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11H29 - lundi 29 septembre 2014

Xinjiang et terrorisme : quand la Chine mélange les genres

lundi 29 septembre 2014 - 11H29

Le 23 septembre, l’intellectuel ouïghour Ilham Tohti a été condamné à la prison à perpétuité pour promotion du séparatisme par un tribunal chinois sur fond de regain de tension dans la région autonome du Xinjiang à l’Ouest du pays. Professeur à l’Université des minorités à Pékin, il avait déjà été enfermé lors des émeutes d’Urumqi de juillet 2009 puis relâché en août. Sa condamnation a fait l’objet de vives critiques d’Amnesty international, de Reporters sans frontières et du gouvernement américain.

 

Ilham Tohti, intellectuel ouïghour  et professeur à l’Université des minorités à Pékin en 2010. © Frederic J. Brown

Ilham Tohti, intellectuel ouïghour et professeur à l’Université des minorités à Pékin en 2010. © Frederic J. Brown

Ilham Tohti est un défenseur de la cause ouïghour, un peuple turcophone sunnite qui représente encore la majorité de la population dans la région du Xinjiang, appelée aussi Turkestan oriental. Malgré une politique d’assimilation menée à marche forcée par le gouvernement central, le nationalisme ouïghour a ressurgi dans les années 1990 avant de se radicaliser aujourd’hui. Plusieurs attentats ont ainsi touché la région et le reste de la Chine, notamment à Kunming dans la province du Yunnan où des individus armés de couteaux ont tué 29 personnes et blessé 143 autres le 1er mars 2014. Depuis, le pouvoir central a renforcé son dispositif policier et militaire et a accéléré ses attaques contre le Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO) à qui sont attribuées ces attaques. En choisissant cependant d’arrêter et de condamner un opposant modéré et respecté au niveau international, le gouvernement chinois préfère mélanger les genres afin de mieux discréditer toute opposition. La stratégie de Pékin : brandir la menace terroriste pour légitimer au niveau national et international son action de répression au Xinjiang.

Aux origines d’un problème complexe

La région autonome ouïghoure du Xinjiang est la plus grande province de Chine et comprend un sixième du territoire national. D’une superficie de plus d’1,6 millions de km², cette région largement inhospitalière abrite les itinéraires historiques de la route de la soie. Peuplée en majorité par les Ouïghours, une ethnie apparentée aux Ouzbeks et de confession musulmane, cette province n’est devenue chinoise que vers la moitié du XVIIIème siècle et véritablement intégrée au pays qu’en 1949 lors de la proclamation de la République populaire de Chine.

A cette époque, la population chinoise ethnique (« Han ») ne représentait qu’une minorité au sein de la population avant que Mao Zedong ne décide de déclencher une grande campagne de sinisation en déportant massivement des Chinois venus des provinces de l’Est. Sont notamment arrivés des prisonniers politiques et de droit commun forcés de s’installer dans la région une fois leur peine achevée. Le Xinjiang accède cependant au statut de région autonome en 1957, statut accordé à certaines régions périphériques de la Chine qui comptent une minorité non-chinoise comme les Tibétains, les Mongols, les Zhuans ou les Huis.

Les Ouïghours représentent aujourd’hui toujours la majorité de la population (environ 45%) mais les Hans (40%) sont désormais majoritaires dans les villes et occupent en très grande majorité les postes dans l’administration, la police et les grandes entreprises. L’importance stratégique du Xinjiang explique en grande partie la violence de cette politique d’assimilation. En effet, cette région partage sa frontière avec huit autres pays et son territoire est également très riche en ressources naturelles et comprend des établissements militaires stratégiques, en particulier dans le domaine nucléaire, pour le gouvernement chinois.

La détérioration rapide du climat sécuritaire au Xinjiang

Le nationalisme ouïghour a ressurgi après la disparition de l’Union Soviétique et l’indépendance des Etats d’Asie centrale. Une opposition modérée a notamment vu le jour soutenue officieusement par les Etats-Unis avec la formation d’un gouvernement en exil du Turkestan oriental dirigé par Anwar Yusuf Turani. Depuis, de nombreuses cellules se sont montées sur cet exemple sans aucune cohérence d’ensemble.

