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13H13 - lundi 5 mai 2014

Elections présidentielles du 7 mai : l’Afrique du Sud à la croisée des chemins ?

lundi 5 mai 2014 - 13H13

Il y a 20 ans, le 27 avril 1994, se tenaient les premières élections libres et démocratiques en Afrique du sud. Après quatre siècles d’oppression, après 40 ans d’un régime honni et raciste dont l’une des caractéristiques principales était l’institution et la mise en œuvre d’une ingénierie sociale visant à mettre au service d’une minorité blanche la majorité noire, le monde s’accordait sur le caractère « miraculeux » de la transition sud-africaine. A la tête de l’ANC (African National Congress), Nelson Mandela, le plus vieux prisonnier politique du monde était élu président de tous les Sud-Africains. Grâce à la réussite de la Commission Vérité et Réconciliation et au processus du même nom, naissait, simultanément et à la faveur de son président Desmond Tutu, la promesse d’une « nation arc-en-ciel ».

Deux décennies après cette victoire et une transition paisible unanimement saluées par le monde, les Sud-Africains participeront, le 7 mai 2014, pour la 5ème fois de leur histoire, à des élections libres et démocratiques. 5ème fois aussi que l’ANC, le parti qui a mis fin à l’apartheid et qui puise encore dans ce combat toute sa légitimité, sortira, à coup sûr, vainqueur du scrutin. Pourtant, derrière cette victoire devenue incontestable et incontestée depuis 20 ans, transparaît, pour la première fois, un ensemble de facteurs qui confère à ces élections un caractère unique, peut être à la croisée des chemins de la « rainbow nation ».

S’il manque la figure tutélaire de la Nation, Nelson – « Madiba » – Mandela qui, pour la première fois, n’est plus là pour symboliser une Nation réconciliée et porter son regard à la fois bienveillant et exigeant sur le destin de son pays, c’est aussi la première fois que la génération des « born free », celle qui n’a pas connu l’apartheid et le combat pour la liberté, est en âge de voter. Enfin et surtout, pour la première fois, les élections se tiennent dans un contexte où l’ANC est la cible de critiques et de pressions internes et externes qu’il n’avait jamais subies jusque-là, annonçant peut être la fin de son hégémonie.

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Marikana et Nkandla devenus synonymes d’inégalités et de corruption

Au regard du chemin parcouru durant ces vingt années, l’évolution de l’Afrique du Sud dont l’ANC a été le principal artisan, laisse en effet un goût d’inachevé. Certes, l’Afrique du Sud est désormais le « S » que l’on accole à l’acronyme BRICS (Brazil – Russia – India – China – South Africa) pour signifier qu’elle fait partie de ce groupe d’émergents dont l’économie suscite l’envie du « vieux monde ». Elle est en effet devenue, avec le Nigeria, et malgré une baisse de régime ces deux dernières années, l’un des moteurs de l’économie africaine. Pourtant, tout autant que le taux d’inégalité désastreux qu’arbore la nation sud-africaine (selon les chiffres de la Banque Mondiale, l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus inégalitaires au monde), ce sont les récents évènements de Marikana (août 2012) et le scandale de Nkandla (l’affaire est révélée à la fin de l’année 2012) envahissant l’arène politique et médiatique sud-africaine, qui viennent douloureusement rappeler que si un miracle a eu lieu, il restait encore un long chemin à parcourir.

Au-delà des images que nous avons de la police tirant à balles réelles sur des mineurs désarmés nous replongeant instantanément dans les moments les plus sombres de l’apartheid – 36 mineurs tués par une police dont la réaction semble totalement inappropriée -, la tragédie de Marikana nous rappelle à quel point l’ANC a beaucoup promis, mais reste encore très loin d’avoir résolu les problèmes structuraux auxquels l’Afrique du Sud fait face. Ces difficultés sont en partie héritées de l’apartheid mais, en partie aussi, perpétuées par le parti au pouvoir lui même.

Marikana est là pour nous rappeler que les conglomérats miniers sud-africains et internationaux conservent un pouvoir exorbitant et continuent d’imposer à des milliers de mineurs des salaires et des conditions de vie de misère. Cette réalité reflète les choix de l’ANC – mais avait-il le choix ? – lors des négociations et de la transition au début des années 1990 : s’approprier le pouvoir politique en échange d’un pouvoir économique laissé aux mains de la communauté blanche, plus particulièrement anglo-saxonne.

