Amériques Latines
11H16 - jeudi 28 mai 2015

Alain Rouquié : « Les valeurs communes entre la France et l’Amérique latine ? Indépendance et Lumières »

jeudi 28 mai 2015 - 11H16

 

Universitaire et diplomate, Alain Rouquié est président de la Maison de l’Amérique Latine depuis 2007. Notamment Ambassadeur de France au Brésil de 2000 à 2003, il est l’auteur de nombreuses études de référence sur l’Amérique latine contemporaine, dont Le Brésil au XXIe siècle : naissance d’un nouveau grand (Fayard, 2006).

 

Alain Rouquié, président de la Maison de l'Amérique latine

Alain Rouquié, président de la Maison de l’Amérique latine.

Opinion Internationale : D’où vous vient votre fibre latino-américaine ?

Alain Rouquié : Je n’ai jamais réussi à répondre à cette question, j’ai toujours pensé qu’un jour j’écrirais un livre à ce sujet, mais je ne m’intéresse pas suffisamment à moi-même pour être sûr de réaliser ce projet. Ensuite, c’est le fruit des hasards. Je ne suis pas marié avec une latino-américaine, je n’ai pas de parent latino-américain. Finalement, ma rencontre avec l’Amérique latine résulte de mon attrait pour la vie politique (j’ai été étudiant à Sciences-Po) et de l’agrégation d’espagnol que j’ai passée. L’espagnol m’a attiré vers l’Amérique latine, plus loin et différente de l’Espagne. Dans mes recherches sur l’Amérique latine, ce qui m’intéressait, c’était le reflet de la France et de l’Europe dans cette région lointaine, les points communs et les différences.

 

 

Opinion Internationale : Est-ce que vous pensez que l’Amérique latine tient suffisamment de place, non seulement au sein de la politique étrangère française mais aussi dans la société française avec les institutions culturelles, les acteurs économiques, les associations, etc ?

La réponse est à la fois compliquée et simple. La France a toujours eu une relation forte avec l’Amérique latine et il est vrai que l’Amérique latine peut ne pas paraître aussi présente qu’on le souhaiterait dans la société française, notamment dans les institutions culturelles.

Mais au fond, je crois que l’Amérique latine possède une place importante au vu de deux « handicaps » qu’elle porte : d’abord elle est en paix, ensuite elle est largement démocratique et ce, depuis trente ans. Qu’est ce qui intéresse la politique étrangère d’un pays qui a des responsabilités mondiales comme la France ? Ce sont les crises, les pays en difficulté, et aussi tous les grands pays qui ont une vocation à être des axes du monde de demain. 

Dans le monde d’aujourd’hui qui n’est plus uni ou bipolaire mais qui est plutôt apolaire, de futurs pôles de pays aspirent à peser davantage sur la scène internationale : la Chine, la Russie dont on parle tous les jours. L’Amérique latine fait partie de ces nouveaux pôles.

Quand est-ce que la France a été directement impliquée en Amérique latine ? Dans les crises de l’isthme centre-américain. Lorsqu’il y avait un risque d’embrasement général qui aurait mis en péril les démocraties récemment restaurées d’Amérique du sud, la France a pris sa responsabilité, avec notamment la déclaration franco-mexicaine sur le Salvador, d’août 1981. Il y a eu entre l’Allemagne et la France la décision de proposer des éléments de coopération et de solution des crises centre-américaines par la voie pacifique, alors qu’à l’époque les Etats-Unis et Reagan voulaient en finir par la force et l’intervention militaire. A l’époque, l’Amérique latine intéressait particulièrement la France.

Mais depuis, ces pays se développent convenablement, parfois à un rythme soutenu, parfois moins fortement, ils sont démocratiques et très proches de nous culturellement. Donc, il n’y a pas de raison d’avoir à faire un effort particulier, d’autant plus qu’à la différence de pays africains, ils n’ont pas besoin d’aide au développement.

