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14H21 - lundi 21 juillet 2014

Drones : Quand la guerre se fait sans les hommes

lundi 21 juillet 2014 - 14H21

Après près de six mois de silence, les attaques de drones contre les positions talibanes dans les régions tribales pakistanaises du Waziristan ont repris le 11 juin dernier en représailles à l’attaque par un commando islamiste de l’aéroport international de Karachi.

Considérés comme les armes ultimes dans la guerre contre le terrorisme, les drones sont massivement utilisés par les Etats-Unis depuis 2008 en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen ou en Somalie. Bientôt, les principales armées des pays européens seront également équipées en drones de combat, en complément des drones de surveillance qu’ils utilisent déjà. Les états-majors occidentaux, contraints par des budgets toujours plus serrés, louent à la fois leur efficacité tactique et leur coût modéré tandis que les politiques apprécient ne plus avoir à envoyer de soldats dans des opérations militaires de moins en moins acceptées par les citoyens.

Sans évoquer leur bilan purement tactique – les estimations vont de 3000 à 4700 morts pour plus de 350 frappes américaines depuis 2004 -, les drones posent de graves problèmes juridiques au regard des droits nationaux et du droit international. Cette façon de faire la guerre sans les hommes posent cependant encore de plus grandes interrogations, notamment avec l’apparition des premiers robots prévus pour être déployés à partir de la décennie 2030 dans l’armée française.

 

Un drone américain, le Predator - Wikimedia commons

Un drone américain Le Predator. Wikimedia commons

L’état de guerre permanent

La justification principale de l’utilisation des drones vient de l’évolution des conflits et des menaces depuis 1991 et la disparition de l’URSS. Le risque de conflit interétatique a ainsi largement diminué en Occident et les menaces ont évolué : les conflits sont devenus asymétriques. Depuis 1991 et la fin de la guerre du Golfe, les guerres impliquant des forces armées occidentales ont principalement opposé les armées d’un Etat avec des groupes de combattants ou terroristes. L’échec final de l’intervention en Afghanistan et la désastreuse guerre en Irak ont cependant forcé l’Etat major américain à revoir sa copie en matière de lutte contre le terrorisme afin de pouvoir maintenir la pression contre Al-Qaida.

Dans le même temps, jamais les opérations extérieures n’auront été aussi peu acceptées par la société civile. Depuis la guerre du Viêtnam, qui a coûté la vie à près de 50 000 soldats américains, l’opinion publique des Etats occidentaux ont développé une véritable aversion pour les pertes humaines. Couplé au sentiment isolationniste intermittent des Américains, cette situation a forcé l’administration Obama a privilégier de nouveaux outils : les drones de combat. Ces engins télécommandés permettent en effet à la fois de continuer à frapper des groupes ennemis tout en protégeant la vie des militaires sur des théâtres d’opération lointains.

Pourtant, ces frappes de drones soulèvent des questions juridiques importantes notamment aux Etats-Unis où l’engagement de troupes à l’étranger est par principe, étroitement contrôlé par le Congrès. Argumentant, que la vie de soldats américains n’était pas en danger lors des frappes, le président Barack Obama a massivement utilisé cette nouvelle arme sans recueillir l’autorisation du pouvoir législatif. Pire, sans aucune procédure légale. Plusieurs attaques ont tué au Yémen en 2011 les djihadistes Anwar al-Awlaki, idéologue d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), son fils et Samir Khan, pourtant tous trois détenteurs de la citoyenneté américaine. Le gouvernement américain semble ainsi s’être doté d’un permis de tuer contre quiconque, y compris ses propres ressortissants, pour peu qu’ils représentent un danger pour la sécurité nationale. Cette dérive constitue un précédent inquiétant en passe d’être imité par les principales armées modernes et qui menace les principes mêmes du droit international.

Sur le plan stratégique et militaire, les drones sont également critiqués pour leur manque de résultat et leurs conséquences psychologiques désastreuses dans les régions visées. En plus de 350 frappes depuis 2004, les drones américains ont un fait entre un quart et un tiers de pertes chez les populations civiles pour des résultats plus que mitigés. Les réseaux terroristes restent fermement ancrés et, malgré la perte de certains combattants et de leurs états-majors, parviennent toujours à recruter de nouveaux volontaires : la mort venant du ciel, injuste, qui frappe tout autant les civils que les combattants, renforce le sentiment antiaméricain. Les drones ne sont finalement que le constat de l’échec terrestre et ne sont qu’une arme de substitution destiné à rassurer les électorats occidentaux, plus qu’une arme efficace pour lutter contre les réseaux et empêcher les attentats.

