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13H22 - mardi 15 décembre 2015

Passation de pouvoir au forceps dans une Argentine scindée en deux

mardi 15 décembre 2015 - 13H22

Quoi de plus classique et insipide qu’une passation de pouvoir entre deux présidents démocratiquement élus ? Le peuple argentin gardera pourtant un tout autre souvenir que la traditionnelle poignée de main sur le parvis de l’Elysée. Les retrouvailles entre la chef d’Etat sortante, Cristina Fernandez de Kirchner, et son successeur, Mauricio Macri, n’ont pas eu lieu, ni au Congrès, ni à la Maison Rose. La photo de « Cristina » remettant les attributs – bâton et bandeau présidentiels – à celui qui avait devancé son poulain, Daniel Scioli, d’une courte tête (51% à 49%) lors de l’élection du 22 novembre, n’existe tout simplement pas. Chronique d’un rendez-vous manqué avec le vivre-ensemble.

 

Cristina Fernandez de Kirchner recevait en 2009 Mauricio Macri dans son bureau de la Maison Rose, une situation impossible pendant la transition. Crédits : Nicolas Feredjian / Flickr CC

Cristina Fernandez de Kirchner recevait en 2009 Mauricio Macri dans son bureau de la Maison Rose, une situation impossible pendant la transition. Crédits : Nicolas Feredjian / Flickr CC

 

Rupture du protocole

 

Depuis la victoire du candidat de l’alliance Cambiemos, les deux principaux concernés par la transition se sont livrés à un spectacle déplorable de chamailleries de cour d’école qui a culminé avec l’annonce de l’absence de Cristina à l’investiture de Mauricio Macri. Outre la date, préalablement fixée au 10 décembre, le déroulement de la cérémonie, le lieu, les invités, l’agenda de cette journée importante, mais aussi la transition entre ministres sortants et entrants, tout a été matière à conflit entre les camps opposés.

Ils avaient pourtant pris un bon départ. Le soir de l’élection, aucun débordement n’avait eu lieu entre les militants des deux partis dont les rassemblements s’organisaient dans deux points géographiquement très proches, en centre-ville de Buenos Aires. Et, dès l’annonce des résultats du deuxième tour, la présidente dont le parti venait de perdre les élections, avait, comme le veut la coutume, félicité le candidat libéral pour sa victoire. Elle avait même salué le caractère démocratique d’un acte électoral inédit – en référence à la première situation de ballotage dans l’histoire démocratique du pays – s’étant déroulé dans de bonnes conditions, c’est-à-dire sans fraude, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas en Argentine. Le protocole n’aura toutefois pas tenu bien longtemps et les sourires de façade sont rapidement tombés pour laisser place aux postures belliqueuses des deux protagonistes.

 

Une transition avec pertes et fracas

 

Le lendemain de l’élection déjà, la première rencontre entre Macri et Cristina donnerait le ton d’une période de transition extrêmement tendue jusqu’à son dernier jour, jeudi dernier. Ils s’étaient réunis officiellement le lundi 23 novembre pour évoquer les thèmes liés à l’alternance, dans la maison secondaire présidentielle d’Olivos, au nord de Buenos Aires. Leur échange n’aura duré que vingt minutes dans une ambiance glaciale si l’on en croit le témoignage de Mauricio Macri. Celui-ci, à sa sortie, n’avait pas caché son mécontentement en sur-jouant même l’indignation devant les médias, à qui il déclarait que « la présidente n’(avait) souhaité aborder aucun des points fondamentaux, la réunion était donc parfaitement inutile ». Le porte-parole du gouvernement, Anibal Fernandez ayant pour habitude de prendre les balles à la place de sa présidente et d’en renvoyer de plus grosses, s’était quant à lui offusqué des déclarations de Macri. Il les jugeait indignes de la part de « quelqu’un qui ne connaissait en rien la chose publique nationale et à qui la présidente pourrait tout à fait faire la leçon ». Cette réunion-éclair sera l’unique rencontre entre Mauricio Macri et Cristina Fernandez de Kirchner, après le 22 novembre.

