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11H20 - jeudi 4 février 2016

Suicide d’un Intouchable : la caste, ce cauchemar de l’Inde moderne

jeudi 4 février 2016 - 11H20

Son visage est sur tous les murs de l’université. À ses côtés, des slogans en bengali, en hindi, en anglais. On parle peu de suicide, mais le mot « meurtre » est sous tous les pinceaux.

 

Manifestation en faveur de - Crédit photo : DR

Manifestation en faveur de Rohit Vermula – Crédit photo : DR

 

Dans le hall de l’université de Presidency, à Calcutta, sur des châles en laine et parmi les chiens sans maîtres, des étudiants sont allongés. Ils ont passé la nuit ici et mènent symboliquement une grève de la fin : hier devant les caméras, ce matin devant les étudiants, peu étonnés, ou simplement ceux qui s’arrêtent. Manifestations et grèves étudiantes sont si nombreuses, mais la cause des protestations de ces derniers jours est sur toutes les lèvres, sur tous les écrans, sur tous les murs.

Rohit Vemula était un doctorant à l’université d’Hyderabad. Enfant d’une mère de caste inférieure, recueillie mais traitée en servante par une famille de position supérieure, les études de Rohit sont devenues en l’espace de quelques jours le symbole d’un combat, et sa mort, le 17 janvier, la preuve d’une défaite dont il est loin d’être la seule victime. Rohit était un intouchable, un « dalit ». Suite à une altercation avec le syndicat étudiant proche du BJP – parti du gouvernement – en août 2015, le directeur de l’université avait suspendu nombre de ses droits, ainsi qu’à quatre autres étudiants dans la même situation et de la même caste. Interdit d’accès à l’internat, coupé de l’administration, le jeune homme avait demandé la clémence de son directeur en décembre 2015 – sans résultat. Le dimanche 17 janvier, il a été retrouvé mort, pendu dans la chambre d’un ami de l’internat. Une lettre écrite pour expliquer son acte a été retrouvée, et partagée des centaines de fois sur les réseaux sociaux et dans la presse. Refusant d’imputer à quiconque la responsabilité de son acte, l’étudiant invoque plutôt un malaise irréductible, une difficulté insondable à vivre. Mais ces quelques lignes enflamment le Net et engendrent les protestations. Comme un rappel amer et ignoble d’un fardeau dont l’Inde n’arrive pas à se défaire.

Officiellement, les castes sont abolies par la Constitution indienne depuis 1950. Rédigée et défendue par Ambedkar, fervent partisan de la lutte pour l’indépendance en profond désaccord avec les pratiques et conceptions de Gandhi, la Constitution est censée abolir tout système de discrimination et met fin au système matriciel, religieux et social de l’hindouisme. Lui-même dalit, Ambedkar, contrairement à Gandhi, était fermement convaincu de l’incompatibilité des castes avec un hindouisme moderne. Ambedkar, qui considérait ce système comme le plus farouche obstacle au mérite et à l’auto-détermination – alors que le Mahatma prétendait uniquement mettre fin à l’intouchabilité en maintenant les castes –, reste pour un très grand nombre d’Indiens le véritable défenseur des plus faibles et des discriminés. Face à un tel drame, sa mémoire est sans cesse invoquée, et son héritage rappelé et confronté aux constats actuels. Depuis deux ans, 18 étudiants dalits se seraient suicidés. Au-delà du système de quotas – contesté y compris par certains dalits – maintenu par le gouvernement, les manifestants demandent une action politique plus forte, et ont d’ores et déjà provoqué le départ « pour une durée indéterminée » du directeur de l’université.

 

Les castes, ce fardeau que le gouvernement voudrait oublier

Une fois n’est pas coutume, le Premier ministre Narendra Modi s’est fait attendre pour s’exprimer. Lors d’une cérémonie à l’université Ambedkar de Lucknow, le 23 janvier, celui qui est aussi le leader du BJP a tenu à exprimer sa peine, face à une jeunesse sceptique : « Je suis fier que l’Inde soit une nation de la jeunesse ; ses rêves et sa détermination sont jeunes […] Mother India a perdu un enfant. Raisons et politiques mises de côté, la vérité est qu’une mère a perdu un enfant. Je ressens de très près son agonie. » Métaphore souvent utilisée par politiciens et journalistes, l’expression « Mother India » témoigne du rapport fusionnel entretenu entre les habitants et leur nation. Elle implique également une forme de responsabilité, et c’est sans doute de cette dimension que le Premier ministre a voulu se rendre solidaire. Une intention accueillie par des sifflets et de nouveaux slogans contre le gouvernement. Parti nationaliste, le BJP est proche des mouvements issus de l’hindutva, mouvance de l’hindouisme fondamentaliste faisant précisément de l’hindouisme « la nation de l’Inde ». C’est bien cette proximité, et la faiblesse des réactions passées du Premier ministre face à des crimes commis par ces mêmes fondamentalistes, qui lui sont reprochées.

Face aux multiplications des manifestations dans plusieurs États, le gouvernement a nommé une commission d’enquête, dirigée par le juge Ashok Kumar Roopanwal. Chargée d’éclaircir les raisons ayant poussé Rohit au suicide – celles invoquées par sa lettre sont d’ores et déjà instrumentalisées par les mouvements sociaux –, la commission devra aussi d’établir un protocole pour sensibiliser les administrations universitaires aux problèmes des étudiants socialement défavorisés. Mais beaucoup n’attendront pas les résultats de l’enquête qui devraient être publiés d’ici trois mois. La conviction que l’appartenance à une caste demeure un élément indissociable de la société indienne apparaît comme un fardeau oublié par le gouvernement. Tragiquement, ce fardeau pose pourtant la question d’un hindouisme moderne, aux fondements parfois jugés incompatibles avec les idéaux d’autodétermination, d’égalité et de liberté défendus aux lendemains de l’indépendance : douloureuse aujourd’hui, cette question attend une réponse profonde, déterminée, efficace. L’attente est importante. L’exigence d’une population meurtrie, encore plus.