Human Rights
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06H53 - samedi 28 mai 2011

Regard d’un journaliste militant marocain: Chekib el-Khayari

samedi 28 mai 2011 - 06H53

Vous êtes un ardent défenseur des droits de l’homme au Maroc, engagé sur de multiples fronts. D’où vous viennent ce cran et ces convictions ?

J’ai fait des études de mathématiques, à la faculté de science de Oujda. On ne peut donc pas vraiment dire que j’ai une formation en relation avec les droits humains. Mais j’ai grandi dans un environnement où les violations des droits de l’homme sont fréquentes (Nador, Nord du Maroc). J’ai donc rapidement cherché, alors que j’étais encore étudiant, à travailler à la dénonciation  de ces violations. Par la suite, j’ai fait la rencontre de personnes qui, pour leur part, luttaient pour les droits de l’homme depuis les années 60-70. Ils ont consolidé mes convictions en partageant leur expérience.

Quels étaient, avant votre arrestation, les thèmes sur lesquels vous vous battiez, et qu’avez-vous pu accomplir ?

Mon principal fait est la création en 2005 de l’Association du Rif des droits de l’Homme, qui a été la première organisation non gouvernementale de protection des droits humains de la région depuis 1984. Cette année-là, en effet, de nombreux troubles ont agité le Nador et le gouvernement a pratiqué une forte répression et interdit tout travail sur les droits humains, entraînant la disparition des ONG présentes. Il n’y avait donc au Nador aucun organisme de protection des droits humains, à la différence des provinces du centre du Maroc, où il existe, de longue date, des associations comme l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme. J’ai donc fondé une nouvelle ONG.

Notre association se penche en particulier sur le problème des réfugiés subsahariens, assez caractéristique du Nador qui est à la frontière entre l’Espagne et le Maroc. Les tentatives de ces réfugiés de passer en Espagne sont réprimées très durement par les autorités espagnoles et marocaines. Beaucoup de ces clandestins ont déjà été tués. Le sujet est donc national autant qu’international, ce qui lui confère toute son importance. Mais nous nous occupons aussi des problèmes qui concernent les citoyens marocains,  des violations commises contre eux par le gouvernement et les autorités, ainsi que des nombreuses affaires de trafic de drogue et de corruption qui entachent la politique du Nador.

Avez-vous reçu un soutien de l’étranger dans vos combats ?

Oui, et elle fut précieuse. Les associations de protections andalouses, par exemple, ont beaucoup travaillé avec nous sur la question des clandestins subsahariens. Les médias internationaux nous aussi aidé à publier nos travaux : la presse européenne bien sûr, et la presse espagnole notamment.

Aviez-vous déjà été inquiété ou menacé pour vos activités ?

En 2006, j’ai été convoqué par la police judiciaire marocaine avec l’un de mes amis, qui était à l’époque directeur de l’association pour le droit des enfants. Nous avons été accusés d’aider les clandestins subsahariens à travers le Maroc pour l’Espagne ; nous étions donc des passeurs. En réalité, nous ne faisions qu’apporter nourriture et eau à ces populations sans recours, en dressant des rapports sur la situation humanitaire. Mais ces missions avaient tendance à déranger les corps sécuritaire chargé du contrôle de l’immigration illégale. Une enquête a été ordonnée, mais elle est restée sans suite.

Début 2009, vous êtes arrêté après une intervention télévisée…

J’ai fait des déclarations concernant la complicité entre de hauts responsables de la sécurité et des trafiquants de drogues. La première fois que j’ai affirmé ces allégations, sur un plateau de télé marocain, cela a conduit à l’arrestation de plusieurs responsables. J’ai ensuite dénoncé, dans la presse marocaine et espagnole, ainsi que dans une émission télé française (Enquête Exclusive, M6), la collusion de nombreuses personnalités politique avec le monde du trafic de stupéfiants. J’ai déclaré qu’une partie de cet argent sale servait au financement des partis politiques. Le 17 février 2009, je suis arrêté à mon tour pour « atteinte au corps constitué », ce qui signifie outrage aux institutions d’Etat.

