Human Rights
Libye /
08H52 - vendredi 11 mai 2012

« La mer Méditerranée est devenue le cimetière, sinon le charnier, de l’Europe. » Entretien avec Stéphane Maugendre, président du GISTI (Groupe d’information et de soutien aux immigrés)

vendredi 11 mai 2012 - 08H52

Un an après la mort de 63 migrants dans une embarcation au large de la Libye, des survivants, soutenus par une coalition d’ONG, ont déposé une plainte contre X qui met en cause l’armée française pour non-assistance à personne en danger.

Les faits remontent à mars 2011. En plein chaos libyen, des milliers de personnes cherchent à fuir les violences. Parmi eux, 72 personnes d’origine éthiopienne, érythréenne, nigérienne, ghanéenne et soudanaise, embarquent à bord d’un zodiac. Destination : l’Italie. Mais très vite, ils manquent de carburant, de nourriture, d’eau potable et perdent le contrôle du bateau. Ils lancent alors un S.O.S. reçu par les garde-côtes italiens. Ceux-ci adressent alors des messages de détresse aux bâtiments présents en mer Méditerranée en indiquant leur localisation. Les appels de détresse sont répétés toutes les quatre heures pendant dix jours.

A l’époque, les eaux libyennes sont largement occupées par les forces militaires internationales puisqu’une force internationale intervient militairement en Lybie.

L’embarcation est survolée deux fois par des hélicoptères. L’un d’eux largue quelques bouteilles d’eau et des biscuits aux passagers. Puis : rien.

Neuf jours de dérive s’écoulent. De nombreux occupants meurent. Les autres croisent un navire militaire, signalent leur détresse, montrent les corps des bébés morts. Personne ne leur vient en aide. L’embarcation est rejetée sur les côtes libyennes après 15 jours de dérive. Sur les onze survivants, deux mourront après leur débarquement. 63 personnes, dont 20 femmes et 3 enfants ont trouvé la mort, faute de secours.

L’affaire est aujourd’hui portée devant la justice pénale française. À cette occasion, OI – Opinion Internationale rencontre Stéphane Maugendre, président du GISTI, Groupe d’information et de soutien aux immigrés, association membre de la coalition d’ONG qui soutient les quatre plaignants.

OI : Pourquoi avoir porté plainte le 11 avril 2012 ?

SM : La mer Méditerranée est devenue le cimetière de l’Europe, sinon son charnier. Le cas qui nous préoccupe est particulier car, ici, des survivants peuvent témoigner. La plupart du temps, ces catastrophes n’épargnent personne. Dans le même temps, la mer Méditerranée reste l’une des plus surveillées au monde. On ne compte plus les procès qui confondent des pêcheurs italiens ou tunisiens qui ont porté secours aux occupants d’embarcations à la dérive.

Le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés estime qu’au moins 1500 personnes perdent la vie chaque année en mer Méditerranée en cherchant à fuir des violences. Et notre action doit servir à pointer cette hypocrisie qui laisse mourir les gens.

Le deuxième objectif de notre action vise à encourager les autres organisations internationales à nous suivre. On ne voudrait pas que ce soit une action franco-française. On souhaite que nos homologues italiens, canadiens, britanniques, ceux dont les pays ont participé à la guerre en Libye et qui ont donc aussi navigué dans les eaux libyennes et survolé le ciel du pays, entament leur propre action en justice. Connaître les responsabilités des uns et des autres constitue une nécessité.

On veut aussi que notre plainte fasse son chemin jusqu’au bout et que les responsabilités de l’armée française soient entièrement dévoilées.

OI : Comment avez-vous constitué la plainte ?

SM : C’est un travail collectif qui a mobilisé des avocats, des professeurs de droit, des experts, des chercheurs. Une année a été nécessaire pour constituer le dossier : rédiger la plainte définitive, mais surtout réunir les annexes complètes.

OI : La plainte vise-t-elle, des personnes, des services, des niveaux hiérarchiques en particulier ?

