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15H16 - mercredi 3 février 2016

Usines autogérées, le modèle argentin

mercredi 3 février 2016 - 15H16

En 2001, l’Argentine a vécu une crise économique d’une ampleur sans précédent, le contrôle des capitaux entraine alors la chute d’une dizaine de gouvernements successifs, répudiés tour à tour par la rue. Le mécontentement social explose après une décennie de réformes néo-libérales menées au bulldozer : les privatisations de pans entiers de l’économie et les politiques anti-inflationnistes vont fortement peser sur le niveau de vie de la population à partir de la deuxième moitié des années 90. Bientôt l’Argentine, qui était fière de présenter des indicateurs sociaux similaires à ceux des pays européens (industrialisation, éducation, mortalité, revenus, etc.) voit son modèle social s’effondrer. Au cœur de la crise, l’État providence se rétracte et l’économie se désindustrialise au moment même où le chômage fait son apparition et que le salaire réel de la population chute fortement. C’est alors que de nombreuses usines argentines mettent la clé sous la porte dans des conditions plus ou moins frauduleuses. L’évasion de capitaux était massive et certains propriétaires disparaissaient pour ne pas avoir à payer les dettes de leur entreprise en faillite, parfois en emportant pendant la nuit les machines hors des locaux.

 

Jeunes travailleurs résistant à l’expulsion par la force de la police, dans l’usine Burkman à Buenos Aires, Argentine. Crédit photo : Oriana Eliçabe / Flickr CC

Jeunes travailleurs résistant à l’expulsion par la force de la police, dans l’usine Burkman à Buenos Aires, Argentine. Crédit photo : Oriana Eliçabe / Flickr CC

 

Face à cette situation, des collectifs d’ouvriers se créent pour sauvegarder leurs emplois. Ils décident alors de relancer eux-mêmes la production afin d’assurer la subsistance de leurs familles, sans l’appui d’un repreneur. Les médias ont à l’époque largement diffusé les images spectaculaires d’ouvriers campant durant des mois à l’intérieur de leur usine pour exiger une possibilité légale de reprise de l’activité. Ces expériences, popularisées entre autre par le documentaire « The taken » de Naomi Klein et Avi Lewis, ont attiré l’attention du monde entier par leur ampleur car ce sont plus d’une centaine d’entreprises qui ont été « récupérées » entre 2001 et 2004. Elles ont d’autre part alimenté l’imaginaire (et parfois les fantasmes) d’une génération de militants altermondialistes qui y voyaient l’émergence d’une alternative autogestionnaire à la mondialisation néolibérale.

Si le phénomène a peu à peu disparu des « unes » médiatiques, il reste toujours d’actualité. En effet, les entreprises récupérées par les travailleurs continuent de se multiplier dans le pays puisqu’elles sont passées de 164 en 2004 à 311 en 2014. Selon le programme Facultad Abierta de l’université de Buenos Aires, ce sont majoritairement des PME d’une trentaine de membres, embauchant au niveau national 13500 personnes. Leur situation reste bien sûr difficile du fait du poids de leurs origines sur leur développement : les ouvriers ont dû reprendre leurs entreprises en faillite, sans capital de départ et sans équipe dirigeante. Elles restent d’autre part souvent dépendantes de procédures d’expropriation lentes, étant donné que la justice ne leur concède la plupart du temps que l’usufruit de l’usine. Ce statut par définition révocable met en péril la pérennité du projet en cas de retour des anciens propriétaires. Pourtant, beaucoup de chemin a été parcouru en une décennie : la plupart d’entre-elles se sont consolidées et ont réussi à reconstituer un fond de roulement suffisant pour se libérer peu à peu du travail à façon, elles dégagent des excédents et arrivent à faire vivre leurs membres, voire à embaucher dans quelques rares cas.

Au-delà de la ténacité de ces projets dans une situation économico-juridique tendue, ce sont les nouvelles formes d’organisation du travail qui attirent l’attention et peuvent inspirer les pratiques d’économie sociale et solidaire autour du monde. Le format coopératif instaure une forme de propriété collective de l’entreprise qui, associé à l’histoire de la lutte pour la récupération, bouleverse complètement les hiérarchies traditionnelles. Les nouveaux leaders qui ont émergé de la période d’occupation assoient leur légitimité sur des bases nouvelles. Ainsi, la plupart d’entre eux ne faisaient pas partie des encadrants de l’ancienne entreprise ni n’avaient eu de responsabilités syndicales. Cette promotion d’ouvriers au sein de l’organigramme ne se déroule évidemment pas sans heurt, car ils doivent relever le défi de se former à la gestion et à la vente des produits, eux que l’ancienne organisation du travail cantonnait à un maillon spécialisé du processus de production.

S’il existe autant de modes d’organisation qu’il existe d’entreprises récupérées, nombre d’entre elles font massivement usage de l’assemblée générale pour valider les décisions stratégiques, une partie non négligeable d’entre elles allant même jusqu’à organiser plusieurs assemblées par mois. Cette nouvelle valorisation de la parole individuelle s’accompagne d’une transformation de la position subjective du travailleur dans l’usine : celui-ci est désormais co-responsable de sa réussite. Cette nouvelle posture amène parfois à prendre des décisions difficiles qui nécessitent un collectif fortement conscient de ses intérêts, par exemple quand il faut se résoudre à des diminutions de salaire au nom de la recapitalisation de l’entreprise. Mais cette nouvelle conscience permet aussi l’émergence d’un modèle social plus égalitaire puisque la moitié des entreprises récupérées ont choisi de mettre en place l’égalité de revenus, les autres pratiquants des échelles de salaires beaucoup plus réduites que dans les entreprises privées classiques.

Ces expériences originales et particulièrement vivantes nous parlent donc au-delà de l’Amérique Latine. Elles ont une résonnance particulière dans nos sociétés vivant sous la contrainte du chômage et au sein desquelles la jeunesse aspire de plus en plus à une transformation des hiérarchies traditionnelles au sein de l’entreprise.

C’est pourquoi l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine organise, en partenariat avec les éditions Syllepse, une discussion autour du livre « Occuper, Résister, Produire. Autogestion ouvrière et entreprises récupérées en Argentine » d’Andrés Ruggieri. L’auteur, professeur de l’université de Buenos Aires et directeur du projet Facultad Abierta qui conseille les entreprises récupérées a accompagné ces expériences depuis leur création. Il décrit sans angélisme mais avec un réel volontarisme le fonctionnement, les dilemmes et contradictions de ces entreprises récupérées qui écrivent une nouvelle page du mouvement coopératif. L’auteur discutera avec Maxime Quijoux, sociologue spécialiste de l’autogestion ayant travaillé durant plusieurs années dans des entreprises récupérées argentines.

 

Opinion Internationale se porte partenaire média de l’événement : Présentation-débat autour du livre « Occuper, Résister, Produire. Autogestion ouvrière et entreprises récupérées en Argentine » d’Andrés Ruggieri.

Jeudi 4 février 2016 à 18h à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine (IHEAL-CREDA), 28 rue Saint-Guillaume, 75007 Paris.

Du fait du plan vigipirate, n’oubliez pas de vous inscrire à l’adresse suivante romain.descottes@yahoo.fr pour pouvoir accéder au bâtiment.