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09H38 - mardi 8 mars 2016

« Être une femme n’a jamais fait partie de la conscience que j’ai de moi-même »

mardi 8 mars 2016 - 09H38

Par son immensité, par la diversité complexe qui en découle, la condition féminine en Inde ne peut se résumer à un singulier trompeur. Castes et classes s’y conjuguent mais ne se confondent pas ; elles font de la perception de la femme le fruit d’un dialogue entre économie, religion et histoire. Comprendre la condition féminine, c’est donc avant tout accepter la complexité d’un pays ou évoluent ensemble des femmes aux modes de vie « occidentalisés » ou plus traditionnels, des femmes revendiquant la différenciation de leur rôle dans la société ou recherchant une place identique à celle des hommes. Comprendre la condition féminine, c’est refuser la vision pessimiste d’une violence obscurantiste généralisée.

Crédit photo : Wikimedia Commons

Crédit photo : Ipsita Kabiraj

 

Mridu Rai est professeur d’histoire politique à l’université de Presidency, à Calcutta. Après avoir étudié à la Jawarhal Nehru University à Delhi puis à Columbia à New York, elle a enseigné dans plusieurs universités américaines – Yale, Tufts, Columbia – et au Trinity College, à Dublin, avant de revenir en Inde en 2014. Rencontre.

 

Vous avez vécu de longues années aux États-Unis, vous avez enseigné en Irlande, êtes venue en France… diriez-vous que la perception des femmes en Inde diffère de celle que vous avez pu observer à l’étranger ?

Non, je ne dirais pas cela. Vous savez, j’ai reçu exactement la même éducation que mon frère, avec qui j’ai seulement un an d’écart. Mes parents n’ont jamais voulu faire peser sur moi de restrictions que mon frère n’aurait pas connues. Quand je devais rentrer à telle heure un soir, mon frère devait en faire autant, et les tâches ménagères ont toujours été partagées… Certes, des membres de ma famille différaient en cela un peu de nous, ma grand-mère par exemple – mais mon sexe n’a jamais été l’enjeu, le problème majeur pour moi.

Mes parents m’ont toujours dit : « Le mariage n’est pas une nécessité. L’éducation en est une. »

 

Après votre master à la Jawaharlal Nehru University (JNU) à Delhi, vous êtes partie vivre à New-York. En tant que femme, cela a-t-il été un grand changement ?

Beaucoup de choses semblaient plus naturelles à New York. A Delhi, vous ne fumez pas toute seule dans la rue en faisant une pause sur un trottoir. Les gens vous fixent immédiatement ! À New York, je pouvais le faire sans que cela n’attire l’attention de personne – il n’y avait là rien d’inhabituel. La liberté était partout, y compris à l’extérieur.

 

Pensez-vous que la profession de votre père – diplomate – ou plus largement votre milieu social et éducatif ont contribué à faire de vous une exception ?

Durant toutes mes années d’études, je ne me suis jamais considérée comme telle. J’ai grandi avec des amies qui pensaient comme moi, avec des amis qui ne me voyaient pas comme ayant moins de potentiel ou d’intérêt que les autres parce que j’étais une femme. À table, le soir, les conversations tournaient autour de la politique, et mon père discutait avec moi sans penser à adapter un discours qui serait trop compliqué. Bien sûr, il y avait dans mes classes des personnes qui venaient de milieux bien plus conservateurs que le mien, mais cela ne m’arrêtait pas et je n’étais pas la seule. J’évoluais avec des femmes exactement comme moi, aspirant à être indépendantes et libre-penseuse. Je n’ai d’ailleurs jamais pensé à me spécialiser dans des études « féministes », ou sur la condition des femmes, car cette condition ne m’a jamais affectée. Être femme n’a jamais fait partie de la conscience que j’ai de moi-même. 

 

L’Inde est pourtant souvent dépeinte comme le « pays qui n’aime pas les femmes ». Les médias européens dépeignent régulièrement l’Inde comme le pays aux viols collectifs, où les femmes restent confinées dans des campagnes reculées, soumises à un patriarcat violent et obscurantiste. Comment peut-on expliquer un tel traitement de ce sujet ?

Je crois qu’avant tout c’est le sensationnalisme qui prévaut. Vous savez, les journaux indiens en font autant. Le caractère exceptionnel fait vendre, et c’est une réalité qui est valable partout et passe parfois devant d’autres aspects. Quand j’étais en Irlande, beaucoup de personnes sont effectivement venues me trouver lorsque l’histoire de viols collectifs à Delhi a été largement diffusée dans les journaux. Que dire, à part que j’étais aussi horrifiée qu’eux ? Mais ces types de violences ne font pas partie uniquement de la réalité indienne.

Un type de violence est néanmoins très peu, sinon pas, relayé dans les médias. Il s’agit de la violence intercastes. En Inde, toutes les trois minutes, une Intouchable est violée. Le droit de cuissage, dans certaines communautés, existe encore. Ces agressions, commises par des membres de castes supérieures, bénéficient de la complicité de tout un système englobant les victimes, les agresseurs et les médias. Un article traitant de la question sera publié dans les heures à venir.

