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16H39 - mardi 16 février 2016

Réflexions sur la Syrie en ce jour ensanglanté

mardi 16 février 2016 - 16H39

Les bombardements d’hôpitaux, de milices kurdes, de villages, ont mis fin aux illusions d’un cessez-le-feu miracle. Cette guerre est d’une cruauté cynique, dans laquelle les cyniques eux-mêmes paraissent ridicules face à la souffrance générale.

Militaire en Syrie - Crédit photo : Béatrice Dillies / Flickr CC

Militaire en Syrie – Crédit photo : Béatrice Dillies / Flickr CC

On a eu brièvement l’espoir d’une « cessation des hostilités » entre les forces armées de Bachar al-Assad et celles de la rébellion moins Daech. Les parrains de cet effort, John Kerry et Sergueï Lavrov, ont fait mine d’y croire mais aujourd’hui il n’en reste déjà que des lambeaux. Car la situation en Syrie se dégrade, la guerre s’intensifie sans signe de relâche.

Pire, les bombardements russes semblent avoir atteint des niveaux inédits. Où bombardent-ils ou plutôt qui bombardent-ils est la question brûlante. Le 9 février à Alep, l’aviation russe a pilonné un hôpital de Médecins sans frontières, faisant trois morts et six blessés et ne laissant que des ruines. Ici, le Kremlin plaide innocent : sûr, ce n’était pas eux. Après les tirs américains, contre un hôpital de MSF à Kunduz  en Afghanistan, qui ont fait 22 morts en octobre dernier, impossible de prétendre que les hôpitaux sont véritablement des sanctuaires. L’aviation américaine a avoué, et Obama présenté ses excuses à MSF. Combien de temps faudra-t-il attendre pour que l’auteur des attaques hospitalières à Alep se nomme et s’excuse à son tour ? Difficile à prévoir surtout si ce sont les russes : ils n’ont pas l’excuse facile.

Plus importante que l’honneur à sauver, la stratégie à sauvegarder. Les bombardements d’hôpitaux partout en Syrie sont devenus la norme. Dans ceux qui sont touchés, toujours, des rebelles sont soignés. De là à y voir une sorte de modus operandi des deux seules aviations pro-gouvernementales – la syrienne et la russe – il n’y a pas même un pas à franchir : le penser, c’est le comprendre ! Il faut aussi comprendre que les bombardements d’hôpitaux poussent les populations à la fuite de façon certaine et massive.

Parallèlement, l’aviation turque bombarde les positions dites « kurdes » à l’intérieur de la Syrie. Ce qui étonne : le bombardement à l’intérieur, non plus sur la frontière. Le président Recep Tayyip Erdogan n’hésite pas à placer la milice YPG (affiliée au parti kurde syrien PYD lui-même affilié au PKK turc) au même niveau moral que Daech. C’est-à-dire à la traiter en terroriste. En Syrie, même les mots perdent leur sens.

La voie à suivre pour les Occidentaux n’est pas claire : Paris et Washington condamnent les bombardements turcs et russes à la fois, alors qu’Ankara et Moscou s’invectivent sur leur barbarie respective. La guerre en Syrie est multibande, et on le constate maintenant de manière plus nette que jamais. Les flots de réfugiés ne cesseront de gonfler, tant que l’on restera dans un jeu de médiation et non de diplomatie pure et dure. C’est-à-dire qu’à Moscou, Washington, Ankara, Téhéran, Paris, Riyadh, Doha, Bagdad, il faudrait que l’on s’efforce d’imposer un Yalta implacable mais vivable pour le Moyen-Orient, ou bien que l’on accepte de laisser décider les armes. Alors les cimetières de Syrie déborderont et l’Europe aura bien davantage encore de réfugiés à accueillir.