L’ultime tentative de trouver un compromis s’est soldée par un échec puisqu’à la suite d’une conversation téléphonique la présidente a accusé son interlocuteur de lui avoir mal parlé et d’avoir élevé la voix pour imposer ses vues sur l’organisation de la passation de pouvoir. Pour éviter les contacts personnels, les équipes s’étaient trouvées dans l’obligation de dépêcher des émissaires des deux blocs pour parvenir à un accord. Celui-ci ne verra jamais le jour. Le dialogue sera totalement rompu, quelques heures après le début des négociations.

Si les fonctionnaires ont accepté de coopérer, le gouvernement en place s’est, quant à lui, rangé derrière la dirigeante encore en fonction et a refusé d’aiguiller l’équipe remplaçante avant son entrée en fonction dans les ministères, le 10 décembre. En signe de revanche, Mauricio Macri a alors annoncé par anticipation le remplacement de hauts fonctionnaires – à la Banque Centrale, à l’Autorité Fédérale des Services de Communication Audiovisuelle, entre autres – qui avaient été nommés par Cristina lors de ses mandats successifs.

 

Le bâton de président et la citrouille

 

Lorsque, quelques jours avant l’accession au pouvoir de Macri, les tensions s’étaient cristallisées autour de la question de la légitimité de l’un ou l’autre à prendre des décisions en période de transition, la justice a en dernier recours été appelée à trancher. Son verdict a surpris tout le monde : elle limitait le mandat de Cristina au jour précédant l’accession au pouvoir de Macri pour y installer un président de transition, Federico Pinedo, qui dirigerait le pays entre minuit et midi. Une situation ubuesque dont le web s’est rapidement emparée. C’est principalement sur Twitter, la communauté argentine connaît cette année le plus fort développement à l’échelle mondiale, que l’imagination des Argentins s’est exprimée. Après lui avoir créé un profil « Président Pinedo », les utilisateurs du réseau social se sont amusés à prêter à ce dirigeant de quelques heures les idées les plus fantasques pour administrer le pays. Au même moment était mis en vente, sur le ebay argentin, un bâton identique à l’attribut présidentiel que refusait de remettre la chef d’Etat encore en exercice à son successeur désigné dont elle choisit de boycotter l’investiture.

C’est sans doute l’ancienne présidente qui a le plus durement condamné la décision de justice, n’hésitant pas à parler de « coup d’Etat », une formule lourde de sens historique dans ce pays. Il aurait été, selon elle, orchestré par l’équipe de Macri avec l’appui de ce qu’elle a eu coutume de nommer dans ses affrontements récurrents avec la Justice pendant les dernières années de son pouvoir, le « Parti Judiciaire ». Sur un registre plus léger, elle déclarera à ses militants venus en masse l’écouter sur la Place de Mai une dernière fois, qu’elle était venue leur dire au revoir avant « qu’on ne (la) transforme en citrouille, à minuit ».

 

La mythique Place de Mai, mercredi 9 décembre, débordée par la foule venue acclamée la populaire présidente sortante argentine – Cristina Fernandez de Kirchner – à la veille de l’investiture de Mauricio Macri. Crédits: Justine Perez / Opinion Internationale.

La mythique Place de Mai, mercredi 9 décembre, débordée par la foule venue acclamée la populaire présidente sortante argentine – Cristina Fernandez de Kirchner – à la veille de l’investiture de Mauricio Macri. Crédits: Justine Perez / Opinion Internationale.

 

Humour mis à part, on peut tout de même se demander jusqu’à quel point le refus par les deux blocs majoritaires de suivre le protocole ne préfigure pas une incapacité à suivre les règles du jeu démocratique. Il n’y a aucun doute sur le fait que, une fois de plus, cette passation de pouvoir aura ravivé de fortes tensions entre deux fractions dominantes de la société. Il est en revanche beaucoup moins certain que le nouveau président parviendra à les réconcilier, comme il l’a promis dans son discours d’investiture, jeudi dernier.