Amériques Latines
16H24 - vendredi 25 septembre 2015

L’agriculture mexicaine et L’ALENA : libéralisation, paupérisation et trafic de drogue

vendredi 25 septembre 2015 - 16H24

En janvier 2008, les images des manifestations de paysans et de consommateurs mexicains, sous la banderole « Sans maïs, il n’y a pas de pays ! », faisaient le tour du monde. La « crise de la tortilla » exposait crûment les conséquences de l’ouverture au libre échange du marché agricole mexicain.

D’un pays presque autosuffisant en 1994, lors de l’adoption de l’Accord de libre échange nord américain (ALENA), le Mexique était devenu, quelques années plus tard, un importateur net des denrées de bases alimentaires de sa population (maïs, lait en poudre, sucre, haricots). Quelques mesures du gouvernement permettaient à l’époque de répondre à l’urgence alimentaire (plafonnement du prix de la tortilla, création de fonds d’urgence, importation subventionnée), mais les problèmes de fond (préservation de l’agriculture paysanne, développement économique des zones rurales, intégration sociale et territoriale équilibrée), quant à eux, restaient en l’état. Or, le délaissement des espaces ruraux et la disqualification de la paysannerie ne sont pas sans incidences géopolitiques, surtout dans le cas d’un pays confronté à un conflit armé avec des cartels de la drogue. La libéralisation du marché agricole mexicain a dépassé le cadre de la souveraineté alimentaire pour s’immiscer au cœur des enjeux du trafic de drogue au Mexique.

 

L’ALENA : un bilan social négatif 

Entré en vigueur en 1994, l’ALENA consacrait l’ouverture des trois marchés, américain, canadien et mexicain, créant ainsi une grande zone de libre échange, forte de 430 millions de consommateurs. Depuis, malgré la volonté de ses dirigeants d’en présenter un bilan aussi flatteur que positif (croissance du volume des exportations, parts de marché conquises, hausse des investissements directs étrangers), le Mexique semble pourtant être le grand perdant de cet accord de libre échange.

Son secteur agricole et sa population paysanne en sont, notamment, les premières victimes. En effet, de 1994 au 1er janvier 2008, date de l’ouverture du chapitre agricole de l’ALENA, la population pauvre du Mexique est passée de 14 à 50 millions de personnes (pour un total de 110 millions d’habitants). Parmi elles, les 20 millions de personnes vivant à la campagne en condition d’extrême pauvreté sont les premières victimes de l’ouverture du marché agricole et alimentaire avec les États-Unis. En 1994, alors qu’un tiers de sa population était rurale, le gouvernement mexicain n’avait pas jugé nécessaire d’appliquer des mesures de protection sur les produits sensibles, comme le maïs, quand bien même l’ALENA le lui permettait. Ainsi, le maïs américain, largement subventionné, a envahi le marché mexicain, notamment au moyen de la pratique du dumping1, entraînant alors une chute du prix de 59% entre 1990 et 2005. Par ailleurs, l’OCDE relevait que les programmes mexicains de soutien aux agriculteurs étaient passés de 28% des recettes agricoles brutes en 1991-1993 à 14% en 2004-2007, bénéficiant surtout aux grandes exploitations du nord du pays, tandis que dans le même temps, les aides à l’exportation étaient doublées aux Etats-Unis.2

Ainsi, dans un tel contexte dégradé, de nombreux paysans mexicains ruinés ont fini par abandonner l’agriculture et se séparer de leurs familles pour s’exiler vers les Etats-Unis. Risquant leur vie pour traverser la frontière, ils ont rejoint l’immense communauté de mexicains déjà implantée là-bas. Estimée à quelques 23 millions de personnes, dont beaucoup sont clandestines, cette communauté d’immigrés soutient aujourd’hui financièrement près d’un tiers de la population mexicaine3 (entretien des familles, création de petites entreprises et d’emplois) grâce au transfert de leur argent (remesas), et pèse économiquement sur le pays. En effet, pour l’année 2015, la Banque centrale du Mexique estime le montant des remesas à quelques 25 milliards de dollars quand celui des investissements directs étrangers (IDE) est estimé, à 22 milliards de dollars. Si elles représentent au niveau national environ 2% du PIB, dans certaines régions du sud du pays particulièrement touchées par la pauvreté et l’émigration des paysans, elles atteignent jusqu’à 7% du PIB.

