se porter sur cette candidate de « droite », l’électorat péruvien tend généralement à préférer des candidats de centre gauche (Toledo, Humala, García).