Edito / Editorial
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15H21 - lundi 6 octobre 2014

Edito: les identités meurtrières ?

lundi 6 octobre 2014 - 15H21

Une organisation s’autoproclamant « califat islamique » tue et égorge. Hier encore, Alan Henning, un citoyen anglais. Et alors que la France s’est engagée dans un conflit en Iraq contre cette organisation, un millier de Français sont aussi partis faire le « jihad » au côté de ceux qui se revendiquent comme un « Etat islamique » (EI). Dans un tel contexte, il est parfaitement légitime et même sain que ces sujets fassent l’objet de débats dans l’espace public. Mais entre ceux qui enjoignent systématiquement les Français de confession musulmane à se désolidariser de cette entreprise folle, comme s’il persistait un doute, et ceux qui voient dans le traitement que l’on fait aux musulmans une tendance de fond qui nous rapproche du temps où une partie de la France était ouvertement antisémite – les musulmans d’aujourd’hui seraient les juifs d’hier pour un Edwy Plenel -, on se prend assurément à douter. On se dit que le risque d’une « guerre des identités » est réel.

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Peter Paul Rubens, Cain assassinant Abel, Courtauld Gallery, Londres

Entre ceux qui parlent « d’ennemi intérieur » et qui soutiennent la thèse de l’inéluctable « grand remplacement » de la France et de l’Europe par les musulmans et ceux qui refusent de voir les échecs et les dangers du multiculturalisme où chacun revendiquant « son » identité vit a coté de l’autre mais pas avec l’autre, on se dit que la peur des uns et le déni des autres ne peut que rendre la situation de plus en plus explosive.

Car, oui, dans ce contexte les identités semblent définitivement devenir meurtrières. Et le titre de l’ouvrage d’Amin Maalouf résonne – malheureusement – avec justesse. Ces « identités meurtrières », « celles qui réduisent l’identité à une seule appartenance, installent les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice et quelquefois suicidaire ». Or la haine de l’autre est précisément le ressort de l’EI.

La majorité des Français de confession musulmane se sentent avant tout Français et ne se définissent pas par leur religion, en tout cas pas que par leur religion. Ils se conçoivent aussi par leur appartenance sociale, par la ville et la région dans lesquelles ils vivent, par leur histoire personnelle et familiale, somme toute par tout ce par quoi tous les Français se définissent. Ils sont fiers d’être Français. Réduire les « musulmans de France » à leur croyance religieuse est une vision du monde biaisée et distordue.

Quand un journaliste du Figaro se demande si « l’assassinat d’Hervé Gourdel incitera [ ..] les musulmans de France à descendre enfin dans la rue pour dénoncer les barbares ? », il ne fait qu’amalgamer une idéologie de la terreur avec l’islam. Il procède non seulement à une assignation identitaire réduisant tout musulman à sa religion mais il instille la suspicion – musulman donc de facto complice -, alors que, justement, il faut à tout prix éviter de répondre à la haine que répand l’EI par la méfiance, la stigmatisation et la détestation. C’est pourquoi Opinion Internationale a lancé un Appel aux jeunes tentés par le « jihad » qui s’adresse à tous les Français et ne concerne pas que les musulmans.

Dans un débat récent et houleux entre le philosophe académicien Alain Finkielkraut et Edwy Plenel, patron de Mediapart, le premier, dont la pensée est parfois provoquante mais toujours stimulante, devient pourtant monothématique dans sa défense de « l’identité française » et semble même jouer avec le feu quand il soutient la thèse du « grand remplacement » de Renaud Camus.

A l’autre extrême pourrait-on dire, Edwy Plenel nous replonge dans une époque révolue et sombre où l’antisémitisme français était de mise. Son affirmation qui veut que les musulmans d’aujourd’hui soient devenus les juifs d’hier procède de l’anachronisme et de l’exagération.

Or dans ce climat délétère, c’est d’un autre Camus dont nous devons nous inspirer, celle dont la pensée émergeait « d’une véritable radicalité de la nuance ». Car il n’y a pas de fétichisme du juste milieu à refuser la stigmatisation d’une part et, d’autre part, à reconnaître que dans certains milieux très restreints, l’Islamisme radical non seulement prend racine mais prospère.

Il ne s’agit ni d’invasion ni de remplacement mais dans les quartiers populaires il existe un discours radical salafiste qui accroît progressivement sa visibilité. Son socle de valeurs s’affiche en rupture avec celles de la société française et, poussée à son extrême, elle motive aujourd’hui les départs en Syrie. S’adressant à des jeunes en désarroi, elle leur fournit des solutions alternatives et des codes moraux qui les convainquent parce que nous sommes en panne d’un discours fédérateur et notre modèle d’intégration ne fonctionne plus. Nous ne pouvons le nier.

Edwy Plenel s’en prend en outre aux tenants d’un « laïcisme » qui pervertit les objectifs de la loi de 1905 et qui n’admettrait des musulmans qu’« assimilés », c’est-à-dire qui auraient renoncé à leur identité. Il affirme que la société française doit renoncer au fantasme de l’assimilation pour sortir enfin de l’emprise de son passé colonial et accepter les musulmans dans leur « altérité ». Il oublie que la majorité les Français de confession musulmane se sentent avant tout Français, démocrates et républicains. On finit par ne plus très bien savoir à quelle altérité le patron de Mediapart fait référence.

Le multiculturalisme a montré ses limites. Si nous en arrivons tous à revendiquer une « identité », et nous réduire à une facette unique de ce que nous sommes, notre avenir en commun s’annonce difficile. Nous sommes tous faits d’identités multiples, Amin Maalouf nous le rappelle : « dès lors que l’on voit en soi-même divers métissages subtils et contradictoires, un rapport radicalement différent se crée à l’autre ». C’est dans cet esprit et en refusant tous les discours simplistes, en ayant le courage d’un regard nuancé et parfois complexe que nous pouvons espérer vivre des identités heureuses et entrevoir un avenir plus serein.

Stéphane Mader
Rédacteur en chef - Chief Editor

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