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09H23 - samedi 9 juillet 2011

Un nouvel État voit le jour le samedi 9 juillet 2011 : le Sud-Soudan

samedi 9 juillet 2011 - 09H23

Le 9 juillet 2011, le 54ème Etat d’Afrique naît sous les yeux de millions de Sud-Soudanais, et en présence de trente dirigeants africains et de représentants d’autres pays. Après cinquante années marquées par deux guerres civiles avec le Nord-Soudan, dont la dernière a causé deux millions de morts et quatre millions de blessés, le Sud-Soudan accède enfin à l’indépendance.

Sud-Soudan et Nord-Soudan : l’indépendance dans la tension

Salva Kiir, l’un des chefs de la rébellion sudiste, sera le premier président de la République du sud-Soudan. La cérémonie de création de l’État se déroule près du mausolée de John Garang, le chef des rebelles sudistes, mort peu après l’accord de paix de 2005 qui avait mis fin à plus de 50 ans de guerre entre rebelles sudistes et régime de Khartoum. L’indépendance est le résultat du référendum du 9 janvier dernier. Près de 99% des Sud-Soudanais se sont prononcés en faveur de la partition du pays et de la création du nouvel État qui devient effective aujourd’hui. Ce véritable plébiscite est une victoire pour le peuple du Sud-Soudan qui a conquis le choix de l’autodétermination. C’est aussi une victoire pour l’Afrique, car il est rarissime que les Africains aient pu redessiner les frontières tracées par les anciennes puissances coloniales. Dès 1955, année de l’indépendance du Soudan, des rebelles sudistes réclamaient plus d’autonomie. En effet, le Nord est musulman et de langue arabe. Au Sud, les chrétiens représentent 20% de la population, le reste est presque entièrement animiste. De plus, les dialectes africains sont aussi usités que l’arabe dans cette zone. Ces différences culturelles semblent dessiner au moins deux entités nationales distinctes. Or, le Nord contrôle les instances politiques et économiques du pays et le gouvernement d’Omar Al-Bachir, désormais président du Nord-Soudan, voulut imposer la charia au Nord comme au Sud. En outre, le Sud possède 70% des ressources pétrolières du pays, dont le Nord tire presque entièrement profit en y concentrant les activités de raffinage et de distribution. La volonté d’indépendance est aussi liée à ce désir de bénéficier des richesses liées à l’or noir.

De nombreux défis attendent les Sud-Soudanais. Dans le Kordofan-Sud, seul État pétrolier du Nord, les combats ont fait rage au mois de juin entre les Forces armées soudanaises (nordistes) et des rebelles sudistes, à la frontière entre le Nord et le Sud. Mais un accord-cadre prévoyant un cessez-le-feu a été signé le 28 juin. Nord et Sud se sont également disputés Abyei, située à leur frontière. La région a été envahie le 21 mai par des troupes nordistes en réponse à une attaque meurtrière contre un convoi de l’armée. Le gouvernement de Khartoum et le Sud-Soudan ont signé le 20 juin un accord pour démilitariser l’enclave.

Ces affrontements sont aussi un avant-goût des difficultés futures pour fixer une frontière commune. En effet, il n’existe aucune frontière naturelle susceptible de délimiter les deux pays. De plus, Omar Al-Bachir, élu sur un programme nationaliste, a cédé un territoire équivalent à la France. Il ne souhaite pas que le Nord-Soudan perde des régions supplémentaires comme le Kordofan-Sud. Enfin, des populations nomades du Nord comme du Sud traversent la frontière depuis très longtemps selon les saisons, ce qui complique d’autant plus le problème.Un nouveau conflit de grande ampleur n’est donc pas à exclure pour ces prochaines années. La paix avec le Nord est ainsi l’un des principaux paris que le Sud-Soudan doit gagner.

Avec la partition du pays, le Nord-Soudan perd le contrôle direct de l’exploitation du pétrole, principale rente du pays : son partage est un enjeu majeur pour le Sud-Soudan. En effet, le nouveau pays ne dispose pas d’accès à la mer. Il sera donc obligé de faire transiter son pétrole par le Nord-Soudan via le principal oléoduc à destination de la Chine et de l’Inde. Khartoum essaiera de compenser ses pertes sur les revenus du pétrole en imposant des royalties au Sud-Soudan pour l’emprunt de l’oléoduc, tout en maintenant le plus possible ses intérêts dans les sociétés et les consortiums. L’enjeu pour le jeune pays sera donc de restreindre au maximum la mainmise du Nord.

Un nouveau pays face à des défis gigantesques

Cependant, le Sud-Soudan c’est d’abord un pays à reconstruire, un État à installer et une nation à créer. Avec plusieurs millions de morts depuis 1955, de très nombreux émigrés, la jeune nation est indépendante, certes, mais elle est aussi exsangue. Ni les colons, ni Khartoum ne se sont intéressés à son développement, donc les routes sont quasi inexistantes. La pauvreté est endémique : 90% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. La malnutrition est courante : rares sont les gens qui mangent à leur faim dans les camps de réfugiés encore trop nombreux. 72% de la population a moins de 30 ans et 73% de la population adulte est illettrée. En effet, les revenus du pétrole ne profitent pas aux Sud-Soudanais, puisque les exploitations pétrolières n’ont aucune retombée sur les territoires alentour.

Il faut en plus au Sud-Soudan construire un État : créer des ministères, des collectivités territoriales, des services publics, assurer la sécurité intérieure et extérieure de ses citoyens. Hormis les rebelles sudistes et leur faction armée qui ont une expérience des négociations politiques et des conflits militaires, les personnes capables de mener cette construction font défaut. C’est pourquoi, les élites politiques du jeune État souhaitent attirer les Sud-Soudanais émigrés. Certains ont dû acquérir à l’étranger des compétences techniques, juridiques, économiques ou linguistiques très utiles. Ils peuvent alors les mettre en œuvre dans leur nouveau pays. Si le Sud-Soudan ne dispose pas d’une administration compétente, le pays risque de demeurer longtemps dans le giron du Nord. Alors l’indépendance serait de facto annulée. Pour l’heure, le Sud-Soudan vit sous perfusion de l’aide internationale. Notamment en matière sanitaire, les organisations comme Médecins sans Frontières se substituent quasiment à des structures étatiques inexistantes. Avec 10 médecins et une centaine d’infirmiers pour 8 millions d’habitants, les défis qui attendent les nouveaux dirigeants du Sud-Soudan sont immenses.
Mais au-delà de l’État, c’est une nation qu’il faut bâtir. En effet, selon le spécialiste français du Soudan Marc Lavergne, «  le Sud-Soudan n’existe pas » (Le Monde, janvier 2011). Pour lui, les tribus sud-soudanaises vont s’entre-déchirer parce qu’ils n’auront plus le Nord comme ennemi commun pour les mobiliser. Le Nord tirera alors son épingle du jeu en montant les tribus les unes contre les autres. Certes, l’hymne, le drapeau et même les équipes sportives nationaux sont des moyens pour susciter le sentiment d’appartenance à une nation. Néanmoins, avec de nombreuses ethnies potentiellement concurrentes, trouver la cohésion nationale risque de s’avérer compliqué.

Vivien Rebière