La classe moyenne noire ? L’arbre qui cache la forêt des inégalités

Si les « black diamonds », minorité noire (évaluée à 2 millions de personnes sur 53 millions) devenue aujourd’hui immensément riche, a été invitée à la table des détenteurs du pouvoir économique, notamment grâce à un programme de discrimination positive (le BEE – Black Economic Empowerment), et qu’il existe désormais une classe moyenne noire embryonnaire (évaluée à 6 millions de personnes sur 53 millions), elles restent l’arbre qui cache la forêt de millions de Sud-Africains : près de 45% de la population vit avec moins de 2 $US par jour et le chômage frappe officiellement 25,5 % des actifs.

Pourtant, si les inégalités sociales persistent et ne s’estompent que très progressivement, il faudrait être malhonnête ou aveugle pour ignorer les réels progrès réalisés depuis que l’ANC est au pouvoir. Près de 45% de la population vit effectivement avec moins de 2 $US par jour, mais le South African Institute of Race Relations estime que ce nombre a diminué plus que de moitié depuis 1994. En outre, l’ANC ne manquerait pas, avec raison, de rappeler que parmi les 75% de la population qui vivent désormais dans des habitations en dur et non plus dans des bidonvilles, 80% ont maintenant accès à l’électricité et l’eau courante.

L’ANC est perçu comme népotique, corrompu et inefficace

Mais au-delà des inégalités, c’est la légitimité même de l’ANC qui s’essouffle. Les travers d’un parti hégémonique, assuré depuis vingt ans de gagner les élections, deviennent de plus en plus apparents. L’affaire Nkandla, nom de la résidence privée du chef de l’Etat, Jacob Zuma, est à ce titre révélateur. Alors que plus de 16 millions d’euros ont été dépensés pour améliorer la sécurité de son domicile, un rapport de la médiatrice de la République indique que certains travaux n’ont rien à voir avec sa sécurité puisqu’ils incluaient notamment la construction d’une piscine…

L’ANC est ainsi de plus en plus perçu comme népotique, corrompu et inefficace. Une étude Afrobarometer de 2011 révèle que 50% des sondés considèrent les membres du gouvernement comme corrompus et 25% estiment que la corruption constitue le problème le plus important du pays. Alors qu’en 2002, seulement 13% percevait le degré de corruption comme un phénomène significatif, cette perte de confiance brutale s’explique par une longue série d’affaires mettant en cause le gouvernement et ses membres et dont Nkandla n’est que la mésaventure la plus récente.

La coalition historique sur laquelle s’appuie l’ANC s’effrite

Dans la perspective des élections du 7 mai, les conséquences les plus profondes et les plus graves d’une image déplorable résident aussi bien dans la remise en cause de la coalition historique sur laquelle l’ANC se fonde que dans la dissidence d’une partie de ses responsables et de son électorat. Le pouvoir de ce parti repose sur une alliance tripartite avec la confédération syndicale sud-africaine (COSATU) et le Parti communiste sud-africain (SACP). Au pouvoir depuis la transition, cette alliance, dont les communistes et syndicalistes représentent l’aile gauche, est censée œuvrer à la transformation de la société.

Les syndicats noirs, forts de plus de deux millions d’adhérents, ont toujours réclamé au gouvernement une vraie politique sociale et de meilleures conditions de travail pour tous. Malgré tout, ils sont toujours restés solidaires de l’ANC et du gouvernement au pouvoir. Mais cette cohésion est, pour la première fois, frontalement remise en cause en janvier 2014. Le NUMSA (National Union of Metal Workers of South Africa), l’un des plus importants syndicats adhérent de la COSATU (340 000 travailleurs affiliés), vote contre le soutien de l’ANC aux élections présidentielles. Le syndicat contestataire reproche notamment à l’ANC son attentisme face au désastre de Marikana ainsi que les nombreux scandales politiques et les affaires liées à la corruption dans lesquels il est mêlé depuis plusieurs années.