Pour le moment utilisés principalement par l’armée américaine et israélienne, les drones de combat vont bientôt équiper massivement les principales armées européennes. Le livre blanc du ministère de la défense de 2013, prévoie ainsi par exemple l’achat de drones d’attaque américains (Reaper) en plus des drones de surveillance dont disposent déjà l’armée de l’air française pour faire face à « l’urgence capacitaire ». Cette prolifération pourrait toutefois ne pas concerner que les grandes armées des pays démocratiques, ce qui pose un risque majeur pour la sécurité mondiale. On peut facilement imaginer des régimes autoritaires mais également des groupes terroristes ou de grands groupes criminels faire l’acquisition d’un tel matériel qui leur offrirait une capacité de projection et de nuisance accrue.

Le recours systématiques à ces engins télécommandés constituerait donc un facteur aggravant pour l’instabilité mondiale et pourrait nous conduire à un état de guerre permanent. Devant le risque, le président américain a récemment admis le principe d’un contrôle des frappes de drones par le Congrès sous la forme d’un comité secret dont les décisions resteraient toutefois strictement confidentielles.

Vers une déshumanisation complète des conflits ?

Aujourd’hui, les états-majors des armées américaines et européennes regardent plus loin et voient dans la robotique l’avenir de la guerre. En 2011, l’état-major français envisageait ainsi de déployer les premiers robots autonomes pour l’horizon 2035. Longtemps relevant du domaine de la science-fiction, la robotique militaire se développe désormais à grande vitesse. Plusieurs robots terrestres sont aujourd’hui utilisés dans les armées. Ils sont principalement chargés de missions d’éclairage, d’écoute, de déminage ou encore d’attaque suicide. A plus long terme toutefois, l’on parle de développement de robots autonomes. La guerre sans les hommes devient ainsi le credo des armées occidentales pour faire face aux menaces sans risquer la vie d’un seul soldat.

Alors que les imaginaires s’affolent et que tout un bestiaire de robots (robot serpent, robot guépard …) est testé dans les laboratoires militaires, plusieurs organismes dont Human Rights Watch et des officiers généraux de l’OTAN s’inquiètent du développement de ces engins autonomes. En dehors du risque de prolifération que l’on vient d’évoquer à propos des drones et qui fait peser un risque de guerre permanente à l’échelle globale, les robots soldats autonomes posent un dilemme éthique plus grave et plus profond. Les drones ont en effet amorcé la déshumanisation des conflits mais restent contrôlés in fine par l’homme. C’est un soldat, doté de sa faculté de jugement, qui pilote l’engin en toute sécurité vers sa cible comme le ferait un pilote de bombardier.

Les robots autonomes utilisés pour la guerre, eux, ne disposent pas de cette faculté de juger, de s’adapter aux changements d’une situation et de refuser d’obéir à un « ordre » moralement discutable. Programmé pour attaquer, le robot sera incapable par exemple d’utiliser son « intelligence » pour s’adapter à un environnement où les non-combattants sont fortement présents. Les robots sont certes aujourd’hui capables de discriminer des cibles, mais leur intelligence artificielle ne leur permet toujours pas d’appliquer le principe de proportionnalité et usent de la force de manière complètement déconnectée des éléments de leur environnement. Le général Michel Yakovleff, adjoint du commandant suprême pour l’Europe de l’OTAN, s’inquiète tout particulièrement des conséquences morales de la généralisation de ces armes autonomes et notamment de la déresponsabilisation de l’Homme vis-à-vis de l’acte de tuer. Ce haut-gradé milite ainsi pour un encadrement de l’utilisation de tels engins qui doivent rester des auxiliaires militaires, et non remplacer les soldats sur le terrain.

Il est donc indispensable d’engager très sérieusement un débat interne et international sur le développement, la production et l’utilisation de tels engins et ce, d’autant plus rapidement, que le coût financier de ces machines s’avère très largement inférieur au coût d’un soldat en opération. L’utilisation massive des drones qui tuent entre un quart et un tiers de civils et la projection de véritables escadrons de robots sur les champs de bataille doivent nous faire interroger sur notre propre rapport à la guerre, à l’usage de la force et à l’acte de tuer. Les démocraties sont-elles prêtes à bousculer totalement et irrémédiablement les lois de la guerre en évinçant totalement l’être humain au risque de devenir à leur tour victimes de leurs propres créations mécaniques ?

Diplômé en sciences politiques et en relations internationales, Guillaume publie notamment des articles consacrés au continent asiatique.