 

Du déclassement rural à l’insertion dans le trafic de drogue

En guerre contre les cartels de la drogue, le Mexique n’en finit plus de compter ses morts, ses disparus, les cas de corruption politique et économique et de voir le pays se militariser et s’enfoncer dans une spirale de violence aussi brutale que sans fin. Les États-Unis représentent le premier marché mondial de consommation de drogue et le Mexique en est devenu le premier fournisseur de cannabis et de méthamphétamine, le troisième fournisseur d’héroïne et 95% de la cocaïne qui y est consommée transite par le territoire mexicain.

La médiatisation de la lutte à mort des cartels pour le contrôle territorial du Mexique, la production, la transformation et la commercialisation de la drogue à destination des États-Unis masquent pourtant un fait majeur : la mutation agricole des zones rurales délaissées dans le sud du pays. En effet, des régions voient progressivement basculer les cultures traditionnelles, le maïs notamment, vers des cultures illicites (cannabis et pavot, base de l’héroïne) car jugées plus rentables. Cette dynamique puise avant tout ses racines dans la libéralisation du marché agricole dans le cadre de l’ALENA. Déjà, en 2008, chercheurs et organisations paysannes soulignaient que la mise en place de ce traité avait coûté deux millions d’emplois agricoles, mis deux millions d’hectares de terres en jachère, poussé huit millions de paysans à l’exil et que les surfaces de cannabis et de pavot avaient été multipliées par trois.

Mais aujourd’hui, ces mutations agricoles se nourrissent des orientations stratégiques du gouvernement mexicain. En effet, depuis l’ascension au pouvoir du président Felipe Calderón, en 2006, l’accent est porté sur le volet répressif de la lutte contre le trafic de drogue au travers de la mise en place d’une politique sécuritaire et de la militarisation du conflit. Les politiques de soutien à l’agriculture paysanne et d’aide à la production de cultures alternatives au cannabis et au pavot sont, quant à elles, quasi inexistantes. Faute de soutien au développement rural et à l’agriculture paysanne, des espaces marginalisés trouvent alors un appui à leur maintien et leur survie dans leur insertion aux filières illicites du trafic de drogue. Aussi, il n’est pas étonnant de constater que dans l’état de Guerrero, état rural et maïsicole du sud du pays, la chute des prix du maïs y a encouragé la substitution par la production du cannabis puis, plus récemment, par celle du pavot. En effet, la légalisation du cannabis, dans certains états des Etats-Unis (Colorado, Californie), en a diminué le prix et l’intérêt alors que le marché de l’opium et de l’héroïne ne cesse, quant à lui, de se développer. C’est ainsi que la culture du pavot commence à remplacer celle du cannabis au Mexique (désormais troisième producteur derrière l’Afghanistan et la Birmanie) où, aujourd’hui, 80% du pavot cultivé l’est dans l’état de Guerrero4.

Au Mexique, la question agricole est à replacer au cœur de l’agenda politique. Une lecture sur les incidences géopolitiques de l’ALENA permet de mieux cerner la multiplicité des enjeux qui entourent cette question. Une croissance économique et commerciale ne fait pas tout. Négliger des zones rurales et leur population paysanne, c’est courir le risque, à terme, d’alimenter des problèmes sociaux et politiques majeurs. Dans un pays de transit et de production de drogue, c’est aussi prendre le risque de perdre le contrôle de territoires au profit de groupes de trafiquants dotés d’un réel pouvoir militaire, d’étendre ainsi leurs zones d’influence et d’enraciner durablement le conflit armé dans le pays.

1Selon l’Institut pour l’Agriculture et la Politique Commercial (IATP), de 1994 à 2004, le dumping américain sur les produits d’exportation était de 43% pour le blé, 25% pour le soja, 13% pour le maïs, 35% pour le riz et 61% pour le coton.

2Les politiques agricoles des pays de l’OCDE : suivi et évaluation, OCDE, Paris, 2007.

3« Las remesas familiares en México, inversión de los recursos de migrantes », Banque centrale du Mexique, février 2007

4Oeindrila Dube, Omar García-Ponce et Kevin Thom, « From Maize to Haze: Agricultural Shocks and the Growth of the Mexican Drug Sector », Center for Global gouvernance, 29/05/2015.

 

Olivier ANTOINE

Chercheur associé au Programme Amérique latine de l’IPSE