Ces faits n’ont pourtant rien de secret ; le Nador est une région assez petite, et tout se sait très vite. De plus, ce trafic de drogue se faisait au vu et au su de tous. Par ailleurs, lorsque j’ai été accusé et arrêté, de nombreux leaders politiques ont rejoint ma position en dénonçant cet état de fait. Une figure majeure de l’UFSP (Union Socialiste pour les Forces Populaires, parti de la gauche marocaine) a même déclaré qu’un tiers des députés marocains se finançait par le trafic de drogue. Un membre du parti « Authenticité et Modernité » est allé jusqu’à affirmer que son propre parti comptait dans ses rangs plusieurs trafiquants de stupéfiants.

Mais j’ai été le seul à avoir été arrêté pour mes propos.

Etiez-vous conscient de ce qui allait suivre vos déclarations, autrement dit votre procès et de votre incarcération ?

Je m’y attendais. Mon arrestation avortée de 2006 m’avait donné une leçon, et j’avais tout à fait assimilé le danger que l’on pouvait courir à évoquer publiquement les manœuvres de l’État. Et puis il y a eu les dissuasions, les avertissements de tous ceux qui m’entouraient et qui connaissaient également le risque encouru. Je n’ignorais rien des enjeux de mes actes.

Mais vous avez persisté malgré le risque ?

C’est le principe du militantisme. Je voulais participer au changement dans mon pays, j’ai fait le choix d’aller jusqu’au bout, et de faire mes déclarations par conviction, sans calcul.

Et puis il faut aussi savoir que mes propos étaient entièrement légaux. J’avais le droit d’exprimer mes opinions, sans avoir à rendre de compte à personne. Mes propos ont souvent été modifiés et certains éléments totalement falsifiés. Par exemple, les propos que j’ai tenus dans le journal ABC Espana ont été une preuve à charge basée uniquement sur une erreur volontaire de traduction. C’est donc surtout pour des charges fondées sur des preuves faussées ou montées de toute pièces que j’ai été condamné.

Quelles sont été les conditions de votre détention ?

J’ai été transféré dans de nombreuses prisons, en commençant par celle de Casablanca pour finir à la prison du Nador. J’ai été bien traité et je n’ai pas à me plaindre, et ce, d’une part parce que mes gardiens étaient conscients que j’avais agi pour le bien de mon pays et que j’étais innocent, et d’autre part parce qu’ils savaient que de nombreuses ONG me soutenaient, et qu’une partie de l’attention internationale était sur moi.

Etiez-vous à ce moment conscient du combat qu’Amnesty International livrait pour vous ?

Tout à fait. Amnesty International m’a soutenu dès le premier jour, ainsi que Human Right Watch. J’ai reçu des milliers de lettres, parfois une quarantaine par semaine, de tous les pays du monde, de temps à autre d’enfants de six ou huit ans. Et cela m’a énormément soutenu moralement et a rendu l’incarcération bien moins difficile. J’ai été très touché de voir que des personnes étaient exclusivement chargées de mon affaire et la suivaient jour après jour, heure par heure, qu’elles appelaient fréquemment mon frère pour se tenir au courant de ma situation et pour l’avertir des avancées de mon dossier. Amnesty International et Human Rights Watch ont été les premières ONG à me soutenir et les seules à le faire de cette manière.

Parlant de votre dossier, qui s’est achevé par votre libération le 14 avril 2011, Amnesty International conclut par ses mots ; « Notre mobilisation collective a fonctionné ! ». N’y a-t-il pas eu d’autres facteurs à l’origine de la grâce royale qui vous a libéré ?

Bien entendu, il y a d’autres facteurs, mais l’aide d’AI et de HRW a vraiment été primordiale. L’appui de ces deux ONG, qui a été infaillible de la première à la dernière heure, aura permis de faire connaitre mon cas au monde entier et de rallier d’autres ONG à ma cause.

Mais ma libération est évidemment à intégrer dans le mouvement du 20 février, qui a constitué un bouleversement majeur de la politique du Maroc.

