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15H51 - vendredi 20 mai 2011

Rencontre avec Abd Al Malik : « L’artiste et l’écrivain ne vivent pas en périphérie de la société mais au centre ».

vendredi 20 mai 2011 - 15H51

Dans son nouvel album intitulé « Château rouge », l’ex-rappeur des « New Africans Poets » marque un retour à ses origines africaines, mais reste fidèle à l’idée d’ouverture. Son album est à l’image de ses valeurs, celles qu’il défend depuis Gibraltar jusqu’à La guerre des banlieues n’aura pas lieu. De ce voyage à travers de multiples genres musicaux, résulte un album éclectique dont on ne pourrait contredire la richesse des influences.

Poète, écrivain, slameur, rappeur, chanteur, l’artiste décline sa maîtrise du verbe entouré de nombreux artistes venus d’horizons proches ou lointains. Les contributions de Gérard Jouannest, Chilly Gonzales, Papa Wemba, Ezra Koenig, CocknBullKid, Gary Noble  ou bien encore celles de Wallen et son frère Bilal lui permettent d’explorer diverses régions musicales allant des rythmes africains à la pop, du rap au ska, en passant par le rock et même l’électro. Pour cette raison, « Château Rouge » suit un continuum entamé depuis le début de sa carrière sans jamais délaisser un ton engagé.

Actuellement en tournée en France pour ce troisième opus, l’artiste Abd Al Malik nous a accordé une interview à l’occasion de son passage au Cargö, lors du festival caennais « Passages de témoins » le 13 mai dernier.

Quel désir est à l’origine de votre écriture ? Quel(s) message(s) souhaitez-vous adresser ?

Mes textes, aussi bien les chants que les slams, défendent toujours les mêmes valeurs. Je recherche, en toute modestie, une harmonie entre les gens à une époque où la mondialisation amène des individus de différentes origines et cultures à se côtoyer. Dès lors, cette question de l’harmonie devient primordiale : comment pouvons-nous vivre ensemble à partir de visions, de conceptions différentes de la vie ? Comment pouvons-nous assembler nos différences, rechercher dans nos identités ce qui est identique ? Il s’agit de comprendre ce qui nous rapproche, plutôt que ce qui nous sépare, comprendre que nous avons plus d’intérêts à travailler ensemble, qu’à vivre séparés les uns des autres.

Voilà ce qui me motive.

Je ne suis qu’un troubadour, je l’exprime avec quelque chose de désuet qu’est l’écriture.

Mais le recours au verbe est pour moi l’arme la plus efficace. Le mot comme la graine contient une force en puissance qu’il nous revient d’éduquer et d’élever par la suite. Au commencement était le verbe et je crois en cette phrase qui dit que la plume est plus forte que l’épée. On doit être capables d’espérer. Je ne crois pas en l’ironie et le cynisme de notre époque. Même s’il peut paraître cool d’adopter ce genre d’attitude, je le conçois de mon point de vue comme une gangrène. Et c’est ce qui nous plonge dans le mortifère.

J’essaie d’apprendre des autres, quelles que soient leurs opinions, et de toujours faire valoir le respect.

Et c’est ce que je décline dans mes textes, mes chansons. Ma grammaire première reste la musique. Je fais en sorte de travailler en compagnie d’artistes issus de milieux différents, pour favoriser cette richesse, richesse des genres, richesses des origines.

Pourquoi avoir voulu réunir des influences si éclectiques dans la composition musicale de cet album ?

Pour moi chaque album est un nouvel album. Il y a aussi cette idée de s’enrichir, une curiosité toujours en éveil. Cela participe tout simplement à l’envie de s’étonner soi-même et espérer étonner les autres. Pour moi, l’événement par excellence, c’est la rencontre.

Parler de rencontre, d’acceptation de l’autre à partir de sa différence, n’est pas purement verbal mais doit se concrétiser dans la méthodologie même de mon travail. Et à ce titre chaque album, chaque chanson, surgit d’une aventure particulière. Les rencontres me donnent l’occasion de grandir, d’évoluer. Il y a eu pour les albums précédents d’autres rencontres fortes avec par exemple Laurent de Wilde, Matthieu Boogaerts, Marcel Azzola, Juliette Gréco. Et c’est à chaque rencontre un enrichissement personnel et professionnel inestimable.

J’ai aussi eu la chance de travailler avec Gérard Jouannest, l’ancien compositeur et pianiste de Jacques Brel. Très souvent je collabore avec son épouse Juliette Gréco, et ces collaborations me permettent de relativiser. L’essentiel est dans la vie, dans la capacité de s’épanouir avec cela. Un adage africain dit que « Trop sérieux, n’est pas très sérieux ». Il s’agit de trouver cet équilibre. Et ceux qui ont cette expérience vous ouvrent vers cette voie.

Et enfin j’ai eu envie de faire ce disque afin de rendre hommage à mon grand-père décédé, et de rendre hommage à mes origines africaines. Mes parents sont originaires du Congo-Brazzaville. Pour se faire, l’idée d’inviter Papa Wemba nous est apparue évidente.

Vous avez été lauréat du prix Edgar Faure de littérature politique en 2010, quel est le lien, selon vous, entre littérature et politique ?

Ils sont intimement liés. L’artiste et l’écrivain ne vivent pas en périphérie de la société mais au centre. Ils la composent. Et nous en sommes tous les acteurs. De proche en proche, chaque action, parole, idée a de l’impact. Même s’il ne s’agit pas d’un impact direct, notre message se répercutera dans la cité, au sens grec du terme. Donc l’artiste doit tenir compte de sa responsabilité dans le message qu’il adresse.

Albert Camus est un écrivain par excellence, éminemment artiste tout en autant éminemment politique. Ces fonctions vont de pair.

Avant d’être un artiste, ou un écrivain, nous sommes avant tout des individus. Et le « moi » artistique va en conséquence se nourrir du vécu de l’homme, de son origine, de ses expériences, de son interaction avec le monde.

L’artiste a-t-il  une place à prendre ou un rôle à jouer dans la société française actuelle ?

Pour moi, il n’a pas de place à prendre. Je dirais plutôt qu’il joue un rôle, dont l’essentiel se situe dans l’interaction avec le public. Peu importe si sa parole pèse, ce qui compte c’est qu’elle soit entendue et réfléchie par le public.

Propos recueillis par Charlotte Legouest

SR : Camille Dumas

crédit photo B.F.C