Emergence et multiplication de petits partis : la base de l’ANC se fracture

Plus inquiétant encore pour l’ANC, le travail de sape qu’effectuent des petits partis construisant leur offre politique sur des revendications émanant de la base du parti. En 2008 déjà, en vue des élections de 2009, le COPE (Congress of the People) fondé par des dissidents de l’ANC et qui détient désormais 30 sièges sur les 400 au parlement, avait initié ce qui semble devenir une évolution de fond dans un paysage politique où seul le DA (Democratic Alliance) mené par Helen Zille, ancienne maire blanche du Cap, représente une opposition audible (67 sièges au parlement aujourd’hui).

C’est encore davantage la création, au début de l’année 2013, du parti baptisé Agang (« Construisons ») par une figure de la lutte anti-apartheid et ancienne directrice de la Banque mondiale, Mamphela Ramphele qui donne le ton des présidentielles à venir. Heureusement pour l’ANC, la tentative de rapprochement entre le Agang et le DA de Helen Zille, qui tente encore de dépasser son image de parti des Sud-Africains blancs, a échoué au début de l’année 2014.

Malema à la tête de l’EFF : un discours radical à la gauche de l’ANC

Mais le divorce le plus significatif s’incarne dans l’émergence d’un nouveau parti, les Economic Freedom Fighters (EFF), symboliquement lancé à Marikana par le turbulent Julius Malema, ex-président de la Ligue des jeunes de l’ANC (ANC Youth League). Son exclusion du parti au début de l’année 2013 pour « indiscipline » a eu pour conséquence la dissolution de cette aile la plus puissante de l’ANC alors qu’elle représentait, précisément, l’un des principaux moyens par lequel l’ANC touchait la jeunesse sud-africaine.

Se revendiquant le porte-parole de la base déçue de l’ANC, Julius Malema véhicule un discours radical appelant à la nationalisation des mines et dénonçant la collusion entre pouvoir, bourgeoisie noire, syndicats et « grand capital ». Perçu et décrit par une majorité d’observateurs comme s’inscrivant dans une ligne populiste directement inspirée du « chavisme », il séduit particulièrement les jeunes Sud-Africains déshérités. Certes, dans un sondage réalisé par Ipsos au début de l’année, son parti, l’EFF, est crédité de seulement 4% d’intentions de vote, mais l’impact médiatique et symbolique du « phénomène » Malema dépasse largement les projections de vote de son parti.

La croisée des chemins

L’opposition politique sud-africaine s’amplifie mais reste trop fracturée et divisée pour représenter une réelle menace lors des élections du 7 mai. Crédité d’au moins 60% des votes, l’ANC gagnera une nouvelle élection. Mais la question de savoir si ce pourrait être sa dernière victoire est, pour la première fois, dans les esprits. Signe de ce questionnement et de ce désenchantement, l’érosion constante du vote ANC : lors du dernier scrutin, le parti a recueilli 65,9 % des voix, contre 69,7 % en 2004.

Le rôle des « born free », cette jeunesse qui n’a pas connu la lutte contre l’apartheid et qui n’a aucune raison d’accorder a priori son vote au parti historique, ne sera pas déterminant pour ces élections. Seuls 30% des adultes âgés entre 18 à 19 ans se sont enregistrés sur les listes électorales et ils ne représentent que 3% des inscrits. Mais dans l’avenir, le vote de cette jeunesse, qui représente 40% de la population, se fera sur des critères de raison et non plus de légitimité historique. Jakkie Cilliers, à la tête de l’institut sud-africain ISS (Institute for Security Studies), assure « que ce seront les dernières élections pour lesquelles les gens voteront en majorité avec leur cœur plutôt qu’avec leur tête ».

Jakkie Cilliers est optimiste : « [la remise en question de l’ANC] est le début d’un changement colossal qui annonce la normalisation de la politique sud-africaine ». A moins que la violence présente en Afrique du Sud se perpétue et s’amplifie à cause d’une opposition fragmentée, incapable de se coaliser et de canaliser la déception d’une part toujours grandissante des Sud-Africains. Le pays a connu trois émeutes par jour en moyenne entre 2009 et 2012, une augmentation de 40 % par rapport à la période 2004-2009.

L’Afrique du Sud est, semble-t-il, à la croisée des chemins. 

Stéphane Mader
Rédacteur en chef - Chief Editor