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08H43 - mardi 19 février 2013

L’impérieuse réforme de la police pour un Etat de droit en Tunisie

mardi 19 février 2013 - 08H43

La réforme de la police fait partie des sujets les plus controversés durant cette période dite de transition démocratique en Tunisie. La violence des policiers et les échos concernant le recours aux « anciennes pratiques du régime de Ben Ali » par la Police, incluant la torture dans les postes de police et dans les  établissements pénitenciers font trembler les Tunisiens. Le Ministère de l’Intérieur a assuré à plusieurs reprises avoir mis en place un programme de réforme en cours de réalisation. Les syndicats des forces de l’ordre ont dénoncé maintes fois l’absence d’une vraie volonté pour faire aboutir cette réforme.

Issam Dardouri est policier et poète, âgé de 25 ans, a été agressé le 8 février 2013 par l’un de ses collègues policiers sur l’Avenue Habib Bourguiba à Tunis. Il est aussi membre du syndicat régional du service de santé du Ministère de l’Intérieur et ancien Secrétaire Général du syndicat des forces de sûreté de l’aéroport Tunis-Carthage. OI-Opinion internationale l’a rencontré le 14 février à Tunis pour une interview.

 

Issam Dardouri

 

OI- La semaine dernière, une vidéo montrant votre agression par un agent de la police secours a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et plusieurs médias tunisiens ont évoqué votre agression. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet incident et nous en expliquer les raisons ?


J’ai  en effet été victime d’une violente agression physique de la part d’un agent de la police secours comme on peut le voir sur la séquence vidéo circulant sur Facebook. En effet, après les funérailles de feu de Chokri Belaid, je me suis rendu sur l’Avenue Habib Bourguiba à Tunis et c’est ainsi qu’un journaliste de Tunivisions a voulu m’interviewer concernant les conditions de travail des forces de l’ordre lors des situations de crise et les périodes de troubles.

Mais j’ai été empêché de répondre par le sergent Amara Argoubi (vidéo en lien). De plus ce dernier a donné les instructions pour que ses agents confisquent la caméra du journaliste et pour qu’ils  m’agressent causant ainsi mon évanouissement. J’ai été par la suite transporté à l’hôpital des forces de la sécurité intérieure de la Marsa pour recevoir les soins adéquats.

Je considère que cette agression est une agression préméditée et ciblée liée à mon appartenance syndicale. J’ajouterai  que le sergent cité ci-dessus a des antécédents dans ce genre de pratiques puisqu’il a déjà agressé un autre syndicaliste quelques mois auparavant. Il est aujourd’hui l’objet d’une enquête conduite par la direction générale des enquêtes de la Garde Nationale à Laouina.

Par ailleurs et suite au départ de Ben Ali, j’ai mis sur la table des dossiers de corruption  dénonçant certains officiers de police connus pour leur loyauté au régime du dictateur déchu. Ce qui m’a valu l’hostilité de certains officiers de police malgré mon respect pour les policiers honorables parmi eux.

 

 

OI-La presse tunisienne a beaucoup parlé de la mise en cause par la justice de deux officiers de police suite à votre agression. Qu’en est-il des poursuites contre votre agresseur direct ?

 

J’ai porté plainte contre le Sergent Amara Argoubi car c’est lui qui m’a empêché de faire l’interview et c’est lui qui a donné l’ordre à l’agent cagoulé de m’assaillir. J’ai aussi saisi la justice contre le directeur de la sous-direction de la Police secours, M. Dhaker Zaâtour puisqu’il est le supérieur hiérarchique direct de l’agent qui a commis l’agression à mon égard. L’agent agresseur est un agent d’exécution qui doit obéir aux instructions de son supérieur. Je considère que c’est lui qui est responsable des abus commis par les agents subordonnés à son autorité car il n’a pas réussi à les encadrer et à gérer leur comportement avec les citoyens.

 

 

OI-Vous avez évoqué à plusieurs reprises la nécessité de l’indépendance de l’appareil sécuritaire par rapport à tous les partis politique et l’abandon du caractère impératif et absolu des instructions données aux policiers pour la réussite de la réforme de la police. Pourriez-vous nous en dire plus sur l’importance de cette approche dans la réforme de la police ?

 

Issam Dardouri, policier et syndicaliste

Issam Dardouri, policier et syndicaliste

De mon point de vue personnel, l’indépendance de l’appareil sécuritaire du pays par rapport à tous les partis politiques et l’abandon du caractère impératif et absolu des instructions pour favoriser la légalité des actions de la police représentent des urgences pour réussir la réforme de la police. Il faut reconnaître l’importance de ces deux éléments et travailler sur leur mise en place effective si nous voulons vraiment réformer notre appareil sécuritaire. En effet, nous savons tous que le Ministère de l’Intérieur, tout comme beaucoup d’autres institutions, ont toujours été au service du parti unique au pouvoir, sous le régime de Ben Ali, pour l’exécution de son agenda. C’est ainsi que le rôle de la police a été manipulé et dénaturé.

