Opinion Amériques Latines
15H28 - mardi 26 mai 2015

La France, nouvelle ambassadrice de Cuba ?

 

 

La visite de François Hollande à Cuba le 11 mai dernier a mis sur le devant de la scène les relations de la France avec cette petite île des Caraïbes, placée sous embargo américain depuis 1962. Suite à l’annonce du prochain rétablissement des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et Cuba en décembre dernier, l’île fait un pas dans son ouverture à l’extérieur et la France entend y jouer plusieurs cartes pour développer sa présence en Amérique latine.  

La visite fut historique. Inédite en quelque sorte, puisque c’est la première d’un président français sur l’île depuis son indépendance en 1898. « J’arrive ici à Cuba avec beaucoup d’émotion car c’est la première fois qu’un président de la république française vient à Cuba », a déclaré François Hollande dès son arrivée. Joli coup diplomatique aussi pour François Hollande puisqu’aucun chef d’Etat occidental ne s’étant rendu sur le sol cubain depuis 1959.

Après l’annonce en décembre dernier de la reprise prochaine des relations diplomatiques entre Washington et la Havane, François Hollande a fait de cette visite un coup à la fois politique et diplomatique, profitant de son affiliation socialiste, à l’aube d’une nouvelle relation entre les pays occidentaux et Cuba. 

Il s’agit pour l’Hexagone de tirer parti de relations harmonieuses tissées avec les Caraïbes, d’une longue connivence idéologique entre la gauche française et le Cuba des frères Castro, et de profiter de la présence diplomatique française dans cette partie du monde, notamment via ses réseaux d’établissements culturels sur l’île, pour envisager de nouveaux partenariats. 

 

François Hollande, en visite à Cuba, le 11 mai dernier.

François Hollande, en visite à Cuba, le 11 mai dernier.

 

Une moindre présence des Etats-Unis dans la région

Cette incursion diplomatique française sur l’île intervient à un moment où les Etats-Unis ont manifestement perdu de leur emprise sur l’Amérique latine. 

« La visite de François Hollande est arrivée dans un contexte stratégique dans lequel les Etats-Unis se désintéressent de leur voisinage immédiat pour se projeter sur le long terme et le très éloigné de leur zone d’intérêt stratégique, par exemple avec l’Iran, mais aussi la manière dont ils se projettent comme puissance commerciale et puissance économique sur le continent africain, ce qui est relativement nouveau », précise Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). 

La France chercherait donc à devancer les Etats-Unis en bénéficiant d’une position stratégique pour accompagner l’ouverture économique de l’île, toujours sous embargo américain depuis 1962.  Lors de son discours à l’université de la Havane lundi 11 mai, François Hollande a plaidé pour la suppression de cet embargo, nuisible au développement économique de l’île. 

 

Des intérêts économiques

Cependant, quelques avancées commerciales ont d’ores et déjà été réalisées dans ce domaine : 500 000 auto-entrepreneurs sont présents sur l’île actuellement mais le processus de libéralisation économique est encore lent. La France compte bien être aux premières loges quand interviendra la levée de l’embargo. François Hollande a ainsi compté dans sa délégation les PDG de Pernod Ricard, Accor, Air France et plusieurs dizaines de patrons qui espèrent pouvoir décrocher de futurs contrats avec Cuba, et plus largement avec l’Amérique latine. 

« Cuba a une profondeur économique relative mais se projeter sur cette île permet de se rapprocher de certains pays latino-américains qui ont une profondeur économique plus grande. Ainsi Cuba devient une sorte de plateforme pour démultiplier les capacités et les investissements de la France en Amérique latine. Cela permet à la France d’être considérée comme un acteur majeur parce que nous avons fait l’effort de négocier avec Cuba. », ajoute Emmanuel Dupuy. Ces intérêts économiques, bien qu’existant, sont donc à modérer, comme le souligne Georges Estievenart, ancien haut fonctionnaire à la Commission européenne et responsable du programme Europe de l’IPSE: « Cuba n’est pas un marché à l’échelle de l’Amérique latine. L’ostracisme qui a été pratiqué par rapport à l’île est un obstacle sérieux de l’UE dans sa relation avec l’Amérique latine mais quelque chose que cette dernière voudrait dépasser ».

 

Affirmer sa présence dans les Caraïbes…

Avec cette visite officielle sur l’île, la France entend aussi renforcer sa présence diplomatique dans les Caraïbes où elle est déjà présente en comptant des territoires et des départements français dans cette région. Si Cuba et la France sont deux puissances Caraïbes, elles sont aussi liées sur la question africaine puisque les deux pays entretiennent des relations spécifiques avec l’Afrique. Cuba s’est ainsi rapproché pendant sa période révolutionnaire du continent africain en essayant d’aider les pays colonisés à se libérer de la tutelle coloniale, notamment au Congo et en Angola. De plus, les deux pays mettent en place des partenariats d’aide au développement africain.

 

En s’inscrivant dans la continuité des relations UE / Cuba 

Si la France compte renforcer son lien avec Cuba et son influence dans les Caraïbes, ce jeu diplomatique s’inscrit aussi dans un processus de plus longue date de relations particulières entre l’Union Européenne et Cuba. Ces dernières n’ont pas toujours été simples et l’UE a souvent revu sa position par rapport à l’île. 

Petit retour en arrière : en 1996, une position commune de l’UE est adoptée vis-à-vis de l’île : l’UE accepte de coopérer avec le régime cubain si ce dernier s’engage à améliorer la situation relative aux droits de l’homme et aux libertés politiques. L’UE exige de Cuba qu’elle supprime les délits politiques, qu’elle libère les prisonniers et qu’elle mette fin à la répression et aux harcèlements des opposants politiques. Des processus de coopération bilatéraux sont engagés en parallèle avec la région latino-américaine. « Dans cette visée, l’UE a le souci que Cuba ne reste pas à l’écart du processus de rapprochement de l’UE avec l’Amérique latine », précise Georges Estievenart. 

Au début des années 2000, l’UE essaye de progresser vers une relation plus coopérative: une délégation européenne est envoyée à Cuba. Puis, en 2003, le régime cubain commet des violations des libertés fondamentales et rompt le moratoire sur la peine de mort : 75 opposants politiques sont incarcérés et 3 dissidents sont exécutés. L’UE prend alors des sanctions diplomatiques en limitant les visites gouvernementales de haut niveau et en refusant de participer aux événements culturels à Cuba. 

En 2008, les sanctions diplomatiques sont levées, impulsées notamment par le rôle joué par l’Espagne avec l’arrivée au pouvoir de José Luis Zapatero qui engage le dialogue avec le régime cubain. 

En 2012, un accord d’association globale est signé entre l’UE et l’Amérique centrale prévoyant un dialogue politique et commercial ainsi qu’une plus grande coopération. 

Les pays européens les plus présents à Cuba sont l’Espagne, les Pays-Bas, la Grande Bretagne, l’Italie et la France. 

L’année 2015 risque de voir s’accélérer les relations commerciales et culturelles avec l’UE, France en tête, avec une île longtemps isolée et qui bénéficie toutefois d’un rayonnement important.