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20H26 - samedi 2 novembre 2013

Emmanuel Dupuy : « Ce qui est terrible, c’est que l’on finance à travers le paiement d’une rançon de futurs enlèvements ou actions terroristes »

samedi 2 novembre 2013 - 20H26

Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et consultant dans le domaine Défense, décrypte les enjeux géopolitiques liés à la libération des otages détenus au Mali durant trois ans et livre son analyse à chaud sur l’enlèvement et la mort des deux journalistes français, samedi 1er novembre dans le nord-est du Mali.

 

 

Les quatre otages d'Arlit, Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe, Thierry Dol (de gauche à droite), le 30 octobre 2013 avec François Hollande à leur descente d'avion à l'aéroport de Villacoublay

Les quatre otages d’Arlit, Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe, Thierry Dol (de gauche à droite), le 30 octobre 2013 avec François Hollande à leur descente d’avion à l’aéroport de Villacoublay

 

 

Deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été enlevés et assassinés cet après-midi à Kidal, dans le nord-est du Mali. Comment l’analysez-vous à chaud ?

 

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions trop hâtives.

Néanmoins, plusieurs hypothèses semblent plausibles. La première, pourrait poser la question de la sécurisation même de la ville de Kidal, eu égard au fait que l’autorité malienne qui se plaint de ne pouvoir entrer dans la ville, pourrait y trouver là un argument supplémentaire pour dénoncer le vide sécuritaire, né d’un accord tacite entre le MNLA (mouvement séparatiste touareg) et la France (qui y maintient pourtant 200 hommes du COS) contraignant les forces maliennes hors de la ville.

Par ailleurs, s’il s’avérait que les deux journalistes aient ete exécutés, dès lors on peut se demander a qui cela profite-t-il voire quel message cet acte ignoble cherche t-il a véhiculer ?

Divergences au sein de la mouvance djihadiste quant au paiement et la répartition de la rançon ? On sait le rôle qu’a joué le chef d’Ansar Dine, Iyad Ag Ghaly dans la libération des quatre otages d’Arlit.

S’agit-il d’une volonté de signifier à la France que la question financière n’est qu’une des doléances des narco-djihadistes et que désormais elle prouve que sa capacité de nuisance demeure entière ? Preuve que la libération récente d’éléments du Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) par les autorités locales issues du MNLA à Kidal a renforce leur pouvoir de nuisance ?

Rien ne permet encore d’affirmer ces supputations. Cependant, ce double assassinat prouve s’il en était encore besoin, que les prochaines élections législatives vont se dérouler dans un climat des plus périlleux et que la France devra maintenir son axe d’effort militaire plus longtemps et plus solidement qu’initialement prévu.

 

 

Quatre otages kidnappés en septembre 2010 au Niger, dans la ville minière d’Arlit, et détenus au Mali ont été libérés mardi. Ils ont restés en détention durant plus de trois ans, la plus longue durée pour des otages français. Comment l’expliquez-vous ?

 

Une prise d’otage est toujours un processus très long qui varie beaucoup d’un cas à l’autre. Le temps de la négociation est souvent long et dans ce cas précis, les négociations ont été ralenties par les opérations militaires qui se sont déroulées au Mali en début d’année – ayant abouti, par ailleurs, à la mise hors d’état de nuire, d’Abou Zeid, le commanditaire présumé de la prise d’otage.

 

D’autre part, les négociateurs à qui l’on a fait confiance cette fois-ci, sont les mêmes que ceux que l’on a pendant longtemps critiqué et que l’on considère toujours comme des chefs d’organisations terroristes ; c’est notamment le cas d’Iyad Ag Ghaly.

 

Bref, en reconnaissant implicitement le rôle joué par le chef touareg et djihadiste dans cette libération, on réarme le bras de ceux que l’on a combattu âprement depuis le lancement de l’opération militaire française Serval, le 11 janvier dernier.

 

En outre, la multiplication des réseaux plus ou moins officieux et les revendications souvent très différentes des intermédiaires ont rendu compliqué la libération de ces otages. Aucune prise d’otages n’est similaire et le fait est que le Sahel est une zone dans laquelle les intérêts économiques français restent – malgré les risques – encore  nombreux (Areva, Vinci, GDF-Suez, Total, Air Liquide, Lafarge, Technip…), et où Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) est toujours très présent.

 

Une prise d’otages au Mali, dans le sud algérien ou au Niger a une valeur considérable. Il est beaucoup plus compliqué d’œuvrer à la libération d’otages au Sahel qu’au Cameroun, à proximité de la frontière nigériane par exemple.

On se souvient des membres de la famille Moulin-Fournier, qui bien que travaillant pour GDF-Suez, étaient partis en touristes dans le parc national de Waza, avaient été enlevés par des membres du mouvement terroriste de Boko Haram, puis libérés grâce à l’action du gouvernement nigérian et ses propres intérêts à négocier avec les membres de la secte qui sévit avec terreur dans le nord-est du pays.

 

Bien souvent, face à ces difficultés, le silence et la discrétion sont particulièrement bienvenus et l’Elysée et les services de renseignement, de ce point de vue, ont plutôt bien géré la situation. Il faut souligner également que la partie africaine a parfaitement rempli son rôle d’intermédiaire et de négociateur, notamment le président du Niger, Mahamadou Issoufou, qui avait confié à Mohamed Akotey, ancien chef touareg issu de la communauté des Ifoghas, les coudées franches pour mener la négociation.

