Monde / World
France /
09H47 - jeudi 3 mars 2016

« La lutte pour les droits des femmes doit se mener sur tous les fronts »

jeudi 3 mars 2016 - 09H47

Malgré la loi sur la parité et les efforts, sincères ou non, menés pour l’appliquer, les femmes sont sous-représentées au sommet des hiérarchies. L’égalité des femmes n’est pas une partie gagnée. Pour Hélène Conway-Mouret, elle se joue en premier lieu dans les mentalités.

 

Helene Conway-Mouret - Crédit photo : tous droits réservés

Helene Conway-Mouret – Crédit photo : tous droits réservés

 

Sénatrice depuis 2011, membre de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, et vice-présidente de la délégation aux Droits des femmes et à l’Égalité des chances, Hélène Conway-Mouret n’hésite pas à se déplacer pour se rendre compte par elle-même des réalités du terrain. Ainsi, au mois de janvier, est-elle allée visiter, entre autres, la « jungle » de Calais puis le Centre d’hébergement et de réinsertion sociale des Lucioles à Nice. Au cours de son mandat de ministre déléguée aux Français de l’étranger – jusqu’en 2014 – elle s’était emparée du problème des mariages forcés.

 

Entretien avec Hélène Conway-Mouret à quelques jours de la Journée internationale des droits des femmes.

 

On a du mal à imaginer le mariage forcé compatible avec la réalité française contemporaine, qu’en est-il dans les faits ? Et quelle a été la nature de votre action pour le combattre ?

Helene Conway-Mouret - Crédit phot : tous droits réservés

Helene Conway-Mouret – Crédit phot : tous droits réservés

En 2012, sensibilisée au problème par des associations, j’ai rencontré des victimes. J’ai écouté leurs histoires d’une violence inouïe. Il était temps d’agir. La Grande-Bretagne, investie dans cette mission depuis plus de 5 ans, sauvait déjà chaque année des milliers de personnes alors qu’en France nous n’étions informés que d’une dizaine de cas. Nous avons abordé le sujet sous trois angles. Premièrement, la détection. Je suis allée à Londres pour une journée de rencontres au Forced Mariage Unit (Unité du mariage forcé) au sein du Home Office (ministère de l’Intérieur). Ils étaient très avancés sur la question. Deuxième volet, l’aide aux victimes. Comme les histoires de mariages forcés se déroulent pour la plupart à l’étranger, il fallait s’intéresser à l’accueil et au soutien des victimes sur place. Les agents consulaires étaient en général démunis face à ce genre de situations. Nous avons donc établi un module de formation et de sensibilisation pour les y préparer avant leur départ en poste. Ensuite, est venu le travail d’identification des associations afin d’organiser une chaîne humaine autour des victimes et accompagner celles et ceux (il y a aussi de jeunes hommes, même si très peu nombreux, parmi les victimes) qui voudraient revenir en France. Enfin, nous avons inséré un article dans la loi de 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Aujourd’hui forcer quelqu’un au mariage est passible de 3 ans de prison ferme et de 45 000 euros d’amende. La gravité de la pratique a donc été reconnue. Mon seul regret est qu’on n’en ait pas assez parlé parce que le sujet est tabou et risquait d’être « récupéré ». Alors qu’il ne devrait susciter aucune polémique car cette pratique est inacceptable.

 

En tant que vice-présidente de la délégation aux Droits des femmes, vous êtes allée visiter la tristement célèbre « jungle » de Calais, qu’y avez-vous appris ?

Selon les chiffres dont nous disposons, les camps de migrants à Calais comptent 1 000 femmes et 120 jeunes filles en tout. Elles y représentent environ 10 % de la population. Leur situation est extrêmement difficile. Victimes de toutes sortes de maltraitances et de violences, elles sont de plus exposées à des risques de trafics d’êtres humains. Dans cette sorte de décharge à ciel ouvert, elles n’osent pas sortir seules. La délégation aux Droits des femmes a produit un rapport sur la traite qui sera présenté début mars.

 

Alors qu’elles représentent plus de la moitié de la population (51,3 %), un quart des parlementaires seulement sont des femmes (25 % pour le Sénat et 26,86 % pour l’Assemblée nationale). Est-il aussi difficile qu’on le dit d’être une femme en politique ?

Pour les femmes, à tous les niveaux les choses sont plus difficiles. Pas plus en politique qu’ailleurs. J’ai travaillé avec des associations de femmes hauts fonctionnaires. Elles gagnent en moyenne 25 % de moins que leurs collègues masculins. Il y a plusieurs raisons à cela. L’une d’elle, qui me semble importante, est le système de promotion. En France, on est promu à l’ancienneté. Or les femmes interrompent souvent leur carrière pour s’occuper de leurs enfants. Elles sont donc forcément lésées par ce système, créé par les hommes pour les hommes. Mais pour moi, le problème de l’égalité hommes/femmes est avant tout une question de mentalité. Si les gens, hommes et femmes, pensaient réellement que les femmes sont égales aux hommes, elles auraient tout naturellement les mêmes droits. C’est donc à mon avis au niveau idéologique que des progrès restent à faire.

 

Que pensez-vous de l’intégration du principe de déchéance de nationalité dans la Constitution ?

Je suis contre et je voterai contre. Je soutiendrai un amendement pour la suppression de l’article 2. Cette mesure qui ne rassure personne en a blessé des millions. Par ailleurs, il s’agit d’une rupture d’égalité. Le gouvernement a été à l’écoute en retirant la mention des binationaux mais le parti Les Républicains entend revenir au Sénat au texte initial. Je suis d’accord pour encadrer l’état d’urgence mais contre cet article dans sa totalité. D’ailleurs, les Canadiens qui avaient en 2015 voté pour la déchéance de nationalité pour les binationaux terroristes sont en train de revenir dessus. Un exemple à suivre…

 

Propos recueillis par Catherine Fuhg