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09H05 - mercredi 13 juillet 2011

Notre série sur les partis tunisiens : « La femme tunisienne a pleinement sa place dans notre parti », entretien avec Houcine Jazziri, porte-parole d’Ennahda

mercredi 13 juillet 2011 - 09H05

 

De passage à Paris, le porte-parole d’Ennahda, parti islamiste, répond aux questions d’Opinion Internationale. Au centre de l’inquiétude d’une partie des observateurs occidentaux qui anticipent un résultat élevé d’une structure proche de la mouvance islamiste, Houcine Jazziri revient sur les thèmes principaux du programme d’Ennahda, dans l’optique des élections d’octobre.

Quelle est la ligne directrice d’Ennahda et comment est-ce que vous présenteriez votre parti en quelques mots ?

La culture tunisienne est très marquée par les mouvements étudiants et le militantisme syndical. C’est une culture de gauche axée sur des valeurs essentielles qui sont l’éducation, la santé et le travail. Je peux dire que nous sommes l’équivalent occidental d’une droite conservatrice. Nous, Ennahda, sommes plutôt ancrés à droite, certes, mais nous épousons aussi les différentes valeurs que j’ai cité. Nous sommes un parti comme les autres. On parle d’Ennahda seulement sous l’angle religieux, mais c’est d’abord un parti populaire, donc on va dire que c’est un enfant légitime du peuple tunisien.

Votre passé a été difficile. Avez-vous personnellement connu l’exil ?

Nous, membres de Ennahda, avons été exilés pendant plus de trente ans. Aujourd’hui, grâce a la Révolution et aux Tunisiens, nous avons enfin pu rentrer. Personnellement je n’avais pas pu revenir en Tunisie, dans mon pays, pendant plus de 21 ans ! Cela a été une période très dure pour moi. Je viens de la ville de Zarzis, et je vous l’avoue, tout me manquait.

Ne pensez-vous pas que certains membres du parti Ennahda jouent de ce passé et utilisent la carte du martyr ?

On n’a jamais parlé de notre passé pour attirer l’attention. La révolution était la chose la plus forte, elle a largement dépassé notre militantisme et notre résistance, sous le règne de Ben Ali. Les vrais martyrs sont ceux de la révolution. Ce que l’on a vécu a été dur mais la résistance d’un peuple c’est tellement beau ! Ennahda n’a jamais cherché à profiter politiquement des personnes qui ont été emprisonnées, exilées ou même torturées.

Quelles sont vos priorités aujourd’hui et comment allez-vous les mettre en place ?

Nous nous considérons comme des enfants de la révolution, on cherche des solutions adéquates à la société tunisienne, tant dans le domaine politique ou économique que social. Notre priorité est de réussir à faire des élections démocratiques et, une fois cette période dépassée, le peuple aura a nouveau confiance et sera apte à élire ses représentants. Néanmoins notre programme n’est pas encore tout a fait achevé, mais je peux vous en donner les grandes lignes.

Je tiens d’abord à répéter qu’il faut aller vers une vraie démocratie. Ce que nous voulons, c’est une République tunisienne où la justice serait indépendante et où les médias seraient libres. Pour ma part ce sont mes enfants qui me rappellent au quotidien l’importance de la démocratie. En effet le dialogue est le fondement même d’une famille. La société entière devra être reconstruite, on aura besoin de dialogue et de confiance. Nous cherchons des solutions à nos problèmes économiques et sociaux, et nous cherchons la sagesse. Ainsi, œuvrer aujourd’hui pour un régime complètement parlementaire alors que nous étions dans un régime excessivement présidentiel, je pense que c’est une erreur, nous devrions faire les choses par étapes. Tous les Tunisiens doivent aider à la reconstruction du pays et disposer d’une conscience citoyenne, c’est à dire que tous doivent participer et qu’un minimum d’accords et de consensus doivent être mis en place.

La femme tunisienne est considérée comme un modèle dans le monde arabo-musulman, qu’en pensez-vous ?

La position de la femme en Tunisie est admirable. Personne ne la lui a donné, ni l’homme ni le politique, celui qui vous dit le contraire ment ! Elle est exceptionnelle et c’est à elle de continuer sur cette voie et de développer sa place dans la société. Les femmes tunisiennes font des études et elles sont brillantes. Elles font partie du peuple ! Il y a une exception féministe en Tunisie, la femme doit lutter pour ça, et notre parti la soutiendra.