La montée du courant islamiste a également touché la région avec la fondation en 1997 du MITO proche d’Al-Qaida par Hasan Mahsum tué en 2003 au Pakistan. Depuis 2008 et les Jeux olympiques de Pékin, la situation sécuritaire s’est passablement détériorée au Xinjiang. En 2009, des émeutes éclatent à Urumqi. La situation ne se calme qu’avec le déploiement massif de policiers et de militaires.

En 2013, les attaques s’intensifient avec l’explosion le 31 octobre d’une voiture piégée sur la place Tiananmen à Pékin, l’attentant de la gare de Kunming et le double-attentat suicide de la gare d’Urumqi le 30 avril après la visite du président Xi Jinping.

Cette année, à la fin du Ramadan, des émeutes font près d’une centaine de victimes. Les autorités redoutent l’installation d’un foyer permanent d’insurrection dans la région autonome et ont, par conséquent, intensifié la répression. Cette politique a accru l’exaspération d’une population qui n’hésite plus à manifester violemment son rejet de la présence chinoise assimilée à l’exploitation économique et humaine du Xinjiang. Aujourd’hui, il est difficile de savoir si telle attaque ou telle émeute peut être attribuée à des jhadistes ou aux habitants. Quoiqu’en disent les autorités, la situation dans cette région au bord de l’insurrection ressemble de plus en plus à une guerre civile larvée.

Le gouvernement chinois se méfie avant tout des connexions entre le MITO et le terrorisme islamiste international. En effet, si le chef d’Al-Qaida, Al-Zawahiri, n’a jamais officiellement reconnu le MITO comme faisant partie de sa mouvance, il a cependant déclaré le Xinjiang comme nouvelle terre de jihad et a appelé ses partisans à s’en prendre aux intérêts chinois, particulièrement nombreux, au Moyen-Orient. La coalition internationale présente en Afghanistan a également capturé plusieurs miliciens ouïghours parmi les talibans capturés et selon Pékin, certains de ses ressortissants combattraient actuellement en Syrie. Si les autorités chinoises sont jusque là parvenues à éviter un afflux de combattants et d’armes sur son territoire, elles s’inquiètent de l’évolution du théâtre militaire Afpak (Afghanistan et Pakistan). De même, face à l’Etat islamique, la Chine, au départ prudente, a lancé de timides appels en faveur d’une coalition internationale, à condition que la souveraineté des Etats concernés (Syrie et Irak) ne soit pas violée.

La menace terroriste rend légitime la répression au Xinjiang

Face à cette situation, et après l’attaque de la gare de Kunming qui a profondément choqué l’opinion publique chinoise, Xi Jinping a choisi d’employer la force en déployant massivement des policiers anti-émeute dans la région et en fermant son accès aux journalistes à la manière de la répression tibétaine de 2008.

Les médias chinois sont également très surveillés et relaient la position officielle de Pékin qui assimile toute attaque au sein du Xinjiang aux islamistes afin de discréditer définitivement aux yeux de ses citoyens et à l’international toute opposition. L’arrestation d’Ilham Tohti, universitaire réputé et modéré, montre bien que la Chine n’entend plus faire de différences entre les opposants à sa politique au Turkestan oriental.Au contraire, le gouvernement chinois réalise volontiers des amalgames entre les différents groupes d’opposition ouïghours qu’il accuse d’être soutenus par Al-Qaida et de tuer des innocents en les assimilant avec le MITO, la seule véritable force islamiste organisée au Xinjiang. Déjà peu soutenue en Chine, la cause ouïghoure doit perdre aux yeux de Pékin tout crédit y compris à l’international, au risque de renforcer la polarisation des opinions et d’accentuer le ressentiment de la population du Xinjiang envers le gouvernement central. Xi Jinping surévalue ainsi volontiers la menace terroriste afin de légitimer le renforcement de l’appareil policier dans tout le pays.

Diplômé en sciences politiques et en relations internationales, Guillaume publie notamment des articles consacrés au continent asiatique.