Monde / World
12H31 - mercredi 14 octobre 2015

Sauver les Yézidis, ou que serait le Moyen-Orient sans ses minorités ?

mercredi 14 octobre 2015 - 12H31

 

Emanuela Claudia del Ré, chercheuse-professeure à l’université de Rome III et présidente de l’EPOS – une organisation travaillant dans la prévention et la résolution des conflits dans le monde – dresse un portrait de la situation que vivent aujourd’hui plusieurs milliers de Yézidis, persécutés au Moyen-Orient.

 

La communauté Yézidi est d’origine kurde, installée en Mésopotamie depuis plusieurs millénaires et présente au Kurdistan et dans le Caucase. L’origine du nom « Yézidi » est incertaine. Le terme « Yazatah » signifie, dans le langage proto-iranien, « ange » tandis que selon d’autres sources, ce nom se rapporterait au calife Yazïd 1er, deuxième calife de la dynastie Omeyyade qui règne sur le monde musulman entre 661 et 750. La religion des Yézidis, le Yezidisme, est par ailleurs l’une des plus anciennes religions monothéistes au monde, son calendrier religieux datant de 6765 années en 2015.

Si le nombre de Yézidis présents au Moyen-Orient et dans le monde est sujet à débat, on les estime à près de 500 000 membres. Une grande majorité se trouve en Irak et une part importante vivait aux abords de la ville de Sinjar, au nord-ouest du pays, avant les attaques de l’Etat-islamique en août 2014 qui ont obligé plusieurs milliers de Yézidis à fuir en direction des Monts Sinjar.

 

Une histoire marquée par les persécutions

Les attaques de Daesh envers cette communauté marqueraient la soixante-quatorzième persécution de son histoire. Dès le XVIIe siècle, les Yézidis sont victimes de persécutions. La raison viendrait du fait que leur religion accorde une place particulière au soleil, ce qui a valu au peuple Yézidi d’être considéré par l’Islam comme des « adorateurs du diable ». Par ailleurs, leur croyance en un ange déchu – Malek Tawûs, l’ange paon, symbole de la diversité – n’est pas sans rappeler l’histoire de l’ange Iblis qui, dans l’Islam, est associé à Satan.

« Il faut noter, explique Claudia Del Ré, que le yézidisme a longtemps était dépourvu de “statut légal“ aux yeux des musulmans. Si le judaïsme et le christianisme sont reconnus comme des religions officielles, ce ne fut pas le cas du yézidisme. Les persécutions ont ainsi longtemps étaient justifiées et tolérées ».

Après 2003 et la chute du régime baasiste en Irak, la liberté de culte a été accordée aux Yézidis. Cependant, depuis la prise de contrôle du territoire par les forces de l’Etat islamique, celle-ci est de nouveau proscrite. « En 2014, ce sont les persécutions à l’encontre du peuple Yézidi qui ont fait parler pour la première fois du groupe terroriste Daesh en tant qu’entité et groupe à part entière », rappelle Claudia Del Ré.

 

Daesh : une persécution de plus

Les récents événements rapportés par les médias du monde entier et qui témoignent des atrocités commises par le groupe terroriste envers ce peuple, ne font qu’ajouter une ligne supplémentaire au triste tableau des crimes déjà subis par les Yézidis.

Les hommes sont abattus et les garçons de plus de quatorze ans, convertis de force à l’Islam, reçoivent un entrainement militaire de force afin de devenir des enfants soldats et intégrer les rangs de Daesh. Les femmes, quant à elles – âgées en moyenne de 6 à 30 ans – sont vendues sur le marché noir pour être mariées de force.

En juillet dernier, une vidéo macabre diffusée par l’Etat islamique mettait en scène plusieurs enfants soldats yézidis exécutant des combattants kurdes dans le théâtre de Palmyre en Syrie. « L’objectif est de porter un coup à la nouvelle génération de Yézidis qui devait pérenniser la religion », explique Claudia del Ré.

 

Quel avenir pour les Yézidis ?

Au-delà de ces persécutions, d’autres menaces planent sur cette minorité.

« L’une des difficultés que connaissent les représentants de cette communauté, souligne Carla del Ré, est qu’ils ne sont pas suffisamment visibles aux yeux de la communauté internationale. En comparaison avec d’autres minorités du Moyen-Orient, tels que les chrétiens par exemple, la situation des Yézidis n’a pas été prise avec assez de considération ».

Selon cette dernière, ce groupe doit aujourd’hui faire face à plusieurs défis majeurs. Il s’agit premièrement de recenser avec précision le nombre de membres appartenant à cette communauté. Les premiers recensements ont commencé en Irak en 1965 et les résultats sont approximatifs et souvent contestables. Si l’on ne peut pas déterminer avec précision le nombre de Yézidis dans le monde, il devient compliqué de les soutenir efficacement.


Deuxièmement, il reste urgent de leur reconnaître certains droits fondamentaux et d’être en mesure de les défendre. Comme le souligne la présidente de l’EPOS : «  Il existe bien sûr des déclarations telles que celle des Nations-Unies concernant la protection des minorités ou encore la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales. Cependant elles n’ont que très peu d‘échos et presque aucun impact dans les zones de conflits dont il est ici question ».

Par ailleurs, la sous-représentation politique de ce groupe – on ne compte actuellement qu’une seule députée d’origine yézidi au sein du Parlement irakien – ne facilite pas le processus de reconnaissance de leurs droits.

Enfin, l’un des points les plus préoccupants reste la dissolution progressive de cette communauté. « Les départs massifs vers l’étranger afin de fuir les persécutions, vont parfois de pair avec un désintérêt envers la culture et la religion yézidi. Ceci constitue une menace supplémentaire pour la survie du groupe », affirme Emanuela Claudia del Ré. La réduction de l’aide internationale et des fonds à destination de cette minorité ne fait, par ailleurs, qu’aggraver les problèmes déjà existants.

La question de savoir ce qu’il adviendra de la communauté yézidi et par quels moyens protéger ses membres reste donc entière.

« Aider ces minorités, précise Claudia del Ré, signifie qu’il faut aussi passer par une revalorisation de leur culture et permettre aux membres des diasporas de mieux s’intégrer ». Si les persécutions commises par Daesh continuent, la perte de l’identité yézidi risque de marquer la disparition définitive de la communauté.