La femme tunisienne a un statut privilégié, est-ce que vous vous engagez au maintien de ses acquis ?

Ennahda est un grand parti connu en Tunisie et ailleurs au sein duquel la femme tunisienne a pleinement sa place. Personnellement ma femme travaille, elle est chercheuse. Ma fille quant à elle m’a changé la vie. La femme tunisienne a arraché sa place ! Même en France il y a des salaires différents entre hommes et femmes, alors que c’est un pays occidental et moderne… En Tunisie nous voulons lutter contre les discriminations et aider nos mères, nos femmes, nos filles et nos sœurs. Concernant les acquis, personne ne les discute, personne ne veut les réduire, c’est inconcevable. Nos adversaires ont du mal à critiquer Ennahda, donc ils essayent de trouver des subterfuges. Mais vous verrez pour qui la femme votera le jour des élections !

Pourtant n’êtes-vous pas relativement opposés au divorce et favorables au port du voile ?

Le divorce est parfaitement envisageable! Si la femme ne veut pas mettre le voile, elle est libre, et si elle veut le mettre, elle a le droit. Elle peut mettre son jean et mettre le voile, y a-t-il un mal à cela ? Les filles qui ne le portent pas sont normales, je ne cesse de le dire ! Et celles qui le portent elles ont le droit ! C’est une affaire de goût et de culture.

Êtes-vous pour la liberté absolue de culte ?

Il faut qu’on réussisse cette démocratie, c’est à dire réussir la République, la séparation entre les pouvoirs, le contrôle de la justice, et garantir les libertés individuelles, de pensées et de culte. Dans la société tunisienne, on n’a pas de problème de guerres religieuses, on n’a pas de minorités qui ne trouvent pas leur place. J’ai retrouvé la communauté juive en rentrant après 21 ans d’exil, je leur ai parlé normalement, arrêtez vos stéréotypes ! Ils ont leur place comme les autres.

Quelles sont, pour vous, les priorités économiques ?

Il y a deux problèmes. Tout d’abord le chômage puis ensuite le déséquilibre entre les régions. Mais nous avons encore espoir. En effet, il s’agit de trouver des investissements étrangers, peut-être de la Libye. Espérons que la révolution dans ce pays s’achève, et on aura une chance de travailler avec les Libyens. La Tunisie toute seule ne peut pas se reconstruire, on doit faire venir les investissements étrangers, comme ceux du Golfe par exemple, donc des pays arabes qui, eux, ont les moyens. Le tourisme est essentiel. Après la révolution il y a eu des problèmes en tout genre mais surtout sur la sécurité. Mais heureusement, d’autres secteurs sont à développer, comme le tourisme culturel par exemple, et beaucoup de Libyens sont arrivés en Tunisie, amenant avec eux un potentiel d’investissement.

Concernant le déséquilibre entre les régions, comment pensez-vous y faire face ?

Je pense qu’il faut redistribuer les richesses de la Tunisie, et le faire en prenant beaucoup de précautions. Il faut mettre l’accent sur l’infrastructure et son développement. Je souhaite même revoir les infrastructures de la capitale ! En effet les moyens de transports laissent à désirer et avec de meilleures dispositions, on pourrait améliorer les choses. L’agriculture est l’autre point majeur selon moi. Le pouvoir tunisien a fait en sorte que Sidi Bouzid par exemple ne produise que des fraises et des pistaches. Mais on a besoin de l’essentiel, de blé, de céréales, etc. L’État n’a pas tout fait pour ces agriculteurs. Il faut aider l’agriculture, il faut que la jeunesse s’implante dans ce secteur.

Est-ce que vous avez un message a transmettre au peuple tunisien ?

La Tunisie triomphera, il y aura la paix sociale, il n’y aura plus de corruption et les investisseurs reviendront. Nous sommes pour l’investissement en Tunisie, on veut développer nos relations avec l’Union Européenne mais il faut faire attention à nos intérêts et se tourner aussi vers nos amis arabes. Nous, les Tunisiens, nous sommes capables de faire du très bon travail !

Propos recueillis par Sophie Alexandra Aïachi