Parlons maintenant de votre pays. Les situations au Maroc, en Tunisie et en Egypte comportent de nombreux point communs : un marché du travail saturé, une répression de la presse … Pourtant, aucune révolution de l’ampleur de celle que les deux autres pays ont connu ne se profile. Comment l’expliquer ?

Je pense qu’au Maroc, la marge de travail des ONG est plus grande. De plus, le peuple est habitué à démontrer son mécontentement en descendant dans la rue, et l’a déjà fait à plusieurs reprises depuis les années 50. Il y a eu des répressions, les manifestations ont été dispersées, mais pas de la façon qu’en Tunisie et en Egypte.

Je tiens cependant à souligner un point important : la comparaison entre les pays amène souvent à de fausses conclusions ! Nous pouvons comparer la situation des droits de l’homme, leur respect dans chacun des états, mais il ne faut pas en conclure que l’on est plus heureux au Maroc qu’en Tunisie ou en Egypte. Par ailleurs, il existe tout de même une répression. On connaît des cas de torture par la police, et l’on soupçonne l’existence d’un centre de détention secret tenu par la DST marocaine. Les marocains sont conscients de cela, et en débattent, appellent au changement. Mais ils ne veulent pas d’un changement « à la tunisienne ».

C’est d’ailleurs un problème lié à la Révolution du 25 janvier et à la Révolution de jasmin. Lorsque nous l’avons appris, en prison, nous nous sommes réjouis, parce que nous savions que la contagion amènerait des changements au Maroc. Mais aujourd’hui, je crains que ce genre de soulèvement populaire effraie le gouvernement et le pousse à accentuer encore la répression.

Il y a quelques mois, le Roi du Maroc a annoncé une « réforme constitutionnelle globale »…

Le gouvernement a en effet annoncé la formation d’un comité pour la préparation de réformes constitutionnelles.  Ce comité est à ce jour assez mal accueilli par le mouvement du 20 février. Tout d’abord parce qu’il n’a pas été choisi par le peuple marocain, ensuite parce qu’il compte beaucoup de membres de la droite marocaine, alors qu’il a refusé d’intégrer certaines ONG marocaines.

J’ai été certes libéré d’un emprisonnement d’opinion, avec plusieurs dizaines d’autres personnes innocentes. Mais le gouvernement continue d’exclure certaines ONG, et a récemment fait emprisonner Rachid Many, un journaliste qui avait été trop critique envers le gouvernement. Ma confiance en ce comité est donc relativement retenue.

Tenant compte du système monarchique du Maroc, jusqu’où les réformes politiques peuvent-elles aller ? Peut-on imaginer une fin de la monarchie ?

Je ne pense pas qu’au Maroc, la fin de la monarchie soit souhaitée. Jusqu’à maintenant, personne n’a encore dressé de pancarte « Dégage ! » à l’adresse du Roi. En revanche, le Maroc connait en ce moment une véritable fin des partis. Pour la jeunesse d’aujourd’hui, il n’existe pas de parti politique qui soit réellement en mesure de tenir les rênes du pouvoir. C’est pour cette raison que le mouvement du 20 février réclame l’avènement d’une monarchie parlementaire.

Qu’en est-il de la peine de mort, encore en usage au Maroc : peut-elle être abolie ?

Il faut bien signaler que la dernière exécution a eu lieu 1994. La peine de mort n’est désormais jamais appliquée, et même si elle est parfois prononcée pour des criminels graves, elle n’est pas exécutée. J’ajouterai que l’Instance d’Equité et Réconciliation, créée par le Roi, recommande l’élimination de la peine de mort.

De manière générale, je suis persuadé que le peuple marocain est capable de beaucoup de changement, principalement en matière de droit humain. La fin de la peine de mort est donc tout à fait envisageable.

Les Marocains, à l’instar de tous les autres peuples du Maghreb, ne sont pas uniquement mûs par l’envie de meilleures conditions de vies, d’une meilleure économie. Ils ont avant tout soif de dignité.

Propos recueillis par Romain Leduc

SR : Camille Dumas et Noémi Carrique