La police devrait être neutre, comme c’est le cas dans les pays démocratiques, dans lesquels les agents de police sont indépendants des différents courants politiques. Cela ne sera réalisable qu’à travers la consécration de l’indépendance de l’appareil sécuritaire  de la Tunisie à travers un article de la constitution : le rôle de la police serait alors la garantie de la sécurité nationale, la protection des biens publics et privés, la protection des citoyens par l’application des lois tout en respectant les engagements internationaux de la Tunisie et les valeurs universelles des droits de l’Homme. Quant à mes déclarations concernant la nécessité de respecter la légalité et non le caractère impératif et absolu des instructions, je pars du principe que les instructions reflètent certaines décisions politiques et qu’il faut s’appuyer sur la loi pour rendre l’action de la Police légale et légitime. L’agent de police, dans un Etat de Droit, doit appliquer les lois et non pas les instructions arbitraires et contraires à celles-ci. De plus, le recours aux instructions impératives oblige l’agent de police à les appliquer sans discussion et cela rend possible son instrumentalisation comme un outil de répression par les autorités.

L’inexistence d’une légalité régissant les actions de la police rend possible la dénaturation du rôle du policier comme sous le régime de Ben Ali : les policiers étaient « des outils de répression » dépossédés de toute volonté et ils savaient uniquement réprimer les citoyens tunisiens.

De plus les policiers ont été dépourvus du pouvoir de refuser d’appliquer les instructions même si ces dernières violent et transgressent  les lois nationales et internationales.

 

 

OI -Vous avez également évoqué l’importance de l’interaction et la coopération entre la société civile et les agents de police pour réussir une réforme de la police en Tunisie. Selon vous quel est le rôle de la société civile dans cette réforme ?


L’interaction entre l’agent de police et la société civile et vice-versa est nécessaire et elle est très importante. Elle peut aider à rompre avec la politique « diviser pour régner » dont le but est de présenter chaque partie à l’autre comme un ennemi dangereux. Il faut construire des liens de communication pour diminuer l’hostilité existante entre les deux parties et pour enfin pacifier les relations entre la police et la société civile.

Pour obtenir ce résultat, chacun doit certainement travailler dans son domaine de compétence et la réforme de la police en Tunisie doit commencer au sein même de l’institution policière. La société civile pourrait nous aider grâce à une critique constructive et elle devrait être un partenaire efficace dans cette réforme. Nous devons tous assumer notre responsabilité historique dans la construction de notre pays.

 

 

OI-Pensez-vous que le Ministère de l’Intérieur travaille sérieusement sur la réforme  du système sécuritaire en Tunisie ? Quelles sont pour vous les lacunes constatées dans ces efforts de réforme?


Les efforts de la réforme au sein du Ministère de l’Intérieur sont insuffisants et trébuchants. Ils se limitent à des réformes administratives et excluent les structures syndicales. Je trouve cela désolant et inacceptable. Les syndicats sont pourtant des structures officielles et légales pour défendre les agents de police, leurs conditions sociales et de travail. Comment parler d’une réforme de la police en ayant une position unilatérale et sans faire intervenir la police elle-même à travers ses représentants ?

 

 

OI – Pouvez-vous nous parlez de votre travail sur certains dossiers de corruption pour lesquels vous avez été sanctionné ?


Après avoir révélé et transmis certains de dossiers de corruption à la justice, j’ai été suspendu pendant six mois et puis j’ai été détenu pendant une semaine au centre de rétention de Bouchoucha avec des fausses accusations comme« l’incitation à l’insubordination », « la diffamation de certains cadres sécuritaires » et « la paralysie d’un service public » suite à un sit-in à l’aéroport de Tunis. Malheureusement, je me suis retrouvé dans des poursuites judiciaires  engagées contre moi et sous une pression administrative allant jusqu’aux négociations et à des promesses d’une promotion professionnelle. J’ai obtenu un non-lieu dans mon procès mais le procureur général a fait appel et je suis aujourd’hui toujours l’objet de poursuites judiciaires. 

Il faut savoir que tout  policier syndicaliste, qui ose aborder le fond du problème de la réforme de la police et qui propose des solutions garantissant un vrai changement, se retrouve accusé d’avoir une appartenance politique ou de mettre en application des agendas étrangers. Il s’expose à une pression administrative incluant la suspension, le non-paiement du salaire, la mutation arbitraire et l’arrestation.

Au moins quinze syndicalistes ont subi des injustices, je citerai par exemple mon collègue Faycel Zdiri, secrétaire général des services de santé du Ministère de l’Intérieur qui va paraître devant le Conseil d’Honneur du Ministère de l’Intérieur le 28 février prochain avec des accusations montées de toute pièce alors que la raison réelle de cette pression n’est que la divulgation de plusieurs dossiers de corruption au sein de son institution.

 

 

OI – Pensez-vous malgré ces faits que le travail des syndicats des forces de l’ordre commence à avoir des conséquences ?


Le travail syndical au sein de l’institution sécuritaire en Tunisie est l’un des acquis les plus importants de la révolution. Cependant, les syndicalistes et leur travail sont l’objet de tentatives de pression et de répression dans le but de les faire plier et c’est pour cela que nous avons besoin du soutien continu de la société civile. J’encourage ainsi l’initiative de toute personne qui œuvre pour panser les plaies de ce pays et la garantie de son développement dans un Etat de Droit.

 

Propos recueillis par Lina Ben Mhenni