SM : Non. Personne n’est visé en particulier. Les appels de détresse ont été lancés, tous les quatre heures pendant dix jours, alors que des avions français survolaient le ciel libyen, et des navires naviguaient ou croisaient sur ses eaux. On ne peut pas s’imaginer trente secondes qu’aucun pilote ou aucun marin n’ait pas pu les entendre. C’est aberrant.

OI : D’où proviennent vos informations ?

SM : Nos informations proviennent des témoignages des victimes. Des témoignages qui ont été recueillis de différentes façons. Un film est sorti en Italie, dans lequel des survivants racontent leur tragédie : ces déclarations ont été retranscrites dans leur intégralité. Des chercheurs basés à Londres ont, à leur tour, entendu ces personnes et ont retranscrit les entretiens. Ils ont par ailleurs travaillé avec d’autres experts sur des points techniques très précis, par exemple pour connaître la trajectoire exacte de la dérive du bateau. Pour ce faire, ils ont sollicité les connaissances d’un expert américain, celui qui avait travaillé sur le crash de l’avion Rio-Paris en 2009. Un rapport en anglais est paru sur le site de la FIDH [Fédération internationale des ligues des droits de l’homme]. Nous nous sommes servis des blogs des différents navires, des points presse… Le rapport de la députée européenne Tineke Strik nous a aussi donné des éléments d’informations.

Effet que l’on n’attendait pas : des députés français se sont dits favorables à l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire. Peut-être verra-t-elle le jour…

OI : Quelle est la réaction des autorités politiques en France ?

SM : Gérard Longuet a déclaré que la France n’avait absolument rien à se reprocher car toutes les forces militaires, aériennes comme maritimes, se trouvaient dans le golfe de Syrte. Mais peu importe. Si vous vous trouvez au rez-de-chaussée d’un immeuble et que vous vous faites agresser, vous appelez au secours. Une personne au quatrième étage vous entend mais ne bouge pas et se justifie en arguant qu’une autre personne se trouve au deuxième étage, cela ne change rien. Il y a tout de même non-assistance à personne en danger.

L’appel de détresse est le plus haut niveau dans la hiérarchie des appels au secours. Nous avons intégré à notre plainte des cartes qui indiquent notamment la surface couverte par les appels de détresse. Rappelons-nous qu’ils étaient lancés tous les quatre heures et pendant dix jours : c’est du délire !

OI : Pourquoi personne n’a-t-il secouru ces personnes ?

SM : Je ne sais pas. La réponse récurrente qu’on nous oppose est la suivante : « Ils n’étaient pas dans la zone. » Le fait est que la priorité, c’était la guerre. La priorité n’est pas de sauver des gens.

Une des missions de la France en Libye consistait à surveiller les entrées et sorties des bateaux pour empêcher les entrées d’armes et… les fuites de populations. Une politique qui n’a rien de nouveau. Voyez la carte des camps construits, après négociations entre l’Europe et les pays méditerranéens, tout autour de la Méditerranée pour empêcher l’immigration.

On se fout de ce qui se passe là-bas, que les droits humains soient respectés ou pas. On s’en fout. Les gouvernements européens se sont gaussés des révolutions du printemps arabe mais qu’ont-ils fait pour aider les populations de ces territoires ?

Les violences en Libye ont provoqué la fuite de plus de 300 000 personnes, la plus grosse majorité a été accueillie par les pays voisins en révolution. Et nous, nous sommes incapables de les secourir, privilégiant les parties de chasse à l’homme à la frontière italo-française.

Plutôt que de verser dans les fantasmes délirants de l’invasion des immigrés, il faudrait s’interroger sérieusement sur la politique migratoire de l’Europe, et de la France particulièrement au vu de son implication dans le conflit libyen.

Propos recueillis par Farida Cherfaoui

 

* ONG membres de la coalition : Agenzia Habeshia, Associazione Ricreativa e Culturale Italiana (ARCI), Boat4People, Coordination et initiatives pour réfugiés et immigrés (Ciré), Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI), Ligue des droits de l’Homme (LDH), Migreurop, Progress Lawyers Network, Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme (REMDH).