En parallèle, d’autres pays, comme Haïti par exemple, possèdent encore des niveaux élevés de pauvreté. Cependant, certains pays d’Amérique latine ont pu améliorer leur sort économique, à l’instar de la Bolivie, qui était pendant un temps le pays le plus pauvre d’Amérique du sud, et qui réalise actuellement 5% de croissance. Le PIB bolivien a quadruplé en 10 ans. Je dirais donc que l’Europe développe des rapports avec l’Amérique latine qui sont égalitaires mais pas toujours prioritaires. Même si on dit que c’est une priorité, ce n’en est pas une comme peut l’être celle d’éteindre l’incendie au Mali, en République centrafricaine ou en Ukraine. C’est différent. 

 

Opinion Internationale : Que retirez-vous de la récente visite de François Hollande dans les Caraïbes ? On dit que le président a un goût très marqué pour l’Amérique latine…

Absolument. J’ai été ambassadeur au Brésil, j’ai reçu le futur président Hollande. Il a eu des entretiens très longs avec le président Lula du Brésil et le courant passait bien. C’est vrai que le président Hollande s’intéresse depuis toujours à l’Amérique latine et en a fait une priorité. 

C’est une primauté de coopération, de dialogue politique et je crois que c’est le rôle de la France, parce que dans le monde d’aujourd’hui qui est si périlleux, si plein de dangers et de menaces, nous avons d’un côté l’ensemble des vingt-huit pays de l’Union Européenne qui sont démocratiques, en paix, dans la concertation, le dialogue, et puis ailleurs se trouve l’Amérique latine. Europe et Amérique latine sont les deux grands pôles de paix et de stabilité dans le monde, d’où l’importance de travailler ensemble si l’on veut avoir une politique mondiale qui va dans le sens du développement, de la stabilité et de la paix.

Le président Hollande l’a très bien compris, tout comme avant lui le général de Gaulle, qui s’était rendu pendant 21 jours (!) en Amérique du sud en 1964. De Gaulle avait écrit à Michel Debré : « J’y vais instinctivement parce que c’est eux et parce que c’est nous ». C’est lui qui a lancé la politique latino-américaine de la France parce que jusque-là, il existait des relations bilatérales mais la France n’avait pas de politique latino-américaine globale. Mitterrand a repris le flambeau pour imposer la paix contre les solutions militaires des Etats-Unis.

Aujourd’hui, depuis la déclaration Obama / Raul Castro, il était bon que la France soit présente parce que l’Europe a beaucoup tenté d’améliorer les choses avec Cuba, bien qu’elle n’ait pas toujours réussi. Je crois que le moment est venu pour que la France puisse jouer le rôle que d’autres pays auraient pu jouer mais qui ne le peuvent pas pour des raisons politiques, à l’instar de l’Espagne. Et la France peut influencer la position de l’Europe sur Cuba.

Enfin, si la France s’implique dans la région, c’est parce que la France et l’Amérique latine ont aussi des valeurs communes. 

 

Opinion Internationale : Justement, quelles sont ces valeurs communes ? 

L’indépendance et les Lumières. Ces valeurs communes sont liées à une histoire partagée, qu’on ne connaît pas assez en France. Les mouvements d’indépendance en Amérique latine se sont beaucoup référés à la pensée française. Quand on lit Bolivar, qui est un magnifique écrivain, on reconnaît Montesquieu, notamment dans sa pensée constitutionaliste. La France révolutionnaire ou pré-révolutionnaire a aussi inspiré d’autres mouvements d’indépendance latino-américains. 

Une fois les indépendances acquises, que vont faire les pays d’Amérique latine pour se donner des institutions ? A qui vont-ils faire appel ? Pas à l’Espagne qui était la métropole et considérée comme archaïque, passéiste et absolutiste. Pas à la Grande Bretagne qui était la métropole économique. Ce sera la France, la France des Lumières. Et les pays d’Amérique latine font ce choix sans que cela leur ait été imposé. Ils font le choix de la France pour les institutions, pour leur culture, pour leur développement.