 

Et pourtant, signe du contraste saisissant entre ces diverses « conditions féminines », l’Inde avait, dès 1966, une femme Premier ministre… l’arrivée au pouvoir d’Indira Gandhi, après son père Nehru, a-t-elle eu des conséquences sur la place de la femme en Inde ?

Bien sûr, l’accès d’une femme au pouvoir a été un grand évènement pour cette génération ! Mais cela ne faisait pas pour autant d’Indira une figure d’exception. C’était au contraire un exemple de plus, pour nous femmes, de ce que notre métier et notre réussite ne dépendaient que de nous. Indira a d’avantage renforcé l’idée de la liberté de la femme qu’elle n’en n’a été l’origine.

Le fait qu’Indira Gandhi était la fille de son prédécesseur, Nehru, lui a servi pour accéder au pouvoir. Mais rapidement ses réalisations ont nettement plus compté pour sa reconnaissance que son ascendance. Aujourd’hui elle est surtout connue pour ce qu’elle a fait, par exemple pendant l’état d’urgence. Son fils, Rajiv Gandhi, a l’inverse est plus considéré pour son ascendance que son action.

 

Comment réussir à percevoir depuis l’étranger la condition des femmes dans un pays aussi immense et d’une diversité aussi complexe que l’Inde ? Quelles sont les différences, les lignes de clivages ?

Il existe un écart considérable entre les villes et les campagnes, bien sûr. Mais même les grandes villes ne partagent pas une seule et même perception de la femme, une condition féminine. Bombay, New Delhi ou Calcutta sont ainsi trois métropoles absolument différentes. Cela dépend avant tout de l’histoire de ces villes, et de la place qu’elles occupent dans le pays. Bombay a toujours été l’endroit où se trouve l’argent, tandis que Delhi est le centre politique. Cela implique des différences considérables en termes d’ouverture à l’étranger, à la culture occidentale. L’économie y joue un rôle crucial, tant dans les comportements que dans les idées qui la soutiennent ou en découlent. À Delhi, les mœurs, les formes de divertissement sont longtemps restées conservatrices, alors que les idées politiques qui y naissaient ne l’étaient pas forcément. Ce qui a provoqué un changement considérable pour les femmes, c’est l’émergence des call centers dans les années 1990. Pour y travailler, les femmes devaient passer la nuit hors de leur foyer. Le matin, elles rapportaient l’argent qu’elles avaient gagné et qui devenait indispensable. Leur travail a donc peu à peu impliqué un changement d’équilibre, qu’une vie exclusivement de mère ne leur aurait pas apporté. C’est donc bien grâce à l’économie, au travail, que les femmes obtiennent et font accepter de nouvelles pratiques.

La socialisation et l’histoire des États impliquent également des différences dans les comportements, les attitudes. Calcutta est par exemple considérée comme une ville particulièrement confortable, agréable pour les femmes. On dit que dans les bus les hommes leur céderont plus facilement leur place. Mais la désindustrialisation actuelle ralentit l’intégration de certaines pratiques au quotidien, comme la vie nocturne par exemple. Celle de Bombay, par le nombre de ses soirées ou de ses discothèques, n’a au contraire rien à envier à celle des villes européennes ! L’histoire d’une ville, son économie, son ouverture à l’étranger, son secteur d’activité et ses liens avec le reste du pays sont donc déterminants et pour la perception des femmes et pour leurs différentes libertés.

Le conservatisme de certaines visions de la femme peut-il être assimilé à une caste en particulier ?

La caste n’explique pas tout, il faut la mettre en perspective avec la classe sociale. Un brahmane[1] pauvre peut avoir une vision extrêmement conservatrice ou traditionnelle de la femme, tandis que les classes moyennes – toutes castes confondues – vont avoir une vision plus proche de celle des pays étrangers. Mais ce qui est vrai – même si cela n’est pas caractéristique de l’Inde seulement –, c’est que les femmes, dans nombre de milieux, continuent d’être perçues comme les transmetteurs de la culture et des traditions du pays.

 

Quel rôle joue l’hindouisme dans cette vision ?

Certaines dimensions de l’hindouisme glorifient la femme en même temps qu’elles la confinent dans un rôle. Les femmes y sont par exemple dépeintes comme des déesses, à qui le respect est donc dû, mais qui sont responsables avant tout du foyer et de sa prospérité.

 

Que peut-on penser de l’action menée par le gouvernement actuel de Narendra Modi, lié à la religion hindoue ? Fait-il quelque chose pour améliorer la sécurité des femmes ou changer certaines mentalités ?

Cela ne me semble pas être une de ses priorités. La croissance économique et l’assainissement de l’Inde sont les deux grandes matrices de son action. Mais certaines mesures, concrètes, ont été prises et cela me semble, en dehors de toute idéologie partisane, être une bonne chose. L’installation de toilettes pour les filles dans les écoles était nécessaire, et le gouvernement l’a mis en œuvre. Concernant les conservatismes, les communautés patriarcales, il faut encore attendre. L’Inde est un pays qui change lentement.

[1] Caste supérieure