 

Le président nigérien, en quête de réaffirmation de son pouvoir au niveau national après la constitution d’un gouvernement d’union nationale en septembre dernier et lui-même menacé par les récentes attaques terroristes d’Agadez et d’Arlit en mai dernier, a-t-il agi comme tel afin de pouvoir renégocier à son profit, les droits d’extraction de l’uranium qui sont presque pour la plupart, propriété d’Areva et qui butaient sur la volonté nigérienne de mieux tenir compte du nouveau code minier ?

 

Enfin, dernière chose, il ne faut pas oublier qu’il reste encore trois otages français au Sahel : Serge Lazarevic, enlevé en novembre 2011, avec Philippe Verdon (tué en captivité), Gilberto Rodriguez Leal, enlevé par le MUJAO en novembre 2012, à l’ouest du Mali près de la frontière mauritanienne et Francis Collomp, détenu depuis le 19 décembre 2012, par le groupe nigérian, Boko Aram.

 

 

Une rançon a t-elle été versée aux ravisseurs ? Le gouvernement assure qu’aucun argent public n’a servi pour libérer les otages mais faut-il croire que l’on ai eu recours aux fonds secrets comme l’affirme Le Monde ou que ce soit Areva et Vinci qui aient apporté l’argent ?

 

 

On sait que le prix d’un otage varie et peut être estimé entre 3,5 à 5 millions d’euros. On parle dans cette affaire de 20 à 25 millions, ce qui me parait tout à fait plausible. On se souvient, à cet effet, que l’Espagne avait avoué avoir payé plusieurs millions d’euros, en août 2010, pour la libération de deux travailleurs d’une ONG catalane, ouvrant une polémique quant au financement du terrorisme en retour. Nicolas Sarkozy, à l’époque, n’avait pas hésité à critiquer cette décision, affirmant que le versement d’une rançon ne pouvait être une stratégie contre le terrorisme.

 

Qu’il s’agisse de l’Etat français ou d’entreprises para-publiques comme Areva ou Vinci, qui dépendent de contrats et/ou qui perçoivent de l’argent public, cela revient au même mais ce qui est terrible, c’est que l’on finance à travers le paiement d’une rançon de futurs enlèvements ou actions terroristes de la part de ces groupes. Il faut ainsi avoir à l’esprit ce que le journaliste, Didier François – lui-même pris en otage en Syrie, le 6 juin dernier – indiquait sur les ondes d’Europe 1, à savoir qu’AQMI réclamait rien de moins que 90 millions d’euros contre la libération des quatre otages d’Arlit.

 

Certains estiment ainsi que l’argent des diverses rançons auraient rapportés plus de 150 millions d’euros aux différents groupes narco-djihadistes opérant dans la zone saharo-sahélienne.

 

La perspective des prochaines élections législatives (24 novembre et 15 décembre prochains) laissent, du reste, augurer une période médiatique dont les mouvements terroristes voudront très certainement tirer profit.

 

 

 

Y a t-il pour autant lieu d’en faire une polémique ?

 

Il n’y aurait pas de polémique si François Hollande n’avait pas dit lors de la campagne électorale que la France ne négocierait pas avec les terroristes contre la libération de nos otages. Ils sont, du reste, encore sept à travers le monde (trois au Sahel, quatre en Syrie, tous entre les mains de mouvement se réclamant du djihadisme international).

 

Je ne suis pas certain que l’on ait entamé assez tôt des discussions avec les ravisseurs et ce de manière suffisamment suivie.

 

Du reste, la France est connue pour payer, au contraire des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, qui sont réputés pour ne jamais céder face aux prises d’otages et mener des ripostes très dures contre les preneurs d’otages, en cas de mise en exécution de leur dessein criminel. D’autre part, on peut également se demander pourquoi la libération n’est pas intervenue immédiatement dans la foulée des premiers résultats des opérations militaires menées au Mali, depuis le 11 janvier 2012.

 

Enfin, deux autres questions, qui à mon sens appellent une réponse de la part du gouvernement : pourquoi les otages salariés de Vinci et d’Areva ont-ils été libérés et les autres non ? Pourquoi la France n’exigerait-elle pas des entreprises qui ont des otages et donc la responsabilité de les protéger, qu’elles ne paient la rançon ?

 

Soyons plus précis : la responsabilité de protéger ses ressortissants à l’étranger et donc de tout faire pour en assurer la sécurité en amont, ou pour obtenir leur libération en cas de prise d’otage est une exigence tout aussi fondamentale et imprescriptible que celle des secours en mer ou en montagne que l’Etat prodigue à ses frais.

 

Ainsi, la France s’honorerait à dire ou à laisser subtilement comprendre que c’est de sa responsabilité d’agir quand personne ne peut payer. C’est tout le paradoxe de la situation actuelle. La question n’est ainsi pas de savoir si elle a payé, mais de savoir pourquoi elle ne s’est pas concentré à payer pour les deux qui restent sur place, et qui eux n’ont pas la chance d’avoir un employeur en capacité de le faire…

Propos recueillis par

 

 

 

 

Rédacteur en chef
Professeur de géopolitique et Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)