J’ai connu quand j’étais plus jeune des médecins et des juristes qui avaient fait leurs études dans leur pays avec des bibliographies qui étaient entièrement en français, avec des livres de médecine et de droit qui étaient uniquement en français. Maintenant il y a l’anglais qui domine mais à l’époque c’était le français. En 1816, une mission artistique française va au Brésil et crée les Beaux-Arts et c’est un normalien français qui crée l’école des Mines là-bas. Ces pays latino-américains se vouent à la France, recherchent en France ce qui peut servir à leur développement, à leur modernité. 

Et dans l’autre sens, c’est plus tard que les choses se passent. Si l’Amérique latine apporte quelque chose à l’Europe sur le plan économique (mines, agriculture…), ce n’est que plus tard que l’Amérique latine s’implante en Europe. Pendant un certain nombre d’années, la capitale culturelle de l’Amérique latine est Paris. Ce sont les éditions Garnier Paris qui ont été les premiers grands éditeurs de textes latino-américains et espagnols. 

Ensuite, la capitale culturelle latino-américaine a été Miami, mais pendant très longtemps c’était Paris. Au début, l’apport culturel français était lié à la culture aristocratique, mais c’était aussi en lien avec la culture et les valeurs républicaines françaises, comme la démocratie, les droits de l’homme et la séparation des pouvoirs. Puis, dans la période des dictatures en Amérique latine (années 1960 à 1980), la France a reçu un certain nombre d’exilés politiques qui fuyaient leur pays.

De même les pays latino-américains ont accueilli des réfugiés français, par exemple la mission culturelle artistique française était composée de bonapartistes qui, après 1815, ont été chassés et sont allés au Brésil faire école. Il y a donc toujours eu des échanges d’élites qui ont contribué à féconder les deux rives et je crois qu’on peut parler non seulement de regards croisés mais aussi de coopérations très fortes entre la France et la région latino-américaine.

 

Opinion Internationale : Vous parliez d’indépendance et des Lumières, est-ce que ces deux notions inspirent votre politique pour la Maison de l’Amérique latine ?

Tout d’abord, je tiens à rappeler l’histoire de cette Maison. Il faut savoir qu’à l’origine, elle n’était pas ici puisqu’elle se trouvait avenue d’Iéna. Elle a été créée en 1946 par des résistants et des intellectuels, comme Paul Rivet, qui  avaient conscience de l’importance présente et future de l’Amérique latine et qui savaient aussi que cette région manifestait un grand enthousiasme pour la France.

Rappelons que la moitié des comités de la France libre étaient en Amérique latine et le général De Gaulle ne l’a jamais oublié, notamment lors de son voyage en 1964, où il a déclaré venir voir ceux qui l’avaient aidé. Lors de la Libération de Paris, des fêtes ont été organisées dans toutes les capitales latino-américaines. Avec une émotion qui n’avait d’égal que l’émotion ressentie au moment de l’Occupation de Paris en 1940. Cette proposition de ces anciens résistants, gaullistes, de créer à Paris une institution culturelle dédiée à l’Amérique latine ne pouvait pas laisser Charles de Gaulle indifférent et la Maison a donc vu le jour avec son soutien. 

Le but recherché était de renforcer la présence de l’Amérique latine à Paris. Il s’agissait aussi de rattraper le temps perdu pendant ces cinq ans de guerre où les relations entre la France et l’Amérique latine avaient été au point mort.

Aujourd’hui, nous continuons sur cette lancée à être à la fois le siège des ambassadeurs d’Amérique latine et un centre culturel latino-américain à Paris. Nous nous voulons comme un Forum avec des dialogues entre la France et l’Amérique latine et souvent d’ailleurs entre l’Europe et l’Amérique latine parce que Paris joue un rôle européen important.

 

Propos recueillis par Claire Plisson et Michel Taube

 

Pour connaître tous les événements organisés à la Maison de l’Amérique latine: http://mal217.org