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11H34 - jeudi 30 janvier 2014

L’Ukraine post-EuroMaidan : entre recomposition politique et durcissement inquiétant du mouvement

jeudi 30 janvier 2014 - 11H34

Après la démission du gouvernement de Mykola Azarov et après deux jours de discussions parlementaires intenses entre le Parti des Régions et les législateurs de l’opposition, la situation demeure précaire en Ukraine. S’il reste difficile de prévoir un renversement ou non du pouvoir en place, plusieurs points d’analyse méritent d’être expliqués.

Des manifestants faisant face aux policiers à Kiev

Des manifestants faisant face aux policiers à Kiev

 

Une affaire avant tout ukraino-ukrainienne

Soyons clairs, la situation en Ukraine « post-Maidan » n’a plus rien à voir avec un choix « pro-européen ou anti-Russie ». Il s’agit désormais d’une question de politique interne conséquence d’une réelle crise du système politique national tel qu’il existe sous la domination de la verticale du pouvoir du Parti des Régions (PRU), mise en place depuis 2010 par le président Ianoukovitch.

Le regain de manifestations et les violences consécutives au vote des lois liberticides du 16 janvier ne revêtent plus un caractère européanisant mais incarnent un mouvement anti-gouvernemental systématique et protéiforme qui dépasse largement le cadre de la mouvance EuroMaidan, jusque-là pacifique et limité à Kiev.

La crise ukrainienne actuelle est également celle du maillage territorial d’un pays fondamentalement scindé en deux entre l’Est et l’Ouest, entre nationalistes ukrainiens d’un côté et « Régionnaires » pro-gouvernementaux de l’autre.

Dès le 23 janvier, quelques heures après l’annonce d’au moins trois morts dans les manifestations à Kiev dans la nuit du 22 janvier, une vague de contestation s’est abattue sur les administrations régionales dans l’ouest du pays – le bastion du nationalisme ukrainien et de l’opposition politique actuelle. De nombreux bâtiments administratifs ont été pris d’assaut par un mélange hétéroclite d’opposants politiques, de supporters de clubs de football (pourtant considérés comme proches du pouvoir) et des groupes autoproclamés « Rada du Peuple ». On peut même suivre en direct l’évolution de la carte de « l’Ukraine libérée ».

Plusieurs maires et gouverneurs locaux ont été forcés de démissionner et des « conseils du peuple » ont rapidement été mis en place, dont les premiers actes ont été d’interdire le Parti des Régions. L’est du pays, traditionnellement russophone et pro-PRU, a même connu des soubresauts sans précédent dans certaines administrations régionales. Toutefois, depuis lundi 28 janvier, les forces pro-gouvernementales parviennent à reprendre peu à peu le contrôle sur les régions de l’est du pays.

L’Ukraine se retrouve donc littéralement coupée en deux (un découpage qui rappelle d’ailleurs la carte de la répartition politique et linguistique du pays) sans qu’une sortie de crise soit visible depuis Kiev. Là où la Révolution Orange est partie de Kiev en 2004, et si la fin du régime actuel venait cette fois-ci des régions ?

L’opposition ne contrôle plus le mouvement contestataire

Au-delà de ce que l’on peut lire dans la presse occidentale, il n’y a pas réellement « d’opposition » unie en Ukraine agissant de manière soudée et cohérente en vue de l’intérêt général. Si les trois principaux partis de l’opposition dite « parlementaire » sont parvenus à trouver un terrain d’entente au cours du mouvement EuroMaidan, les choses ne sont plus aujourd’hui aussi claires.

Si l’ancien parti de Mme Timoshenko, le BuYT d’Arseniy Iatseniouk, représente la force d’opposition principale active au sein du Parlement, c’est bien Vitali Klitchshko du parti UDAR qui domine la rue (littéralement). Une sorte de division implicite des tâches semble se produire. Quant à Oleh Tianoubokh de la formation nationaliste Svoboda, il doit composer avec la frange extrémiste et réactionnaire responsable des violences de ces derniers jours et de l’éclatement de ce que l’ancien président Leonid Koutchma appelle une « quasi-guerre civile ».

Ainsi, rien ne prouve que ces trois partis seront capables de s’entendre pour travailler ensemble autour d’un gouvernement de coalition ou de reprendre les rênes de la Rada si jamais un bouleversement politique se produisait dans les semaines à venir

Au-delà des débats parlementaires actuels et des sessions de « dialogue national » entre le pouvoir et les représentants de l’opposition, le mouvement contestataire s’est profondément transformé depuis les fêtes Orthodoxes de fin d’année. En cela, il est important de dissocier les principaux deux éléments qui tiennent la « rue » à Kiev :

D’une part les représentants de « l’Association du Peuple », c’est-à-dire l’union civique et pacifique des partis politiques d’opposition, d’ONG et d’activistes d’EuroMaidan réunis dans un quorum politique collégial et d’autre part les responsables des violences de ces derniers jours et de la lutte jusqu’au-boutiste contre le régime : ce sont principalement des jeunes « hooligans » (le terme local) extrémistes, radicaux, ultranationalistes et contestataires agrégés autour de plusieurs factions para-militarisées comme le « Secteur Droit » ou « Juste Cause ».

La capacité de ces milices armées d’infiltrer EuroMaidan et de phagocyter le discours contestataire à leur avantage est relativement déconcertante.

Le cœur du problème réside dans le fait que l’opposition politique – et plus particulièrement Vitali Klitchshko, véritable intermédiaire entre les groupes extrémistes et les forces de l’ordre – cherche désespérément à arrêter les violences (sans succès) et à se distancer un maximum des « hooligans » afin d’éviter tout discrédit et assurer son avenir politique. En effet, les leaders d’opposition ne peuvent pas se permettre de rajouter de l’huile sur le feu vis-à-vis des violences : se distancer des « hooligans » est d’ailleurs une précondition demandée par le pouvoir dans le cadre du « dialogue national ».

Un avenir politique trouble

Si l’opposition ne maîtrise pas tout, le président Ianoukovitch non plus…

Retranché dans son bastion à Kiev, sa marge de manœuvre est de plus en plus limitée, d’autant plus que l’opposition est intransigeante sur les conditions demandées pour s’asseoir à la table des négociations – à savoir la démission du président et des élections anticipées. Au-delà de Kiev, c’est la logique même du Parti des Régions et de la verticale du pouvoir qui s’étiole : délaissé par un nombre croissant d’oligarques et battu sur ses propres terres lorsque les manifestants (et les supporters de clubs de football…) ont pris d’assaut des administrations régionales sur tout le territoire, le président est largement affaibli. Chose impensable il y a juste un mois, il n’est pas si sûr que Viktor Ianoukovitch ai désormais plus peur de Moscou que de son propre peuple.

Reste à savoir comment la crise va se démêler et si la tête dirigeante va pouvoir rester en place jusqu’aux prochaines élections présidentielles, prévues en 2015. Dans ce cas de figure, il sera difficile de vendre à l’Union européenne un scrutin propre et sans falsifications si le président Ianoukovitch souhaite renouveler son mandat. De Bruxelles, il sera alors impossible de proposer à l’Ukraine un Accord d’Association.

 

associé dans le cabinet de conseil en management des risques et business diplomacy @AESMAGroup & Chercheur pour le programme Europe et Eurasie à l’IPSE