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11H47 - mardi 8 janvier 2013

« C’est aujourd’hui que la Tunisie a besoin de ses amis pour réussir sa transition démocratique et relancer son économie. » Entretien avec Samira Labidi, présidente d’Entreprendre au Maghreb

mardi 8 janvier 2013 - 11H47

 

Madame Samira Labidi, vous œuvrez depuis des années au développement des échanges économiques entre la Tunisie et l’Europe. Vous présidez l’association Entreprendre au Maghreb (anciennement Entreprendre en Tunisie) et venez d’être nommée auprès du vice-président de la Commission Européenne, Antonio Tajani, au sein du Conseil économique consultatif européen pour les investissements en Tunisie. Quel regard portez-vous sur les deux ans de révolution en Tunisie ?


Mon sentiment est que la Tunisie connaît une profonde révolution qui a donné le coup d’envoi à l’éradication des dictatures dans le monde arabe, même si le processus sera long. Je suis optimiste car la Tunisie est une terre de civilisation, le peuple tunisien est pacifiste, éduqué, informé, stratège et visionnaire, ce qui l’aide à avancer sur le chemin de la démocratie malgré les tensions, l’insécurité et les quelques violences que l’on observe.

Une vraie effervescence se vit actuellement en Tunisie. Les Tunisiens ont envie de bouger, de créer, d’innover, de travailler. Et l’Europe doit faciliter l’émergence de ces énergies.

 

Prenons deux dimensions clé qui vous concernent directement : les femmes et l’économie. Les droits des femmes ont-ils reculé depuis la révolution ?

Reculé ? Non. Les acquis de la femme tunisienne sont intouchables. Tant dans les textes juridiques que dans les gênes de la femme tunisienne. Si les Tunisiens veulent une deuxième révolution, ce sera une révolution féminine. Vous avez vu comment les velléités de certains de toucher au statut de la femme tunisienne, dans l’un des avant-projets de Constitution, ont été écartés par la mobilisation de la société civile ? Les politiques actuels n’ont ni le droit ni intérêt à toucher aux acquis et aux droits des femmes tunisiennes qui sont un atout fondamental pour la Tunisie.

 

L’économie tunisienne n’a-t-elle pas reculé fortement depuis deux ans ?

On ne peut pas dire le contraire mais quelle révolution, même démocratique, ne se passe sans tensions ? Ceux qui ont cru hier à la Tunisie comme puissance économique entre le Maghreb, l’Europe et le monde arabe sont peut-être attentistes depuis deux ans mais ils sont près à réinvestir le pays dès que les garanties de sécurisation des affaires auront été apportées. Une fois cette transition passée, vous verrez que le décollage de l’économie tunisienne, et des investissements étrangers, sera puissant.

 

L’Union européenne et la Tunisie ont enfin signé récemment des accords bilatéraux et le Conseil économique consultatif européen pour les investissements en Tunisie dont vous êtes l’un des treize membres (avec comme autre personnalité française, Jean-Jacques VAN DER SLIKKE de Safran aéronautique – défense), rencontre le 15 janvier le premier ministre tunisien Hamadi Jebali. L’Europe investit-elle en Tunisie ?

Messieurs Hamadi Jebali, premier Ministre tunisien, et Antonio Tabani, vice-président de la Commission Européenne

Tout d’abord, je souhaite souligner un point stratégique : s’il n’y a pas une stabilité maghrébine et surtout tunisienne, – puisque ce pays est très engagé dans le processus démocratique, il n’y aura pas de vrai partenariat euro-maghrébin. Et la stabilité passe par la relance de l’économie et le développement des investissements européens en Tunisie. C’est cette conviction que portent conjointement le vice-président de la Commission européenne, Antonio Tajani, et le premier Ministre tunisien Jebali. Les deux parties ont accepté de travailler de concert pour donner une impulsion aux investissements européens en Tunisie.

Déjà des projets concrets d’investissement sont sur rails touchant différents domaines d’activité. Pour ma part, je porte deux projets importants dans le domaine de la santé : la mise en place d’une mutuelle protection solidaire (MPS) pour les personnes démunies qui apportera une couverture sociale à 3 millions de Tunisiens. Le deuxième projet concerne les maisons de retraite médicalisées pour les seniors européens et tunisiens, ce qui allègera les caisses de sécurité sociale européennes et pourra créer de nombreux emplois des deux côtés de la Méditerranée, notamment pour les 1.400 aide – soignantes, aujourd’hui désœuvrées, que compte la Tunisie. Le gouvernement tunisien actuel a déjà avalisé le premier projet le 1er septembre 2012 et la Commission européenne soutient sa mise en œuvre avec d’autres partenaires comme la MACIF.

La société civile porte de nombreux projets, notamment économiques. Les Partenariats public – privé, et l’Europe est prête à les soutenir, donneront une impulsion économique décisive à la Tunisie. Tel est l’enjeu du moment.

 

Les peuples arabes qui ont pu voter depuis le printemps arabe ont élu majoritairement des islamistes. Ce qui se passe en Tunisie actuellement ne vous inquiète-t-il pas ?

Je suis politiquement neutre, je ne suis pas encartée, je ne l’ai jamais été. Je voudrais insister sur le respect des résultats des urnes. Néanmoins, tous les partis se doivent à leur tour de respecter la volonté – et les valeurs dont j’ai parlé – du peuple tunisien qui ne tolère plus aucune dictature, quelle que soit l’idéologie qui la porte, islamiste comprise. Le processus démocratique en Tunisie est irréversible.

 

N’y a-t-il pas une forme de désamour entre la France et la Tunisie ?

Ce n’est pas un désamour. La Tunisie est en droit d’attendre beaucoup de la France, un pays avec lequel elle a des relations historiques très fortes.

Or je constate qu’il n’y a pas un grand enthousiasme de la France pour la Tunisie depuis la révolution : les délégations de chefs d’entreprise français sont rares en Tunisie. L’exécutif français ne s’est toujours pas rendu en Tunisie alors que le Maroc et l’Algérie ont reçu le premier ministre et le président de la République. C’est aujourd’hui que la Tunisie a besoin de ses amis pour réussir sa transition démocratique et relancer son économie.

 

 

Propos recueillis par Michel Taube

 

 

 

Pour aller plus loin : www.entreprendreentunisie.com