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16H28 - mardi 30 juin 2015

Semaine américaine : Clinton et la décennie perdue

mardi 30 juin 2015 - 16H28

 

Avec l’entrée en lice de Jeb Bush et Hillary Clinton dans la course pour la Maison Blanche, certains observateurs internationaux s’interrogeront sûrement sur le degré d’ « oligarchisation » politique de la démocratie américaine, où le pouvoir présidentiel semble confiné aux pères, frères ou femmes de quelques familles toutes puissantes.

Ces soucis n’affectent en réalité que très peu les Américains, habitués en somme à ce qui est une tradition historique, établie dès les premières décennies de la République avec la famille Adams, suivie ensuite des Roosevelt ou encore des Kennedy.

En revanche, un duel entre Hillary Clinton et Jeb Bush rendra inévitable au sein de l’électorat un examen des bilans respectifs de Clinton et Bush Senior, bilans que chaque camp tentera de définir et d’influencer comme autant d’arguments d’une campagne qui s’annonce aussi serrée qu’impitoyable.

A ce titre, dans les cercles libéraux (au sens américain du terme), et un peu partout dans le monde, le bilan du dernier Bush à occuper la Maison Blanche fait l’unanimité. Il est celui d’un échec sans équivoque autant au niveau domestique, clôturé par la crise de 2008, qu’au plan international, marqué par une multitude de conflits et un affaiblissement de l’influence américaine, y compris auprès de ses alliés traditionnels. Il est difficile de ne pas être d’accord en grande partie. L’invasion en Iraq, fondée sur un mensonge et exécutée par vanité et cupidité, et dont on subira les conséquences dramatiques pour très longtemps encore, devrait suffir à elle seule pour discréditer un homme, son régime, et ses complices aux yeux de l’histoire.

Il serait dommage et irresponsable, même pour les démocrates, de s’arrêter là et de ne pas soumettre au même examen critique la décennie Clinton qui a précédé le naufrage Bush des années 2000.

 

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Malaise clintonien

C’est là que le malaise commence…

A priori, la présidence Clinton fut un succès et de nombreux Américains, fatigués par les deux guerres et une longue période de turbulence économique, se souviennent de la décennie 90 comme celle des années heureuses, celle d’une guerre froide gagnée et dépassée, celle d’une puissance américaine respectée, et celle d’une croissance économique effrénée. Ils se rappellent également un président aux talents d’orateur sans égal, au charisme redoutable, au sens politique à toute épreuve, et à l’intelligence incontestable. Bref, et malgré quelques soubresauts, ‘the good times’ !

Mais que doit-on retenir concrètement de cette présidence? Les réformes accomplies sont en fin de compte assez limitées. Celles de grande envergure se réduisent a la loi pénale qui durcit les peines pour un grand nombre de crimes et délits (!), à la loi sur la pauvreté qui, sous couvert d’incitations a l’emploi, réduisit l’appui aux sans emplois (!!) et la série de mesures qui facilitèrent la dérèglementation des activités financières (!!!).

Ces initiatives avaient un point commun : elles caressaient toutes les Américains dans le sens du poil. Elles faisaient plaisir à la majorité insouciante. En somme, elles étaient faciles. A cela on peut ajouter l’effort, initialement louable, de réformer le système de santé. Mais cette grande reforme entamée pas sa femme, qui n’avait ni le mandat ni la compétence pour s’acquitter de la tâche, fut rapidement délaissée face au torrent d’opposition et aux considérations électorales.

 

 

Echecs internationaux

Au plan international, peu d’Américains se souviendront de la guerre en Bosnie, de la débâcle en Somalie ou bien de la tragédie rwandaise, aux responsabilités partagées, mais dont l’administration Clinton n’est point exempte. Un plus grand nombre retiendra le vaillant effort, sur le tard, de régler le problème israélo-palestinien à Camp David, effort finalement vain et surtout gâché par une interprétation des résultats de grande mauvaise foi par Clinton, imputant l’unique responsabilité de l’échec aux Palestiniens, et offrant ainsi aux Israéliens un argument de choix pour justifier leur politique d’hostilité extrême à tout compromis depuis lors.

Ainsi, ce que l’on peut retenir, en oubliant pour un moment les reflexes anti-Bush, c’est un bilan finalement assez maigre, où le foisonnement de l’activité politique, et des moments « forts », contraste avec la faiblesse, voire la nocivité des résultats en profondeur. Car en surface, l’héritage Clinton n’est pas forcément catastrophique Ce n’est ni le Rwanda ni Monica qui obscurciront son bilan, et qui troubleront sa conscience ou celle de ses partisans.

Même au-delà de ce cercle, peu de gens feront le lien entre les décisions de dérèglementation financière et le désastre de 2008 et ses conséquences sur la vie de tant de familles. Rares sont ceux qui verront dans sa politique carcérale une contribution au malaise social actuel. Et beaucoup oublieront les conséquences catastrophiques pour la paix au Moyen Orient de son traitement des Palestiniens.

Mais le malaise ne s’arrête pas la. Son bilan n’est pas tragique uniquement à cause du mal qu’il a fait, par ses reformes et par ses scandales a répétition. Apres tout, Mr. Clinton, malgré tout son pouvoir, n’a pas le monopole des initiatives ratées ou des décisions protégeant les privilèges. Il n’est pas non plus le seul occupant de la Maison Blanche au comportement peu digne de la fonction, et ses détracteurs ont souvent soit manipulé soit souvent violé eux même une morale qu’ils prétendaient défendre.

 

 

Ube décennie perdue

Ce qui doit déranger le plus tient à ce qu’il n ‘a pas fait, ce qu’il n’a pas voulu tenter. Il n’a laissé aucune vision. Il n’a demandé aucun sacrifice, ni à lui-même, ni aux autres. Jouissant d’une expansion économique historique, libérée des anxiétés de la guerre froide, et pas encore effrayée par la menace terroriste, l’Amérique des années 90 aurait pu, aurait dû se réformer en profondeur. Les thèmes ne manquaient pas : qu’il s’agisse des inégalités sociales, du délabrement de l’infrastructure, d’un système judiciaire en ruine, du racisme structurel, ou des déséquilibres économiques, les conditions stœchiométriques étaient plus ou moins réunies pour un grand effort de réflexion et d’efforts, menés par le leadership présidentiel. Ces défis, Mr Clinton les a ignorés et les a donc aggravés.

Il a fait le choix de la facilité sur celui de la responsabilité, du politicien sur celui du leader. C’est une présidence sans courage, faite d’occasions gâchées, une politique banale, une de plus, mais le sentiment, largement relayé par son réseau, que la présidence est maintenant due à sa femme, même si ses électeurs eux, en fin de compte, n’ont pas reçu grande chose.

Si Mr Bush peut à juste titre s’approprier la présidence ratée, Mr Clinton aura lui présidé à la décennie perdue. Triste bilan qui pose une question : ce bilan nous annonce-t-il le ton de ce que sera la présidence de Hillary si elle est élue ?

 

 

Hollis Lomax